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vendredi 11 février 2011

Hiver blanc


Trilogie champenoise : 3/3

L'hiver avait commencé tôt, en cette année 2010. Dès fin novembre, il a neigé. D'abord de petites quantités, saupoudrant les toits, les trottoirs, les jardins, les arbres, la campagne. C'était joli, ces paysages tout blancs, il y avait aussi cette joie de voir tomber les flocons, de fouler un tapis poudreux, de retrouver des souvenirs d'enfance… La neige a un côté magique, féerique, enfantin.


Le seul hic, c'est la voiture, quand il faut la prendre pour aller travailler ! Les routes sont moins sûres, pas forcément salées, ni déneigées. Ça s'est amplifié début décembre, tous les jours il neigeait, on s'habillait et se chaussait en conséquence, on mettait un bonnet, des gants et une écharpe aux couleurs vives, on s'habituait à cette blancheur cotonneuse, à cette sensation de torpeur, de rêve éveillé.


Le mercredi 8 décembre, j'avais prévu d'aller voir Nadège, qui habite à une trentaine de kilomètres de chez moi. Malgré les prévisions météorologiques annonçant de grosses chutes de neige en début d'après-midi, je n'ai pas voulu annuler le rendez-vous. Quand je suis partie vers onze heures trente, il pleuvait. J'étais loin d'imaginer que le retour serait hautement périlleux, que je resterais cinq heures dans ma voiture, à pédaler dans la poudreuse… J'avais envie de passer un bon moment avec Nadège, c'était important. Nous avons déjeuné ensemble, il a commencé à neiger, nous sommes sorties pour une courte balade dans son village, avec son chien… D'énormes flocons se déversaient, la couche était déjà épaisse, nous avons pris des photos.


Je suis repartie trop tard, les routes n'étaient pas déneigées, je me suis retrouvée bloquée comme des milliers d'autres automobilistes, ça a fait les choux gras des médias pendant une semaine. J'ai eu du mal à me remettre de cet épisode catastrophique, le lendemain j'aurais bien été incapable de conduire. La bronchite qui couvait depuis une bonne semaine s'est déclarée dans la nuit. Au réveil j'étais fébrile, complètement à plat. Dehors c'était immaculé, de la neige à ras bord. Je suis allée à pied chez le médecin, il m'a fait un arrêt de travail de deux jours. Une bonne excuse pour ne pas bouger : jeudi, vendredi, samedi, dimanche… Je me suis bien retapée, entre temps la neige avait fondu. J'ai repris ma voiture pour aller travailler.


Les vacances de Noël sont arrivées vite, le premier week-end je suis restée chez moi, bien au chaud dans mon appartement. Je l'avais décoré de quelques guirlandes et de boules, je faisais fleurir des jacinthes, le soir j'allumais des bougies, un bâton d'encens, je branchais le ruban de lumières intermittentes… Le matin : faire la grasse matinée, prendre un café, un petit-déjeuner, puis se remettre au lit pour regarder un DVD… Du travail sur l'ordinateur l'après-midi : des écrits à finir pour mon blog, des questions journalistiques à boucler avant Noël, pour partir "tranquille". De la correspondance électronique, aussi, avec de vieux amis retrouvés récemment par Internet.


Dommage, j'allais si bien au début des vacances, mais j'ai chopé une gastro, ça ne m'était jamais encore arrivé, avec une telle intensité. J'ai vécu de terribles moments dans la nuit du dimanche au lundi, un vrai cauchemar. Je suis retournée chez le médecin avec l'obligation de rester tranquille le temps que ça passe, alors que j'avais une tonne de choses à faire : acheter des cadeaux, m'offrir quelques nouveaux vêtements (je voulais une robe), aller chez le coiffeur, retourner chez IKEA pour un petit meuble… Je suis restée au lit le lundi avec des crampes intestinales à n'en plus finir, mais dès le mardi midi, je me sentais d'attaque pour affronter le centre commercial.


Il est arrivé chez moi par le train le mercredi soir et dès le lendemain matin, nous partions vers la région champenoise, pour le repas familial de Noël, du côté de mon père (généralement toujours avant… Noël). Cette année c'était le 23 décembre, chacun avait à faire le 24, le 25… Nous, nous descendions en Aveyron, chez sa mère, pour le réveillon. Nous resterions une petite semaine sur place, nous visiterions les environs…


La météo s'était à nouveau dégradée, nous avons roulé jusqu'à Epernay tant bien que mal, sur de la neige fondue, du verglas… Je n'étais pas rassurée, ça me filait le stress, j'avais tellement peur d'un accident, même si nous conduisions prudemment. Après un petit arrêt chez Patricia et Loïc, pour acheter de bonnes bouteilles de champagne et boire une coupe d'une vieille cuvée sans étiquette (moi je n'en ai pas bu, à cause de la gastro), nous avons repris la voiture pour nous rendre à une vingtaine kilomètres de là, dans le petit village où mon père nous avait invités pour déjeuner, au relais Saint-Hubert. Au volant, je n'en menais pas large, il y avait une sacrée couche de neige sur la route, j'avais peur de glisser, d'aller dans le fossé… J'ai conduit lentement, extrêmement concentrée.


Évidemment, avec ces conditions calamiteuses, tout le monde est arrivé en retard, nous avons bu l'apéro à deux heures de l'après-midi… Ce n'était pas la première fois que ça se produisait, on avait souvent attendu, ce n'était pas si grave, finalement nous étions réunis, c'était ce qui comptait. Nous avons bien bu, bien mangé ; les plats, servis par notre sympathique hôtesse aimant les chats, étaient fins et originaux. L'ambiance s'est animée au fil du repas, le champagne et le vin coulant généreusement dans nos verres et dans nos gosiers. Maintenant les enfants sont plus grands, leurs parents plus disponibles pour les conversations à table…


Dehors, sous un ciel gris foncé, tombait de la pluie glacée ; tout se couvrait de glace, prenant l'aspect brillant, figé du verre. Un drôle de temps, pas ordinaire. De petites stalactites se formaient partout, l'effet sur nos voitures était spectaculaire. Totalement congelées, elles semblaient appartenir à une lointaine période glacière. Allaient-elles seulement vouloir redémarrer, tout à l'heure ?


Au moment du café, d'un commun accord, nous avons décidé d'ouvrir les cadeaux (principalement pour les enfants, au nombre de cinq cette année) chez mon père, c'était plus prudent de se rapatrier là-bas, avant qu'il ne fasse trop nuit, que ça devienne vraiment dangereux. Nous rêvons tous d'un Noël sous la neige, nous avons dans la tête ces images hivernales, un peu naïves, des cartes de vœux… Cette année nous étions servis !


Nous voilà tous, petits et grands, dans la maison que mon père a récemment fait rénover pour Reine, son amie, qui n'y vit pour le moment que par intermittence. Sa maison à lui, plus ancienne, moins spacieuse, est juste à côté, dans la même propriété. Dans la maison de Reine, il y a de la place à l'étage, nous pourrons tous y dormir. Elle a installé des matelas, a fait tous les lits… Nous montons nos bagages, puis place au grand déballage !


