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samedi 24 janvier 2015

Mon cher journal


Trilogie champenoise : 1/3

27 avril 1977

Me voici seule, une fois de plus, à la maison. Heureusement qu'il y a le chat Hector pour me tenir compagnie ! Tout à l'heure, quand j'allumerai la télé et que je m'installerai bien confortablement dans le fauteuil, les jambes allongées, les pieds posés sur une chaise, pelotonnée dans mon duvet, il viendra me rejoindre et s'endormira sur ma poitrine, en ronronnant sous mes caresses.

Lui, au moins, il ne me trahit pas. Il m'aime, il reste près de moi, il est à moi, c'est mon gros chat, mon bon vieux chat. Je finirai sans doute par m'endormir aussi, dans la chaleur du duvet, bercée par les voix plates et insipides de l'émission télévisée. "Aujourd'hui madame", bonsoir monsieur et au revoir tout le monde ! Qu'ai-je d'autre à faire, de toute manière, ce mercredi après-midi ? Il pleut, il fait froid, le ciel est gris… Je n'ai aucune envie, à part rester ici, chez moi, avec Hector.

Hier, je me suis disputée avec ma meilleure amie. Béatrice n'est plus ma meilleure amie. Je n'ai plus de meilleure amie. Je n'ai même plus d'amie du tout… Tout ça à cause d'une histoire de garçon avec qui elle veut sortir à tout prix. Mais ce garçon de 4e B, Jean-Louis, est déjà pris, et bien pris ! Il sort depuis septembre avec une fille de sa classe, Lydia : ils s'adorent, ça se voit, ils s'entendent super bien, entre eux c'est le grand amour, ils ne vont certainement pas se quitter de sitôt !

Alors quand Béatrice s'est mise à délirer, à fantasmer, à me raconter que pendant les récrés Jean-Louis la regardait, lui souriait, lui faisait des clins d'œil… Je lui ai dit qu'il fallait qu'elle arrête de rêver, que ce mec n'était pas pour elle, qu'elle allait se rendre ridicule, que si elle continuait à le draguer, elle allait se faire massacrer par Lydia !

Béatrice n'a pas apprécié, évidemment, que je lui dise les choses en face. Moi, comme c'est (enfin, était) ma meilleure amie, je considérais que je lui rendais service en lui disant la vérité. Je voulais qu'elle comprenne que ça ne lui servait à rien de se prendre la tête pour un garçon qui n'en a rien à faire d'elle ! Il vaut mieux qu'elle regarde du côté de ceux qui sont célibataires. René ferait n'importe quoi pour elle et pourtant elle l'ignore totalement, ou alors elle lui répond sèchement, elle lui fait des coups vaches… Tant pis pour elle.

Béatrice a perdu sa meilleure amie et elle n'a même pas de petit ami. Et bien voilà, c'est tout comme moi, on est pareilles. J'espère qu'elle va finir par me téléphoner, j'aimerais tant qu'elle m'appelle cet après-midi ! Elle a des excuses à me faire, elle m'a traitée très grossièrement. Mais vu la gifle que je lui ai donnée en réponse à ses : "Connasse, salope et grosse pouffe", ce serait plutôt à moi de lui téléphoner et de m'excuser, non ?

Pour le moment, nous sommes fâchées. Mais si nous sommes vraiment des amies, les meilleures amies du monde, tout finira par s'arranger, n'est-ce pas ? Enfin ça ne s'arrange pas toujours ! À la rentrée de septembre, c'était Élodie ma meilleure amie, mais on s'est disputées. Elle parlait plus souvent à Corinne qu'à moi, je lui ai fait une crise de jalousie, on ne se parle plus du tout…

Béatrice, cet après-midi, n'est probablement pas seule, chez elle. Elle a une "vraie" famille, un père et une mère qui vivent ensemble, un petit frère… Il y a toujours quelqu'un avec elle, à la maison. C'est rassurant, sans doute, mais en contrepartie, elle est beaucoup moins "libre" que moi. Elle ne fait pas ce qu'elle veut, elle doit demander la permission à ses parents pour sortir le mercredi ou le samedi après-midi…

Les jours de collège, pas question de s'amuser après les cours, de rester un peu dehors, d'aller voir les garçons jouer au foot… Elle doit tout de suite rentrer, sinon elle se fait disputer. Rien à voir avec moi ! Je ne sais pas si ça me plairait, finalement, la vie de Béatrice. Elle n'a pas le temps de s'ennuyer, c'est sûr ; elle a toujours quelque chose à faire. Garder son petit frère, aller en courses avec son père, aider sa mère… Moi, personne ne m'oblige à rien.

