mardi 25 août 2015

Les fourmis de la Cigale (3)

Troisième partie : 1er août 2015

Revue de presse

1992
Vendredi
L’hebdomadaire des Socialistes
VOUS AVEZ DIT CAFÉ-MUSIQUES ?
La Cigale Musclée, d’Épernay, est plantée au cœur du quartier HLM de Bernon. C’est un ancien entrepôt qui sert de soubassement à un supermarché. Perché sur une petite colline, ce quartier semble dominer la bonne cité du champagne et de la tradition. Le pari consistait, ici, à faire bouger le centre-ville, à transmuter, par la qualité du spectacle et la magie de l’atmosphère, cette périphérie en un lieu musical en vogue.

La Cigale Musclée, pour Elsa, une jeune bénévole, « c’est d’abord la rencontre des jeunes et d’un lieu. » Entrepôt désaffecté, donc, aménagé par les chantiers-écoles du Club de Prévention, c’est une structure d’animation qui n’a cessé d’évoluer depuis 1989 pour devenir, en 1992, l’un des premiers cafés-musiques.

Mais parler, à propos de cette réalisation, d’association bénévole de réinsertion sociale ou d’animation risque de masquer l’essentiel sous un vocabulaire socio-bien-pensant. C’est un véritable espace de musique, « le seul lieu rock de la ville » selon les habitués, mais aussi celui du raï ou du jazz et même du café-théâtre. « C’est le rade sympa où l’on se sent bien, le soir. »

José Molina, l’unique salarié, le responsable, la quarantaine vigilante, et une dizaine de très jeunes bénévoles font tourner l’établissement. Lycéens, étudiants, jeunes travailleurs, chômeurs se relaient afin d’assurer, du lundi au vendredi, de 18 à 23 heures, le fonctionnement de la boîte.

La Cigale Musclée, c’est un café salle de spectacle, un studio d’enregistrement et même une salle de musculation ! La gestion et la programmation de ces diverses activités, gérées sur la base du partenariat entre les jeunes du quartier et la ville, relèvent de la seule responsabilité de l’association.

Bénéficiaire d’un financement dans le cadre de la procédure de développement social des quartiers, la Cigale Musclée a obtenu en 1992, comme une cinquantaine d’autres lieux, le label de « café-musiques », donnant droit aux aides du ministère de la Culture.

Pour devenir un vrai lieu qui compte et non une simple innovation sociale, il a fallu, en dépit de la qualité musicale, se débarrasser de la salle image qui colle aux ZUP. « La simple trouille de se faire piquer son autoradio a longtemps tenu à l’écart ceux d’en bas » avoue l’un d’eux.

Mais ce soir, ils sont là, en couple ou seuls. Ces gens du centre-ville n’ont même plus l’impression de transgresser un tabou social ni d’être venus s’encanailler à l’ombre des grands ensembles. Ils ont tout simplement oublié l’environnement et le supermarché. Ils sont ici pour la musique, ils sont faits aux pattes et au cœur.

« L’ambiance est bon enfant » disent-ils, ne se sentant ni spectateurs, ni consommateurs isolés. « On fest noz ensemble » formulera même un jeune Sparnacien d’origine bretonne à n’en pas douter ! C’est une ambiance de retrouvailles, de palabres et de rires. C’est bien. Il y a, bien sûr, le groupe.

Ce soir, Marla Glen Band, du bon blues ; mais il y a surtout l’immédiate certitude que ce qu’on entend s’ancre dans le réservoir des souvenirs heureux et que la correspondance entre les sons et les sens qui se répondent fonctionne au mieux. Rien n’est figé, les groupes se font, se déplacent de table en table.

La solitude n’existe pas dans ce lieu bigarré fréquenté par Champenois et Maghrébins, jeunes et moins jeunes, « cools », cuirs et costards.
F.L.

1993
Journal La Croix
COUP DE POUCE AUX CAFÉS-MUSIQUES
Le ministère veut encourager ces lieux de rencontre et de création.
« Je suis décidé à donner aux cafés-musiques les moyens nécessaires pour continuer à exister et à se multiplier. » Jacques Toubon, le ministre de la Culture, n’a pas caché son enthousiasme vis-à-vis de ce programme, mardi soir, lors du débat concert qui se tenait à l’Espace Reuilly dans le 12e arrondissement de Paris. Cette rencontre était organisée par quinze jeunes porteurs de projet de café-musiques achevant tout juste une formation patronnée par le ministère de la Culture.

A-t-on trouvé la solution miracle pour permettre aux jeunes de se rencontrer et de s’exprimer ? Jacques Toubon veut y croire. Les responsables d’associations, les élus de collectivités locales, les fonctionnaires des ministères, les professionnels du spectacle, venus nombreux, aussi. Né en 1990 après les incidents de Vaulx-en-Velin, le concept des cafés-musiques a peut-être de l’avenir.

Ces cafés associatifs ont trois objectifs censés leur garantir une grande autonomie.

Un objectif culturel : des musiciens (ou artistes) peuvent se produire ou répéter dans de bonnes conditions.

Un objectif économique : les jeunes gèrent eux-mêmes ces sociétés d’économie mixte dont les recettes proviennent des ventes de boissons, des entrées des concerts et des subventions fournies par l’État et les communes.

Un objectif social : lieux de rencontre, ces cafés révèlent des vocations de musiciens, créent des emplois et jouent un rôle de prévention.

S’ils correspondent aux besoins des banlieues défavorisées, les cafés-musiques intéressent également les communes rurales, qui souffrent elles aussi du désœuvrement et d’un déficit des cultures de proximité.

En France, on compte aujourd’hui une trentaine de cafés-musiques. Le ministère de la Culture a annoncé qu’ils seraient une centaine fin 1994.

Mais la partie n’est pas jouée. Au cours de la soirée, nombreux ont été les jeunes racontant leurs échecs. Ainsi le projet de café-musiques Le Yucca, à Arcueil (Val-de-Marne), accepté par la Direction Régionale des Affaires Culturelles, n’a pas vu le jour. La municipalité lui a préféré un projet de piscine.

De manière générale, les communes craignent le bruit et les violences que pourraient engendrer les cafés-musiques. Jacques Toubon a donc annoncé un travail d’information, avec le ministère de la Ville et celui de la Jeunesse et des Sports.

D’autres ont tenu à faire part néanmoins de leur réussite. C’est le cas d’Elsa Songis, présidente du café-musiques La Cigale Musclée à Épernay (Marne). Ouvert depuis 1989, ce dernier s’est implanté dans un quartier en difficulté. Il a assis sa réputation, et attire à présent les habitants du centre-ville et des communes environnantes.

Deux concerts organisés chaque mois, un bar ouvert en semaine de 18 à 23 heures (les deux autres cafés du quartier ferment à 20 heures), une salle de musculation très équipée : la structure a trouvé ses marques, en accord avec la mairie.

La Cigale Musclée remplit ainsi sa mission sociale. Les animateurs du Club de Prévention local rencontrent les jeunes au café-musiques, qui emploie par ailleurs des personnes profitant d’un contrat emploi-solidarité et poursuivant une formation (ingénieur du son, secrétaire, animateur…).

Bénévole, Elsa Songis, elle, est au chômage. Mais, son expérience à la tête de la Cigale Musclée lui permettra peut-être de trouver un emploi dans ce domaine qui la passionne.
Valérie Humbert

La Cigale Musclée (1989/1996) : il est temps d’en parler sérieusement.

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