Comme à mon habitude, je prends des photos. Scènes d'action, mises en scène, portraits de groupes ou individuels, gros plans, natures mortes… J'ai immortalisé le feu que mon père a allumé dans la cheminée, de belles bûches flamboyantes, parfumées, crépitantes. Je savais que mon frère y tenait, à ce feu, il m'en avait parlé au téléphone. Il m'avait dit que ça serait chouette, une fête de Noël dans la maison de Reine, avec une bonne flambée, réunis en famille, cette famille-là, de ce côté-là, celui de notre père… Son vœu s'est réalisé. Le feu dans la cheminée, les rires des enfants, le plaisir d'être ensemble, et l'hiver au-dehors, où tombaient maintenant de doux flocons fins… On ne s'inquiétait pas encore trop de ce que serait le lendemain, quand nous devrions repartir.


Pour le moment, on se souciait de discuter paisiblement, de jouer avec les enfants. Le dîner soupatoire s'est terminé à la lueur des bougies car il y a eu une coupure de courant vers dix heures du soir. Après avoir espéré que l'électricité reviendrait (mais non), nous nous sommes adaptés, passant le reste de la soirée éclairés aux chandelles, comme au bon vieux temps. Les enfants se souviendront j'espère, quand ils seront plus grands, de ce Noël-là chez papi Sylvain, c'était exceptionnel ! Le matin, toujours pas de courant, heureusement nous avons pu nous faire un café, chauffer le lait pour les enfants (la cuisinière fonctionne au gaz), tout le monde était réveillé, nous avons partagé le petit-déjeuner…


Nous avons ensuite fait route vers l'Aveyron, il en a fallu du courage ! Des flocons verglacés continuaient de tomber, ça n'a pas été simple de rattraper l'autoroute à l'entrée de Châlons-en-Champagne, qui se nommait encore Châlons-sur-Marne quand j'habitais dans le coin. Pour le moment je conduisais, il prendrait le volant plus tard, et j'avais peur, surtout dans les descentes, de ne plus maîtriser mon véhicule. Il me rassurait, il me conseillait, je restais calme.


Sur l'autoroute pas de problème, on a filé, c'était dégagé, puis il s'est remis à neiger, les voitures glissaient, il faisait déjà nuit, nous étions du côté de Limoges… Nous nous sommes arrêtés à une station-service, pendant ce temps-là des chasse-neige sont passés. Nous avons pris la direction de Figeac, puis moult petites routes, parfois sinueuses, nous avons traversé des villages aux allures de fête, sapins, cadeaux, guirlandes lumineuses, églises éclairées… Nous sommes enfin arrivés chez sa mère, aux alentours de vingt-deux heures trente. Elle nous a accueillis, rassurée, souriante, bras ouverts. Il n'était pas encore trop tard pour un vrai réveillon de Noël !


Nous avons ouvert une bouteille de champagne dans le salon, les deux chats de Marianne se sont joints à nous, plus tard nous nous sommes mis à table… Nous avions faim, après toutes ces émotions ! Marianne loue une jolie maison sur deux étages, avec du parquet, du carrelage, un escalier en bois. Les pièces sont décorées avec goût, il y a des tableaux, des sculptures, de la faïence, des plantes vertes, de vieux meubles, de l'espace… Il manque juste une cheminée. La maison donne sur une rue du village, mais à l'arrière il y a un jardin, avec quelques arbres fruitiers, orienté plein sud. Durant notre séjour, je ne l'ai connu qu'enneigé.


Il a fait très froid, le jour de Noël. Après un succulent repas (spécialités de la région, foie gras, magrets de canard, vin de vendanges tardives : le Pacherenc du Vic, fromages au lait cru…), nous sommes allés nous balader sur le chemin des sangliers. Pas très longtemps, car nous étions gelés. Vite, retourner au chaud ! À chaque jour une visite, une promenade : Decazeville, Villefranche-de-Rouergue, Rodez, Rignac, Bournazel… Du temps passé à table, quiétude et bonne humeur, des moments pour lire, discuter, regarder un DVD, un film à la télé, simplement ne rien faire, un chat sur les genoux à caresser, à écouter ronronner… Dormir, aussi. J'ai fait de bonnes nuits. L'hiver est fait pour hiberner ! J'ai toujours bien aimé dormir.


Sa mère est attachante et sympathique, nous nous sommes bien entendues, il en était content. J'ai pris des photos : détails d'intérieur, effets de lumière, paysages vallonnés couverts de neige, animaux, chiens, vaches, chevaux… Les deux chats de Marianne, de sacrés phénomènes, ont été d'excellents sujets. Les chats errants aussi, petits, courts sur pattes, ceux qu'elle nourrit généreusement sur sa terrasse, côté jardin.


Nous sommes repartis le 29 décembre, en faisant une étape à Châtel-Guyon où habite ma tante, la sœur de mon père, que je n'avais pas vue depuis presque trois ans. Après son merveilleux poulet au vin et ses petites pommes de terre fondantes, elle nous a embarqués dans sa voiture pour un circuit touristique, avec à la clé un superbe panorama sur la chaîne des Puys. Je m'inquiétais un peu pour mon gros chat noir, dont une jeune voisine s'occupait pendant mon absence. Elle l'avait laissé sortir, comme je lui avais dit de faire, mais il ne revenait pas quand elle passait à mon appartement pour le nourrir. Au téléphone je lui ai conseillé de mettre ses gamelles dehors, ce qu'elle a fait. Plus tard, elle m'a écrit, par SMS, pour me rassurer : "On l'a aperçu dans la résidence. Les gamelles sont vides."


Maintenant j'avais hâte de rentrer, pour l'appeler, le retrouver, ne plus être dans le doute. À peine arrivée j'ai sifflé longuement, tout en le guettant, le cœur battant. Pourvu qu'il n'ait pas réellement disparu ! Ma crainte n'a pas duré longtemps : quinze secondes plus tard, il était là, mon gros chat noir, se trémoussant, la truffe fraîche, pas du tout traumatisé par sa semaine passée dans la neige et le froid. Ouf ! D'un coup, je me sentais plus sereine. Nous avons passé le 31 chez moi, recevant mes amis de Bretagne, Claire, originaire de Seine-et-Marne, son mari Ludovic et leur fils Théophile, quatre ans. On a bien ripaillé, "fait le bazar", comme disait Théophile ! Je m'étais maquillé les yeux, comme il me l'avait demandé. Il adorait, je ne le faisais pas assez souvent, je n'y pensais pas…


Je suis repartie en pleine forme au travail, reposée, ressourcée, avec de chouettes souvenirs dans la tête. De neige, il n'y en a plus en cette fin janvier, il pleut, surtout. Les routes sont défoncées, des nids-de-poule se sont formés, même sur la nationale. Chez moi, plane toujours un climat de fête. Je n'ai pas encore enlevé les décorations, je fais fleurir d'autres jacinthes, j'ai racheté de l'encens chez le marchand indien. Je pense déjà aux nouvelles vacances, à mon séjour, oh pas très loin, dans le Jura, à la station des Rousses. J'espère que je pourrai skier, que les pistes seront ouvertes. Il viendra peut-être avec moi.