Ce matin, quand je me suis levée, mon père était déjà parti. Il ne travaille pas, le mercredi. Il en a profité pour aller passer la journée à la campagne, s'occuper du jardin, du verger, de la maison où nous n'allons plus en vacances. Ça ne me dit plus rien de l'accompagner. La dernière fois, je me suis ennuyée, il faisait froid, à peine arrivée j'avais déjà envie de rentrer, je suis restée dans la voiture à faire marcher le chauffage, à jouer avec les essuie-glaces… Pourtant, j'ai tant aimé y venir !

Papa m'avait laissé un mot sur un bloc-notes, comme nous avons l'habitude de le faire, depuis que nous vivons tous les deux dans l'appartement. Il a écrit qu'il rentrerait tard, ce soir il ira directement chez sa copine, ils mangeront ensemble… Il m'a laissé trente francs pour que j'aille m'acheter quelque chose à manger, ce qui me fera plaisir. "Pense au pain !" a-t-il souligné de deux traits au stylo bille violet.

Mais d'ici à ce qu'il ne revienne pas de la nuit… Il m'a laissé, au cas où, le numéro de téléphone de sa nouvelle amie : il la fréquente depuis une quinzaine de jours, on va bien voir si ça va durer, cette fois-ci. De toute manière, je préfère le savoir amoureux que malheureux et déprimé. C'est plus facile à vivre !

Elle est pas mal, la vie, comme ça. Je me débrouille toute seule, je fais ce que je veux quand je veux, sans avoir à demander quoique ce soit à qui que ce soit… Enfin presque. De toute façon, j'aime qu’on me laisse tranquille. Tous mes devoirs sont faits pour demain, ce matin j'ai appris ma leçon d'anglais et j'ai bien révisé pour le contrôle d'histoire…


Je n'ai pas de soucis à me faire. Je suis plutôt une bonne élève, sérieuse et travailleuse. J'ai eu des bonnes notes au premier et au deuxième trimestre, il n'y a pas de raisons, ça va continuer pareil. Et pour l'an prochain, le passage en 3e, c'est comme si c'était fait !

Après mon émission à la télévision, la petite sieste avec le chat comme édredon, j'irai acheter du pain et puis une bonne plaquette de chocolat. Il sera l'heure de goûter ! Tiens, si je faisais un gâteau ? Un bon et gros gâteau aux amandes, un pain de Gênes, comme je les aime… Il me faudra une plaquette de beurre, des œufs, des amandes en poudre… Aurai-je assez d'argent ?

Peut-être que sur le chemin du supermarché, je croiserai Michel, de retour du foot, ou du tennis… Mais avec le temps qu'il fait, et s'il continue à pleuvoir comme ça, il va sans doute rester chez lui, lui aussi. Je l'aime bien, Michel, il est gentil. Enfin, il est gentil avec un peu tout le monde, et surtout avec les filles ! Il semblerait qu'il soit fou amoureux d'Estrela. Elle dit qu'elle ne l'aime pas, qu'elle ne veut pas de lui, qu'elle connaît un garçon, au Portugal, avec lequel elle se mariera quand elle aura dix-huit ans.

Hier après-midi, Michel est venu attendre Estrela à la sortie du collège. Comme elle n'était pas là, il s'est avancé vers moi, il m'a fait quatre bises, il m'a demandé si j'avais vu Estrela… Je lui ai répondu qu'elle avait dû quitter plus tôt, puisque la prof de musique était absente. Il avait l'air d'être déçu, mais il a dit : "Ça ne fait rien" et il m'a proposé de m'accompagner jusqu'à chez moi.

J'ai dit oui, bien sûr ! J'étais surprise, mon cœur battait très fort, j'avais chaud et je devais être toute rouge ! Alors on s'est mis à marcher, pas trop vite, on a bien discuté, on a continué à parler une fois arrivés devant chez moi. Il me posait plein de questions, il me racontait des choses sur lui, sur ses loisirs, il me faisait rire…

J'étais très étonnée qu'il s'intéresse à moi. Mais bon, je sais qu'il aime Estrela, que c'est sa préférée. Au moment de partir, au lieu des quatre bises, il m'a embrassée sur la bouche. J'ai détourné la tête, très vite. Je ne suis pas une fille facile, moi ! Qu'il n'aille pas s'imaginer que je vais remplacer Estrela, comme ça, simplement parce qu'il claque des doigts ! Je lui ai dit : "Au revoir, Michel, à bientôt, on peut se revoir, si tu veux." Il m'a dit : "D'accord, je t'appellerai demain."