Elizabeth

samedi 22 mai 2010

La dernière fête


Cette nuit-là, nous étions invités à une fête, une grande fête, de celles où j'aimais me rendre étant plus jeune, disons entre quinze et trente-cinq ans… Depuis combien de temps n'étais-je plus allée à une "vraie" fête ?

Il y a bien celle qui se déroule dans mon jardin, le dimanche midi, chaque mois de septembre. C'est moi l'organisatrice, alors c'est différent. Je me mets à chaque fois en quatre pour que tous mes invités, petits et grands, passent un bon moment. Bien sûr, je ne peux pas m'amuser autant qu'eux ! Je dois gérer l'intendance : préparer, réchauffer, apporter les plats, débarrasser, couper du pain, servir à boire… Je n'arrête pas ! Tout le monde apprécie mon accueil, ma bonne humeur ; les conversations vont bon train, on devise, on plaisante, on se moque gentiment, on rit beaucoup…

Généralement, le soleil est de la partie. Il fait chaud, jusque tard dans l'après-midi. Nous lézardons sur la terrasse, les enfants jouent dans le jardin, parfois nous allons faire une promenade. Dans mes fêtes, on est bien reçu, le champagne coule à flots, on ripaille, on s'amuse, on se détend, c'est vraiment réussi. J'envie parfois mes invités, leur douce ivresse, leur nonchalance, tandis que moi je me démène, pour leur bon plaisir. Est-ce là tout l'art d'être hôtesse ?

Je n'ai plus souvent l'occasion de faire la fête. Est-ce parce que j'en ai moins envie ? Est-ce un privilège de la jeunesse ? Les invitations se font rares, de nos jours ! Je me faisais donc une joie de cette soirée avec toi, prévue de longue date ! J'en trépignais d'avance, j'étais partante, prête à rester éveillée jusque tard dans la nuit, comme au bon vieux temps. Pourquoi pas une nuit blanche ? Voir le jour se lever…

Nous allons plus facilement dans les festivals en plein air, depuis que nous nous connaissons. Ce sont des fêtes immenses, il faut une sacrée endurance ! Il est recommandé d'aimer la foule, la viande saoule, de s'équiper correctement pour faire face à toute éventualité (soleil, pluie, changements de température, mal de tête, petite blessure) et surtout, d'aimer la musique !

Je ne sais pas comment nous y sommes arrivés mais hop ! d'un coup nous y étions. Je n'ai aucun souvenir du trajet en voiture, qui conduisait, toi ou moi ? Le fait est que nous nous étions garés, nous nous dirigions maintenant vers le lieu de la fête d'un pas léger, le long des rues pavées, sinueuses, escarpées. Nous avions demandé notre chemin, des passants nous l'avaient indiqué bien poliment, très gentiment, nous nous étions souri. Nous débouchions alors, un peu essoufflés, sur la place du village avec son église, ses tilleuls, sa boulangerie, son épicerie, son bar-tabac. Un peu en retrait, il y avait cette maison imposante, sur plusieurs étages, aux fenêtres éclairées de mille feux… Pas de doute, c'était là !

J'avais la nette impression d'être déjà venue, il y a très longtemps. Chez qui allions-nous vraiment ? Qui nous avaient invités finalement ? André J, Etienne B, Vincent I ? Je ne savais plus, j'avais oublié, je me sentais toute retournée. La grosse maison bourgeoise qui se dressait devant nous faisait résonner en moi des souvenirs lointains, aux contours flous, très incertains. Les lumières brillaient à toutes les fenêtres, ici blanches, éclatantes, ailleurs en faisceaux colorés et lampes clignotantes, là-haut plus douces, reposantes… L'immeuble étincelait, on se serait cru à Noël, ou au premier de l'an ! Allions-nous chez Isabelle G, Karine L, Estelle A ? Cette fête se passait en Champagne, c'était sûr. Ah ! Les belles années de ma jeunesse champenoise ! Qu'elles sont loin, maintenant, loin derrière moi…


Nous avons franchi le porche d'un pas décidé, nous retrouvant dans une cour intérieure illuminée, décorée de guirlandes intermittentes accrochées partout, aux tons doux, irisés, du plus bel effet sur les pierres sculptées. Nous sommes restés quelques instants le nez au vent à contempler ce joli tableau animé… Puis nous nous sommes dirigés, enlacés, vers les lieux de réjouissance, entrant dans la salle de réception aux plafonds hauts, peints et dorés, aux lustres étincelants, aux grands miroirs, au parquet ciré. Nous y étions enfin, nous nous trouvions au cœur de la fête, la soirée ne faisait que commencer !

Les gens se pressaient, les bouchons crépitaient, le délicat breuvage moussait dans les verres. Tu es allé nous chercher des coupes, tu m'as tendu la mienne en me regardant droit dans les yeux et j'ai été troublée, comme à chaque fois. Nous avons trinqué à notre santé, à notre amour, à cette soirée, partageant nos sourires, nos doux mots, des baisers. Nous avons repris une coupe, deux coupes, peut-être plus. Nos esprits s'échauffaient ! Nous nous laissions gagner par l'ivresse, autour de nous tout le monde parlait fort, riait à gorge déployée…

La fête était partout, la fête était ouverte dans toutes les pièces de la maison. Il était temps de quitter la salle de réception, nous allions prendre racine ! Et il y avait du vent dans les branches ! Nous étions maintenant impatients de commencer la visite, curieux de ce que nous allions trouver, au fil de nos déambulations. Nous voulions nous amuser ! On nous avait promis bien des surprises : des installations, des animations numériques, des espaces sonores, des concerts, des lectures, des performances… Un peu conceptuel, au départ. Mais étonnant, à l'arrivée. Nous passerions d'une pièce à l'autre, d'un décor à un autre, d'un thème à un autre, d'une ambiance à une autre… Nous partirions à l'aventure, le pas guilleret, l'esprit léger, bondissant comme des petits fous, montant des escaliers, ouvrant des portes, traversant des couloirs, ouvrant d'autres portes, redescendant par un côté, remontant par un autre, découvrant des univers insensés… Nous nous attardions ici, déguerpissions de là, nous séparant quelques fois, pour mieux nous retrouver ensuite, dans les salles suivantes.

Il régnait dans toute la maison un joyeux brouhaha, l'ambiance était gaie, très animée. À tous les étages, de la cave au grenier, il y avait du monde, les gens étaient assis, debout, on dansait, on fumait, on buvait, on riait, ça mangeait, ça plaisantait, ça se tenait par la main, ça s'embrassait… À un moment je me suis retrouvée seule, je me suis sentie seule ; ta présence, soudain, m'a manqué. Je n'étais plus aussi souriante. C'était long, je te cherchais, en moi montait l'angoisse de ne jamais te retrouver, de ne plus te voir. J'allais d'un lieu à l'autre, paniquée à l'idée des pièces innombrables que je devrais peut-être explorer avant de tomber sur toi. Je ne te trouvais pas. Où étais-tu donc passé ? T'était-il arrivé quelque chose ?

Au fil de mon errance, je voyais des visages connus, des personnes de l'école primaire, du collège, du lycée, de la fac, des soirées champenoises… C'était curieux ! Je voulais leur demander si elles t'avaient vu, mais je n'osais pas aller vers elles, je ne savais pas comment m'y prendre, j'ai toujours été d'une grande timidité. Aucun son n'arrivait à sortir de ma bouche, malgré tous les efforts que je faisais. J'étais étonnée car personne ne venait vers moi, personne ne voyait ma détresse, j'étais comme transparente, inexistante, oubliée… Je les reconnaissais, tous ces gens de mon passé, pourquoi eux ne me voyaient-ils pas ? Est-ce qu'ils ne voulaient pas me voir ?


Cette nuit-là, pendant la fête, je les ai tous croisés, les uns après les autres : Armelle D, Sophie V, Martine et Patricia G, Philippe P, Christine A, Cécile R, Thierry L, Rémi C, Françoise L, Florence B, Sylvain L, Xavier W, Christine L, Karine N, Brigitte T, Laure A, Eve B, Véronique B, Lydie L, Agnès C, Isabelle D, Philippe L, Régis B, les frères L, Frédérique T, Anna S, Philippe R, Valérie M, Laurence R, François R, Sandrine P, Véronique G, Judith M, Nathalie A, Xavier C, Xavier C, Marie-Jeanne G, Bruno B, Laurent C, Anne-Marie et Xavier R, Jean-Jacques et Françoise P, Catherine et Xavier G, Thierry J, Hélène P, Muriel B, Asùn J, Brigitte LN, Frédéric B, Danou, Chantal M, Magali D, Sheila K, Pascale R, Yasmina B, Isabelle M, Pascale A, Valérie T, Nathalie V, Philippe D, les frères V, les frères P, Nathalie G, Patrice B, Didier B, Vincent M, Maryline D, Valérie M, Véronique G, Christophe H, Jean-François S, Francis M, Fabienne X, Réda T, Suzanne M, Martine B, Isabelle B, Claudie L, Alain C, Michel J, Bernard G, José M, Fabien T, Myriam K, Christelle J, Odile Y, Rachid et Walid G, Manu G, Manu L, Claude F, Delphine M, Paul T, Vincent H, Philippe et Patrick T, Samuel S, Sandrine S, Frédéric J, Frédéric F, Anthony M, les frères E, Titi, Kiki, Patrick M, Thierry B, Eric FB, Christine TC, Karine M, Olivia C, Philippe B, Philippe B, Raphaëlle G, Frédéric T, Xavier M, Fabien B, Jean M, Olivier P, Christelle L, Marylène G, Olivier H, Alan Q, Christine M, Pascale F, Christophe B, Eric G, Philippe D, Yasmina S, Anne C, Nadine B…

Tous ces gens avaient compté pour moi, d'une façon ou d'une autre, m'avaient touchée, de près ou de loin, à un moment ou à un autre de mon existence. Nous avions partagé quelque chose, sur la longueur ou dans la fulgurance. Pourquoi ne m'adressaient-ils pas la parole ? Dans cette fête où nous nous étions perdus, perdus l'un pour l'autre, plus le temps passait et plus je m'engluais, plus mes mouvements s'alourdissaient… J'aurais voulu aller plus vite dans mon inspection de la maison, tomber sur toi, dans tes bras, le plus rapidement possible ! Je ne parvenais toujours pas à parler, encore moins à crier, j'allais et venais, raide comme une poupée, les pieds entravés, je savais bien qui étaient tous ces gens, qui ils avaient été pour moi, à tel ou tel moment de ma vie. Mais je n'existais pas pour eux, j'étais… peut-être morte ? Était-ce pour cela qu'ils étaient réunis ? Je les avais conviés à ma dernière fête, tous autant qu'ils étaient, je voulais les revoir, du premier au dernier… Me rendaient-ils hommage ?

Ils n'avaient pas tellement changé, certain(e)s avaient la même tête que sur mes photos de classe ! La semaine précédente, je les avais scannées, ces vieilles photos. Puis je les avais mises en ligne sur le site Internet "Copains d'avant", où je m'étais inscrite un soir de nostalgie. Je méditais sur le sens de ma vie devant l'écran de mon ordinateur portable, ce que j'avais été, qui j'étais maintenant, quand j'ai eu soudainement envie de savoir ce que devenaient "les autres". Des noms sont apparus, avec leurs ribambelles de petits souvenirs, ces "presque rien", ces choses anciennes qui ne nous rajeunissent pas… J'ai tenu à y ajouter mes photos de classe, témoignages d'une époque, visages des années soixante-dix, élèves bien sages dans les petites classes, plus délurés ensuite… J'aime les savoir "sur la toile". J'ai le sentiment de les partager, de les rendre "utiles", en quelque sorte.

Quitte à cultiver la nostalgie, autant le faire à fond ! Après ça passe, je peux de nouveau aller de l'avant. Le soir suivant, j'ai ouvert mes albums photos, les uns après les autres, dans l'ordre chronologique, assise en tailleurs sur mon lit, un rituel immuable. Voyage en terres lointaines depuis mon premier appareil photo, la fin de mon enfance, puis mon adolescence, retour sur mes vingt ans, mes trente ans, les quarante… Toutes ces scènes figées sur du papier, gravées au fond de ma mémoire, j'aime de temps à autre les regarder. J'ai plaisir à revoir tous ces beaux paysages, tous ces lieux visités, toutes ces soirées immortalisées, tous ces concerts, tous ces portraits, ces gens photographiés, années après années …

Je me retrouve dans la salle de réception où nous avions bu du si bon champagne, il y a une éternité ! Elle s'est transformée en piste de danse gigantesque, avec lasers, lumière blanche, stroboscope, comme au bon vieux temps des années quatre-vingt. J'entends "Chercher le garçon", je ne t'ai pas encore retrouvé. Tu m'avais juste accompagnée, tu avais fait ce qu'il fallait puis tu étais parti, me laissant seule avec mes fantômes.

Tu as dû quitter la maison depuis longtemps, je vais en faire autant maintenant. Je n'ai aucun intérêt à rester ici, je ne m'amuse plus du tout, je ne me sens pas bien, la fête est finie pour moi. Il est tard, je veux rentrer, me mettre au lit, oublier tout ça, cette nuit avec toi qui avait si bien commencé, ces coupes que nous avions bues, ces cachets que tu m'avais donnés (nous les avions tous deux avalés avec une bonne rasade de gin pour faire passer), ces cigarettes que nous avions fumées ensemble, ici ou là, avec des gens de passage… Voilà où me mènent les excès.


Je me dirige vers la sortie, la mine défaite. Dommage que les choses se soient déroulées ainsi : mauvais délire ! Les guirlandes, dans la cour intérieure, ont cessé de clignoter. C'est lugubre, il y fait sombre, d'étranges silhouettes rampent sur les toits, courent sur les murs. Elles ne me font pas peur. Dehors, sur la place, c'est encore éclairé. Pourtant, il doit être très tard ! Le bar-tabac est très animé, il y a beaucoup de monde à l'extérieur, il y brille des lampions, ça fait bal populaire, on entend les flonflons de la musette.