On est demain, la journée est déjà bien avancée, Michel ne m'a toujours pas appelée. Hier soir, quand je me suis couchée, j'ai repensé à son baiser. Je n'aurais pas dû l'éviter, j'aurais dû le faire durer ! En m'endormant, je me suis repassé au ralenti dix, vingt, trente, quarante, cinquante fois ses lèvres sur ma bouche.

Ah ! Si Michel pouvait m'aimer ! J'ai tant envie qu'il m'aime ! Je veux qu'un garçon m'aime ! Michel, mon petit ami ? En voilà une bonne idée ! Je vais faire crever de jalousie toutes les filles du collège ! Ce serait chouette de sortir avec lui ! Je m'ennuierais moins, le mercredi après-midi, si j'avais un petit ami…

Bientôt deux heures et demie : mon émission ne va pas tarder à commencer. Tiens, le téléphone sonne. Qui ça peut être ? Michel ? Béatrice ? Mon Dieu, faites que ce soit Michel !

Elizabeth

(Autre version de ce texte : Cher journal sur Hautetfort)

Éléonore


Trilogie champenoise : 2/3

Le 11 mars 2009

Bonjour Éléonore,

Ton message via "Copains d'avant" m'est bien parvenu, j'ai juste un peu tardé pour la réponse. Nous ne sommes plus à un mois près, au regard de toutes ces années qui se sont écoulées avant que nous nous "retrouvions" ! Je voulais avoir du temps devant moi pour te répondre, être totalement disponible pour t'écrire : c'est le cas maintenant.

Je vois que tu t'es bien investie sur ta fiche de "Copains d'avant". J'ai été très émue de voir les photos de tes trois enfants, ces portraits de toi (tu as très peu changé), de tes chats, ces vues de ton séjour en Provence, en février… Tu lis, tu vas au cinéma, au théâtre, tu écoutes de la musique, tu as de l'humour, un esprit philosophe, une âme psychologue, des élans poétiques… Je te reconnais bien là !

J'avais su, pour ta rupture avec Cédric, et ta liaison… J'étais venue à Epernay, je passais une soirée chez Patricia (elle est restée mon amie depuis le lycée) et son ami Loïc, elle avait invité Vanessa, qui m'a parlé de toi… J'avais eu aussi de tes nouvelles, avant, par mon père, quand il était encore instituteur aux Vignes Blanches, mais ça commence à dater !

J'ai donc revu Vanessa, mais pas Natacha ; une fois j'ai rencontré Damien par hasard (enfin, si l'on peut dire, c'était à Montmort !), il déjeunait dans le restaurant où nous faisions une réunion de famille pour les fêtes de Noël. C'est lui qui m'a reconnue, ça m'a fait un choc ! Nous avons échangé quelques mots, résumé notre vie…

Je suis contente que tu sois amie avec Frances. Évidemment, quand on habite la même ville, ce n'est pas difficile de se rencontrer, mais vous devez avoir pas mal de points communs, en plus de vos enfants ! J'ai été un temps en contact avec Juan, j'écris des articles pour une revue musicale et je voulais faire une chronique de son dernier album. Nous avons eu des échanges par mail à cette occasion.

En juin de l'an dernier, je comptais venir à son concert, organisé dans la cour de l'école de la Crayère à Epernay (comme tu le sais j’ai vécu là longtemps) mais je n'ai pas eu assez d'énergie pour y aller, faire de la voiture… C'était la fin de l'année scolaire, j'étais sur les rotules, je fais déjà de la route toute la semaine pour aller travailler… Il y aura peut-être une prochaine fois !

Je ne trouve pas la fiche "Copains d'avant" de Verucca, elle s'est peut-être enregistrée sous son nom marital, je ne me souviens que de son nom de jeune fille. As-tu des nouvelles de Sabrina, de la fac (je ne parviens pas non plus à me souvenir de son nom de famille) ? J'ai trouvé Dam dans tes "amis", je me souviens que vous étiez proches… Qui d'autre encore ? Ah oui, ta cousine Céline, et puis tes sœurs et ton frère, tes parents… Tu me donneras des nouvelles ?

Dans les personnes que nous avions en commun, je suis restée liée avec Béatrice, une amie du collège partie vivre à Annecy, l'année de la 3e. J'ai des photos d'elle, avec toi, avec moi, prises dans ton appart d'Epernay. Elle était venue me voir, nous nous étions vues chez toi, nous avions pris ces photos, à tes fenêtres, la lumière était belle… Je lui ai souvent rendu visite, j'ai vu grandir ses deux enfants, un garçon et une fille, maintenant dix-huit et quatorze ans !