Je m'approche, je te vois de loin, mon cœur bat à tout rompre ! Étais-tu seulement sorti prendre l'air, avais-tu besoin de cigarettes ? Comment as-tu pu m'abandonner ? Donne-moi une bonne raison ! Tout va s'arranger, tout finit toujours par s'arranger, d'expérience je le sais. Pour le moment je reste à bonne distance, car ce que j'observe d'ici me rend terriblement jalouse. Tu es assis sur une table de buvette, jambes pendantes, dans une attitude soigneusement négligée, légèrement décadente, tu n'as pas l'air de t'ennuyer. Une chope de bière à la main, mousseuse, remplie à ras-bord, tu lèves le coude avec d'autres copains de bar. Tu te trouves en très bonne compagnie : deux filles pulpeuses, court-vêtues, en grandes bottes, ultra-féminines, aguichantes à souhait, te servent de gardes du corps, elles te serrent de très près, font bouger leurs mains devant toi, les posent sur toi, te caressent du bout des doigts, te racontent leurs salades, roucoulent, minaudent, t'allument ouvertement. Toi tu trônes au milieu, tu fais le fier, le séducteur, l'intéressant. Vous riez fort, je suis déçue.

Je m'avance vers toi, occupé comme tu es tu ne me vois pas, tu ne me verras plus jamais, je n'existe pas, je ne fais plus partie de ton univers. Les deux poules faisanes t'encadrent de leurs poitrines gonflées, rebondissantes, elles sont de plus en plus intimes avec toi, je me demande jusqu'où ça va aller, voilà qu'elles te passent un loup noir pour te masquer le visage, elles en font de même, des loups avec des plumes, elles rient encore plus fort et te travaillent au corps.

Je me précipite vers toi, je veux me jeter dans tes bras, écarter les deux pintades, leur crier que tu es à moi, qu'elles ne t'auront pas, jamais. Tu me repousses, tu me méprises, tu ris de moi, tu fais ce geste avec deux doigts, plusieurs fois, les deux lames de ciseaux qui s'ouvrent et qui se referment, tu le fais face à moi, ce geste de couper, "to cut" en anglais. Et pour la forme, des fois que je n'ai pas compris, tu ajoutes : "C'est la rupture." Tu me tournes le dos, tu t'en vas retrouver les deux pétasses, qui t'accueillent en gloussant.

Je pousse un hurlement, je me raidis, j'ai chaud, je suis en sueur. Non, ce n'est pas vrai, ce n'est pas arrivé, ce n'est pas possible ! Je reprends peu à peu mon souffle, mes esprits. Je te cherche, tu te trouves là, à mes côtés, je t'entends respirer. Tout va bien, je pose une main sur toi pour m'assurer que tu es bien réel. Comment sommes-nous rentrés ?

Ma fête annuelle n'a pas l'envergure de celles de ma jeunesse champenoise, bien sûr c'est différent, mais c'est une belle fête. Je n'ai plus souvent l'occasion de faire la fête. La dernière fois, c'était avec toi, dans cette maison immense, complètement délirante, où nous nous sommes perdus, puis retrouvés, longtemps après. Tu ne t'en souviens pas ?

Photographie : Château Perrier, musée d'archéologie et du vin de champagne, ancienne bibliothèque municipale, Epernay (51)

samedi 1 mai 2010

Copine d'avant


Il y a un peu plus d'un an, l'idée m'était venue de m'inscrire sur le site internet "Copains d'avant". J'avais envie de retrouver des personnes dont j'avais perdu la trace, j'avais envie qu'on me retrouve, peut-être aussi. C'est une façon simple de communiquer, d'échanger quelques nouvelles, se souvenir du temps passé. Je voulais moi aussi ma fiche sur "Copains d'avant", c'était décidé.
Je m'y suis mise un soir, ce n'était pas très compliqué ! J'ai choisi une photo pour m'identifier : un autoportrait devant l'ordinateur, avec le chat sur les genoux. J'ai saisi mon parcours scolaire, j'ai indiqué ma profession actuelle, ma date de naissance, mon lieu de résidence… Rien d'autre de personnel, le strict nécessaire.
Au moment de mon inscription, je venais de remettre en forme deux textes où j'évoquais des souvenirs de jeunesse, mes vingt ans, mes premières années de fac, ma vie d'étudiante, mes soirées champenoises… J'avais en projet de les publier sur mon blog en y ajoutant des photos. J'ai toujours aimé "témoigner", rassembler des souvenirs.

Le premier texte s'appelait "Le secret de Patrice" et dans le second, "Impasse du Levant", je décrivais l'appartement que j'avais partagé avec deux autres filles, pendant mes études à Reims. Maryline et moi étions en deuxième année de DEUG, Nathalie en terminale. J'aimais la qualité de nos échanges, nos discussions, nos confidences. Nous avions partagé de bons moments, ça pouvait être chouette, la vie à trois.
Je me demandais ce qu'elles devenaient, toutes les deux. Depuis tout ce temps ! Peut-être les retrouverais-je sur "Copains d'avant" ? Je pensais aussi à Véronique, à Valérie, à Isabelle, fréquentées à la même époque.
Après le DEUG, nos études avaient pris des chemins différents, Maryline et moi n'allions pas dans la même fac à la rentrée… Finie, la cohabitation ! Nous avons tout de même continué à nous voir, nous retrouvant parfois dans le même train pour Paris le matin, sortant le week-end avec des amis communs, passant l'une chez l'autre... Jusqu'à ce que nos vies s'éloignent vraiment.

C'est venu progressivement, au début on ne se rend pas compte… La dernière fois où nous nous sommes vues avec Maryline, c'était en juillet 1990. Je m'en souviens car ce jour-là, je les avais photographiées elle et sa fille, tout bébé. J'avais inscrit la date au dos de la photo, avant de la glisser dans la pochette plastique d'un gros album, au milieu d'autres portraits.
Et voilà que je la retrouvais, Maryline, sur "Copains d'avant" ! J'étais très émue ! Sur sa fiche il y avait cette photo d'elle, avec vingt ans de plus, une belle femme, mère de trois enfants. Sa fille aînée avait dix-neuf ans ! Dans son regard j'ai reconnu cette part de rêverie, dans son sourire il y avait toujours ce léger accent fait de douceur et de tristesse.

Maryline avait beaucoup compté pour moi, je regrettais souvent de n'être plus son amie. Nous nous étions connues en première année de DEUG et nous avions été très proches, déjà parce que nous révisions ensemble, cela créé des liens, aussi et surtout parce que nous nous construisions l'une au contact de l'autre, nous nous révélions, explorant notre passé à la lumière de nos nouvelles connaissances en psychologie, analysant nos relations avec les autres, cherchant des réponses…
J'ai envoyé un mail à Maryline. Je lui disais ma joie de l'avoir retrouvée, je lui donnais quelques nouvelles, je l'engageais à me répondre, ce qu'elle a fait dans la foulée. Je me suis empressée de lire ce qu'elle m'avait écrit ! Au fil des mois nous avons échangé de longs courriers, reprenant les confidences, nous décrivant telles que nous étions devenues, de jeunes femmes à femmes mûres…

Maryline était restée en contact avec Nathalie, elle lui avait même rendu visite récemment, dans le Sud de la France, à un moment où elle avait besoin "de faire le point, de parler avec une personne qui la connaissait bien…" Voilà où nous avait conduit la vie, voilà où nous en étions l'une et l'autre, avec tout ce temps qu'il nous restait encore.
Nous avions toujours des affinités, des sujets sur lesquels échanger, à quarante-cinq ans nous ne manquions ni de curiosité ni d'ouverture. Quel plaisir d'être à nouveau en contact avec elle, ne fût-ce que par la correspondance électronique ! À aucun moment nous n'avions émis le souhait de nous revoir, "en chair et en os".

Maryline aimait lire, voir des films, aller au concert, au théâtre, donner ses impressions, surfer sur le Net, écrire des poésies. Elle prenait toujours des photos, en partageait sur sa fiche : ses trois enfants, elle et ses enfants, ses chats, son jardin, des paysages de mer ou de montagne au gré de ses vacances, des portraits d'ami(e)s… Je lui ai donné l'adresse de mon blog.
Au mois de septembre, Maryline m'a souhaité mon anniversaire le jour J, j'ai été très touchée. Je lui ai rendu la pareille, au mois de novembre. Sa date de naissance, je l'avais conservée dans mes vieux papiers. Sympas, ces petits courriers par "Copains d'avant" ! Nous avons échangé des mails à Noël, nous nous sommes souhaité une bonne et heureuse année 2010…
Dernièrement, Maryline m'a écrit via MySpace, pour me recommander un groupe de rock français. Cliquant sur le lien, j'écoute quelques titres, mais je n'accroche pas. Je lui réponds tout de même, je suis tellement contente d'avoir un signe d'elle !

Je la remercie pour ce groupe qu'elle m'a fait découvrir, même si je n'apprécie pas. Je lui dis que comme elle, j'aime toujours écouter de la musique, je lui cite mes groupes préférés du moment : Elista, Broken Box, Eiffel. Je fais quelques commentaires, je lui donne les liens vers MySpace, je lui souhaite une bonne écoute, son avis m'est précieux ! Je lui demande comment elle va, je lui dis à bientôt…

A-t-elle reçu mon message ? J'attends toujours de ses nouvelles.

samedi 13 mars 2010

Jardin d'hiver


Trilogie hivernale : 3/3

Il fait froid, ce matin ! Quand va-t-elle se décider à ouvrir ? Le jour ne tardera pas à se lever et ses volets restent désespérément fermés… Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé, rien de grave, en tout cas ! J'espère qu'elle est chez elle, bien au chaud. Comme j'ai envie d'avoir chaud, moi aussi !

Hier soir, elle sortait. D'abord, elle avait pris un bain, s'était séchée, coiffée, puis avait essayé différentes tenues avant d'en choisir une qui lui convenait. Elle avait finalement opté pour une petite robe chasuble vert sapin, un pull jaune vif à col roulé, des collants rayés jaune, noir et vert, des chaussures noires à grosses semelles, les couleurs étant parfaitement assorties.

J'ai tout vu, de mon poste d'observation préféré ! Ensuite, elle a vérifié que rien ne manquait dans son sac à main, elle a enfilé son long manteau gris, enroulé son écharpe (verte) autour du cou, posé délicatement son bonnet (jaune) sur son épaisse chevelure brune, s'est saisie de ses gants en cuir (noir), de ses clés de maison et de voiture… C'était l'heure du départ ! Où allait-elle, vêtue comme ça ? Je ne sais pas.

Moi aussi, je sortais. Mais je n'ai pas eu besoin de tous ces préparatifs, contrairement à elle, avant de mettre le nez dehors ! Toute la nuit, j'ai fait la noce, comme à mon habitude. Je n'ai pas eu le temps de m'ennuyer ! Je ne m'ennuie jamais, au cours de mes virées nocturnes ! Il y a toujours des surprises, des imprévus qui donnent du piment à l'affaire ! J'ai retrouvé des camarades, fait quelques nouvelles connaissances… La fête est finie et maintenant, je trouve le temps long. Tous les accès à la maison sont clos, rien à faire, impossible de voir quoique ce soit à l'intérieur.

Est-elle seulement rentrée ? Ce n'est pas sûr. Il lui arrive parfois de me faire patienter jusqu'au soir ! Je pourrais quitter ma cachette, sous les arbres, au fond du jardin, faire le tour de la maison, aller voir si sa voiture est garée à l'endroit habituel, côté rue… Je n'en ai pas le courage, pas pour le moment. Je vais attendre encore un peu, elle ne devrait plus tarder ! Quel jour sommes-nous, au fait ? Est-ce qu'elle travaille, aujourd'hui ?

Ah ! Qu'il me serait doux d'entendre le couinement du battant de la grande fenêtre, le grincement des volets sur leurs gonds, leur claquement discret sur le mur, le tintement métallique des attaches qui les fixent… Ce serait bon signe ! C'est que j'ai l'ouïe fine ! Elle serait là, tout irait bien pour moi.

Il fait froid, vraiment très froid. Il a gelé, cette nuit. Les arbres sont enduits d'une pellicule de glace, on dirait du verre ; les rares plantes qui subsistent dans le jardin sont figées comme des statues, toutes couvertes de givre. C'est beau ! Quant à la pelouse, elle est raide, hérissée, parsemée de cristaux blancs. Ça me procure des sensations étranges quand je marche dessus : ça crisse, ça craque, je m'enfonce… Les flaques d'eau sont devenues de vraies patinoires !

Le jour ne se lève pas vraiment ; le ciel reste sombre, compact, gris, presque marron. L'air est chargé d'humidité, il y plane quelque chose d'inaccoutumé, qui ne ressemble pas à de la pluie. Il y a du vent, soudain, de longues rafales particulièrement glaciales. Les branches s'agitent au-dessus de moi, dans les haies, aux alentours… Ça se met à tomber, ça crépite, ça grésille, ça fourmille ! Une myriade de petites étoiles dansent sous mes yeux avant de toucher le sol…

Oui, c'est cela : il neige ! Que c'est joli, ces flocons qui descendent du ciel, ça me donne envie de les attraper, tous, un par un. Ils grossissent, s'épaississent, se multiplient… Certains sont vraiment énormes ! Oh ! En voici un dans mon œil ! Petit coquin, va ! De là où je suis, avec tout ce qui tombe, je vois à peine la maison. Oui, mais je garde les oreilles en alerte, au cas où…

Pour le moment, je m'absorbe dans la contemplation de ce ballet léger, délicat, virevoltant. Une fois posées au sol, les paillettes sont rejointes par d'autres, puis par d'autres encore ; l'herbe disparaît, petit à petit, tout devient blanc autour de moi, plus lumineux. Partout ça brille, ça étincelle, ça scintille. La couche, déjà épaisse, recouvre le jardin, adoucit ses courbes, gomme son relief, lui donne une dimension magique. C'est tout à la fois poudreux, moelleux, élastique. Les plantes en pots sont enfouies sous la neige, on ne voit plus que des monticules, ici ou là… Quel spectacle magnifique ! J'en oublie d'avoir froid, je suis bien, à l'abri. Les arbres au-dessus de moi, des sapins bien touffus, me protègent.