J'ai longtemps été en contact avec Corinne, elle m'a invitée à son mariage en 1998 (messe à l'église Saint-Pierre-Saint-Paul, vin d'honneur et repas de noces à Champillon), elle s'est installée à Strasbourg avec son mari, puis nous nous sommes perdues de vue…

Je pense aussi à Élodie, qui nous rendait visite de temps en temps, quand nous habitions ensemble cette petite maison, à Reims. Je la connaissais depuis l'école primaire. Nous ne sommes plus en contact depuis longtemps, peut-être sais-tu ce qu'elle est devenue ? Et Andrew, qui après deux années de fiasco (et de fiesta) en fac de droit, a trouvé sa voie dans les études de psychologie… Est-il toujours sur Reims ?

Au fil des ans, je suis restée amie avec Iso, tant bien que mal. Pour elle, il y a eu des hauts et des bas avec les drogues dures, mais elle a fini par décrocher complètement. Depuis, elle s'investit dans l'association qui l'a aidée à s'en sortir et continue, par ailleurs, une analyse. Elle vit avec Matt depuis longtemps ; quand ils se sont mariés en 2004, leur fille unique Louise (onze ans maintenant) était déjà grande !

Quant à mon "petit" frère, il s'est installé dans les Yvelines, près de Versailles, avec sa femme et leurs deux enfants. Ils se sont mariés en juillet 1999 à la mairie d'Epernay, cela étant suivi d’un vin d’honneur puis d’un excellent repas, dans ce très beau château qui fait hôtel et restaurant, en allant vers Sézanne, j’ai oublié le nom. Il avait fait merveilleusement beau ce jour-là…

Tu as dû savoir, pour ma cousine Lina. Tu la connaissais, mon père t'en a sans doute parlé ? À l'époque, ça nous a tous bien retourné. Elle se remettait à peine d'un mariage désastreux, elle recommençait à vivre, c'était ses premières "vraies" vacances depuis longtemps… Elle n'a pas eu de chance, vraiment. C'est arrivé peu de temps après le mariage de mon frère, cela fera dix ans en août, cette année.

Sammy travaille dans un centre culturel en tant qu'ingénieur du son, Sylvie est professeur des écoles. Je prends souvent ma nièce (neuf ans) en vacances, elle aime venir chez moi pour être avec les chats (j'en ai trois en ce moment), mais je l'ai aussi emmenée en Bretagne et récemment skier dans le Jura. Son petit frère est plus remuant, je le laisse aux grands parents !

Quant à moi, après un DESS pas du tout motivant, l'essai d'un DEA, une expérience peu concluante en entreprise (formation pour adultes), j'ai quitté Paris à l'automne 1989 pour revenir vivre à Epernay. Nous ne nous voyions déjà plus beaucoup, je crois. Tu vivais en couple, tu finissais tes études, tu aimais chiner, faire des brocantes avec Cédric… La dernière photo que j'ai prise de toi date de juillet 1990, je t'avais fait poser avec ta fille, tout bébé, dans les bras.

J'ai connu une période de chômage autour de mes trente ans, ça n'a pas été drôle. À ce moment-là, j'habitais la ZUP et je me suis beaucoup investie dans la salle de concerts du quartier. En 1994, j'ai déménagé en Seine-et-Marne pour un emploi d'animatrice auprès de jeunes désoeuvrés, dans un gros village au nord de Meaux. C'était mieux que rien, mais parfois assez dur.

Je suis rentrée dans l'Éducation Nationale en novembre 1996. Devant la crainte du chômage (j'avais un contrat de deux ans qui ne serait pas renouvelé), j'ai passé le concours de professeur des écoles et j'ai été admise sur liste complémentaire dans le département de la Seine-Saint-Denis. Pas de chance pour moi, j'aurais préféré la Seine-et-Marne ! Parce qu'une fois qu'on est dans le "93", c'est pratiquement impossible d'en sortir, surtout si on ne correspond pas aux "critères". Je n'ai pas voulu déménager, je vis toujours à Meaux (enfin juste à côté, à la campagne). C'est mieux qu'en proche banlieue, même si je dois faire de la route.

Côté cœur, je n'ai rencontré que tardivement (il y aura trois ans en avril) un homme qui me convient. J'ai vécu de longues périodes de célibat, entrecoupées de quelques historiettes, jamais plus d'un an. Il y a bien eu ce directeur d'école, avec lequel j'ai eu une relation durant quelques mois, mais si c'était ça l'amour, les relations de couple (souvent orageuses), je préférais m'abstenir ! Le temps d'un été, je suis sortie avec un homme de dix ans mon cadet, mais je me suis vite ennuyée, nous n'avions pas assez de points communs.