La nuit précédente, j'ai eu un gros coup de fatigue. Pour une fois, je n'ai pas eu du tout envie de sortir, j'ai préféré dormir. Et quand je dors, moi, c'est du sérieux ! Il fallait que je récupère de mes dernières soirées, très mouvementées. J'avais fait fort ! Je suis dans les excès, c'est ma nature, je n'y peux rien. Mon sommeil a été long, profond, sans rêves, jusqu'au jour. Et là, j'ai eu faim, très faim. Mon ventre faisait des gargouillis, la tête me tournait, je ne tenais plus !

Elle, elle dormait encore, je la regardais. Elle s'agitait dans son sommeil, se tournait, se retournait, vers la droite, vers la gauche, bougeait ses jambes, ses bras, la tête… Elle n'avait pas l'air de vouloir se réveiller. Si elle se voyait, quand elle dort ! En plus elle ronfle, et elle parle ! Un vrai festival !

Hier matin, après avoir été d'une patience exemplaire, j'ai pris une grande décision. J'étais à bout, à force d'attendre ! M'approchant tout près d'elle, je l'ai appelée. Tout bas d'abord, plus fort ensuite. J'ai effleuré ses joues, son menton, ses lèvres, son nez, son front, ses cheveux, tout en continuant à l'appeler… "Réveille-toi, maintenant, il est l'heure, ça a assez duré !"

Elle a fini par émerger, a ouvert ses grands yeux verts tout étonnés, elle m'a souri, m'a dit bonjour et plein de petites choses gentilles… Elle a bâillé, s'est étirée, ses cheveux bruns tout ébouriffés. Elle a tiré les draps, s'est assise sur le bord du lit, a posé les pieds dans ses chaussons fourrés, a attrapé sa robe de chambre, s'en est vêtue, a noué énergiquement la ceinture… Ouf, elle était levée ! Elle s'est dirigée vers la cuisine, je l'ai suivie d'un pas décidé. J'étais aux anges !

Le matin, à son réveil, ses premières attentions sont toujours pour moi. J'en éprouve une certaine fierté, surtout quand l'Autre est là. L'Autre, je ne l'aime pas. C'est réciproque, je crois. Heureusement, il ne vit pas ici en permanence, il vient principalement le samedi et le dimanche. C'est bien suffisant.

Lorsqu'il vient chez elle, qu'il dort avec elle, évidemment, il y a concurrence ; je ne suis plus son centre d'intérêt principal, je dois me contenter de la deuxième place… Parfois, elle m'ignore totalement, elle ne s'occupe plus du tout de moi. Je disparais de son univers, je ne suis plus rien pour elle, seul l'Autre compte. Comme c'est vexant, désagréable !

Alors, quand ça m'énerve, quand ça m'horripile, quand ça m'exaspère, je trouve toujours quelque chose à faire pour attirer leur attention : une grosse bêtise, de préférence ! Quelle maladresse ! La cruche remplie d'eau a atterri sur le carrelage, elle s'est brisée, il faut tout ramasser, sans se couper, et éponger. C'est écœurant, je vomis sous leur nez, alors qu'ils sont en train de manger, en produisant moult bruits et râles, jusqu'à la bile. Je suis malade, à en crever, il faut vite me soigner ! Malédiction ! J'ai abîmé ce beau livre auquel elle tenait tant, c'est l'Autre qui lui avait offert, des pages sont déchirées, d'autres sont tachées… Comme c'est méchant, désespérant !

Je tire une grande satisfaction quand le ton monte entre eux, qu'ils se disputent à cause de moi. L'Autre m'accuse, devient grossier, me traite de tous les noms. Il lève la main sur moi mais ne va pas jusqu'à me battre, non, il s'arrête à temps. Elle prend ma défense, trouve des excuses à mon comportement pour le moins intolérable, elle dit que ça n'arrivera plus, qu'elle va tout faire pour que je m'améliore… Il crie, prétend que je suis irrécupérable, lui dit des mots méchants, alors elle gémit, se met à pleurer à chaudes larmes… D'un coup il se calme, lui parle plus doucement, il la prend dans ses bras, la console, elle l'embrasse, se colle à lui… Ils échangent des excuses, la tempête est finie.

Évidemment, après ces péripéties, elle me punit. Elle me gronde, elle me chasse, elle m'isole, elle me prive de mon repas… Je m'en vais, tête basse, et ne reviens, l'air hautain, triomphant, que lorsque l'Autre a vidé les lieux. Elle m'accueille, bras ouverts, sourire aux lèvres ; elle m'embrasse, me parle en chuchotant, encore pleine d'inquiétude et de remords. Elle tente de m'expliquer que ça n'est pas bien ce que je fais, elle me fait promettre de ne plus jamais recommencer. Elle dit qu'elle m'aime !

Je l'accompagne à la cuisine, où elle me sert une double ration. Elle me caresse sous le menton avant de me laisser tranquille pour manger. Elle me regarde, admirative. J'en redemande, elle me ressert, elle me flatte, me félicite pour mon bon appétit. Elle me taquine gentiment, elle plaisante, elle est contente. "C'est que tu avais faim, toi !"

En parlant de double ration… La faim me tenaille, mon ventre réclame sa pitance ! Je salive à l'idée d'un repas bien reconstituant, croquant, savoureux… Que se passe-t-il ? Pourquoi n'ouvre-t-elle pas ? Je ne vais quand même pas passer la journée là ! Surtout qu'il continue à neiger ! Vais-je devoir jeûner jusqu'à ce soir ? Le tapis blanc s'est encore épaissi, les flocons se sont accrochés partout, alourdissant les branches, les rameaux, les buissons. La nature croule sous la neige, il règne un calme étrange. Tout paraît assourdi, assoupi, endormi.

Le jardin est méconnaissable, il est devenu autre chose. Tout est transformé, tout est gigantesque, on est dans un autre monde… Un rêve, un conte de fées, un décor de dessin animé. Ce sera un terrain de jeux fantastique à explorer ! Mais je jouerai après, quand j'aurai mangé. Brrr ! Je grelotte, je frissonne, je n'arrive plus à me réchauffer. Mon abri n'en est plus vraiment un, il va falloir que j'en trouve un autre si je ne veux pas me changer en bonhomme de neige&nbsp! Où pourrais-je donc aller ?

Mais ce n'est pas sa voix que j'entends là, sa voix qui crie mon nom ? Oui, c'est elle qui m'appelle, du haut des marches, je n'y croyais plus ! Allez, je la laisse patienter quelques instants avant d'affronter toute cette neige, avant de me montrer, avant de la rejoindre !

Courage, j'y vais ! Le chemin semble long jusqu'à elle ! Je m'enfonce, je trébuche, je retrouve mon équilibre, j'avance à petits pas prudents. J'accélère, je cours presque maintenant, soulevant un nuage poudreux autour de moi. J'y suis enfin, je me jette dans ses bras…

Comme il est bon de sentir la chaleur de ses mains sur moi ! Son souffle parfumé, avec cette drôle de fumée qui lui sort de la bouche, ses gratouillis dans mon cou du bout de ses ongles, ses baisers généreux, ses mots plein de tendresse… C'est elle que j'aime, c'est ma maîtresse, il n'y a qu'elle qui compte pour moi… et pour mon estomac.

samedi 6 février 2010

Les grands matins


Sept heures et demie. La porte d'entrée vient de se refermer avec délicatesse. L'appui léger sur la poignée, le tour de clé discret dans la serrure, le fin cliquetis du trousseau, les chuchotements… Ces petits bruits familiers font ouvrir un œil à Lara. Elle le referme aussitôt, soupire. Ils sont partis comme ils le font tous les matins ou presque. Ils se sont levés, se sont préparés chacun de leur côté, avant de prendre ensemble leur petit-déjeuner…

Il n'y a jamais d'agitation, dans cette maison, le matin. Presque jamais. Lara apprécie. Ils n'aiment pas se sentir en retard, alors ils prennent les devants, se lèvent tôt. Ils peuvent ainsi vaquer à leurs occupations respectives sans avoir à courir, ils partagent un petit bout de la journée qui commence, qui va bientôt les séparer… Ils ne se parlent qu'à voix basse, discutent de choses et d'autres, plaisantent, rient, se sourient, se touchent du bout des doigts, s'embrassent tendrement, parfois…

Ils ne mettent pas de musique, n'allument ni la télé ni la radio. Ils disent qu'ils ne supportent plus toutes ces nouvelles démoralisantes, le ton agressif des journalistes, le bourrage de crâne… Ils disent qu'ils n'ont qu'une vie, qu'ils veulent se la pourrir le moins possible. En ce moment, le monde va mal, ils en sont conscients. Ils se sentent vulnérables, ils se protègent à leur façon, en créant autour d'eux une petite bulle, paisible, harmonieuse…

Ils s'entendent si bien, tous les deux ! On voit qu'ils s'aiment, qu'ils sont tout l'un pour l'autre. Le petit-déjeuner pris en commun, qu'ils veulent copieux, varié, leur permet d'aborder leur journée de travail avec sérénité. Au moins ils ont du travail, eux ! Mais dans quelles conditions… Il leur faudra affronter des situations difficiles, des clients toujours plus exigeants, hargneux, des élèves dissipés, irrespectueux ; les choses allant parfois jusqu'aux insultes, à la violence physique… Jamais haine n'apaisa haine, mais absence de haine le fait. Ils font au mieux, restent optimistes, ne gardent en tête que les côtés positifs de leurs journées de travail, oublient le pire.

En plein hiver, alors qu'il fait encore nuit noire lorsqu'ils se lèvent, le silence est total, jusqu'à en être pesant, presque angoissant. Pour Lara, en tout cas. Elle n'aime pas les imaginer dehors, dans le froid, alors qu'il fait si bon à l'intérieur… Quand les jours se mettent à rallonger, ils ouvrent volontiers la grande fenêtre, celle qui donne sur le jardin. La nature s'éveille, on entend les chants des oiseaux, c'est agréable à l'oreille. Lara aime beaucoup les oiseaux.

Sa saison préférée, c'est l'été, quand ils petit-déjeunent sur la terrasse, profitant du soleil, encore doux à cette heure. Elle vient vers eux, se joint à leur conversation, s'installe sur l'une des chaises, puis les regarde, avec tristesse, débarrasser, mettre leurs bols dans l'évier, ranger les victuailles dans les placards, le réfrigérateur… Ils lui souhaitent une bonne journée : elle pourra aller et venir dans le jardin ou la maison à sa guise, elle n'aura pas le temps de s'ennuyer ! Ils tournent les talons, la démarche joyeuse, complice, se donnent la main, puis montent dans leur voiture. Elle ne sait pas exactement jusqu'où ils vont, mais ils reviennent toujours.

Lara apprécie les week-ends, quand ils se lèvent plus tard, qu'ils restent chez eux, avec elle. Bien sûr, ils ont toujours une multitude de choses à faire, toutes ces tâches ménagères, nécessaires à l'entretien d'une maison ; les travaux de jardinage, de bricolage, de rafistolage, de peinture, d'embellissement… Quel plaisir, pour elle, de les voir, après toutes ces corvées, se reposer dans leur jardin, sur un transat, de les regarder lire ! Lara est tout aussi sensible aux événements qui se répètent, qu'aux nouveautés introduites dans son environnement. Il n'existe rien de constant si ce n'est le changement. Quand ils s'agitent dès le matin, qu'ils préparent de grandes quantités de nourriture, cuisinant sur le gaz, mettant des plats au four, elle sait qu'il va y avoir des invités. S'il fait beau, tout le monde mangera sur la terrasse, on sortira les parasols !

Quelquefois il y a des enfants, excités, bruyants, aux gestes brusques, désordonnés. Elle s'en méfie toujours un peu même si, au fur et à mesure des années, elle a appris à se maîtriser. Elle ne fuit plus devant eux, elle vient même les saluer, crée un contact… Car Lara adore la compagnie, elle aime se sentir entourée, être le point de mire de toute l'assemblée. Elle sait se faire remarquer au moment opportun, emploie les grands moyens pour attirer l'attention des convives… On ne parle plus que d'elle ! On s'intéresse à elle ! On s'adresse à elle ! C'est tellement agréable !

Elle sait y faire ! Elle a de l'expérience ! Le bénéfice de l'âge… Le temps est un grand maître, le malheur, c'est qu'il tue ses élèves. Lara le sait bien, elle le ressent au plus profond d'elle-même, depuis que son corps décline, qu'elle n'est plus aussi leste qu'avant. Elle a ses dents qui lui font mal quand elle mange. Le peu de dents qui lui reste ! Il y a aussi cette boule qui grossit, dans le bas de son ventre, douloureuse si on appuie… Toutes ces souffrances l'insupportent et la rendent irritable, malgré son appétit de vivre.

Aujourd'hui, en ce jour frais d'automne qui promet d'être ensoleillé, Lara a ouvert un œil puis l'a refermé aussitôt. Elle a entendu leurs pas crisser sur le gravier, la voiture démarrer, manœuvrer, accélérer, puis s'éloigner. Elle est seule pour la journée et va, pour le moment, s'adonner à son activité favorite : dormir en rond, au beau milieu de la couette. Mais tout d'abord, filer vers la cuisine, pour grignoter un morceau : elle a faim ! Elle dormira mieux le ventre plein ! Elle se recouche. Ce soir, Lara a rendez-vous chez le vétérinaire. Ça l'air important, ils viendront tous les deux. 

Ce texte a reçu le deuxième prix du concours 2009 organisé par la médiathèque de Meaux dont le thème était : "Donnez-nous des nouvelles... ZEN".

Trois citations de Bouddha devaient être insérées dans le récit. Elles figurent en gras dans "les grands matins de Lara".

Pour lire d'autres nouvelles, rendez-vous sur mon blog précédent, rubrique "Histoires courtes (ou plus longues)".