Mon ami et moi, nous ne vivons pas ensemble, nous nous voyons généralement le week-end, chez lui ou chez moi, nous partons en vacances… Nous nous entendons bien, nous avons beaucoup à partager, les choses sont assez simples, ça me convient ainsi.

J'espère que tu trouveras un nouveau compagnon de route, ça viendra quand ce sera le moment !

Écris-tu toujours des poèmes ? Moi, je n'ai jamais cessé d'écrire, des chansons, des poèmes, un journal intime… À l'approche de la quarantaine, je me suis inscrite à un atelier d'écriture et j'ai commencé à écrire de la prose, à raconter des histoires, des souvenirs… En 2004, j'avais fait l'ébauche d'un texte évoquant ma vie étudiante à Reims, plus particulièrement l'année où nous avions habité ensemble, toi, Natacha et moi. Après nos premiers échanges de courrier électronique, j'ai eu envie de relire ce texte, de l'améliorer, de le terminer. Si tu veux, je te l'enverrai.

Je n'ai pas de maison d'édition, j'imprime selon mes propres moyens des recueils de poèmes ou de nouvelles, je les donne à lire à mes amis, à ma famille… J'ai participé à des concours littéraires, gagné quelques prix.

Il y a trois ans, j'ai ouvert un blog. J'y poste quantité de choses, comptes rendus de concerts, photos, poèmes, nouvelles, souvenirs, témoignages, billets d'humeur, impressions de lecture, chroniques de disques… C'est un moyen d'expression simple à utiliser, qui laisse libre cours à la créativité.

Mon premier appareil numérique, je l’ai acheté en 2005. Avant, je scannais mes vieilles photos papier, je faisais numériser sur CD mes clichés argentiques au moment du développement… J'aime utiliser les retouches photo sur l'ordinateur. Je joue sur les contrastes, je modifie les couleurs, j'augmente la saturation… Ça m'amuse beaucoup !

Voilà, Éléonore, assez parlé de moi. Il me fallait t'écrire cette longue lettre, je l'ai voulue ainsi, mûrie, réfléchie, "travaillée". J'espère que tu auras du plaisir à la lire, que tu m'écriras en retour !

À très bientôt,

Elizabeth

(Sur le même thème : Copine d'avant)

vendredi 11 février 2011

Hiver blanc


Trilogie champenoise : 3/3

L'hiver avait commencé tôt, en cette année 2010. Dès fin novembre, il a neigé. D'abord de petites quantités, saupoudrant les toits, les trottoirs, les jardins, les arbres, la campagne. C'était joli, ces paysages tout blancs, il y avait aussi cette joie de voir tomber les flocons, de fouler un tapis poudreux, de retrouver des souvenirs d'enfance… La neige a un côté magique, féerique, enfantin.


Le seul hic, c'est la voiture, quand il faut la prendre pour aller travailler ! Les routes sont moins sûres, pas forcément salées, ni déneigées. Ça s'est amplifié début décembre, tous les jours il neigeait, on s'habillait et se chaussait en conséquence, on mettait un bonnet, des gants et une écharpe aux couleurs vives, on s'habituait à cette blancheur cotonneuse, à cette sensation de torpeur, de rêve éveillé.


Le mercredi 8 décembre, j'avais prévu d'aller voir Nadège, qui habite à une trentaine de kilomètres de chez moi. Malgré les prévisions météorologiques annonçant de grosses chutes de neige en début d'après-midi, je n'ai pas voulu annuler le rendez-vous. Quand je suis partie vers onze heures trente, il pleuvait. J'étais loin d'imaginer que le retour serait hautement périlleux, que je resterais cinq heures dans ma voiture, à pédaler dans la poudreuse… J'avais envie de passer un bon moment avec Nadège, c'était important. Nous avons déjeuné ensemble, il a commencé à neiger, nous sommes sorties pour une courte balade dans son village, avec son chien… D'énormes flocons se déversaient, la couche était déjà épaisse, nous avons pris des photos.


Je suis repartie trop tard, les routes n'étaient pas déneigées, je me suis retrouvée bloquée comme des milliers d'autres automobilistes, ça a fait les choux gras des médias pendant une semaine. J'ai eu du mal à me remettre de cet épisode catastrophique, le lendemain j'aurais bien été incapable de conduire. La bronchite qui couvait depuis une bonne semaine s'est déclarée dans la nuit. Au réveil j'étais fébrile, complètement à plat. Dehors c'était immaculé, de la neige à ras bord. Je suis allée à pied chez le médecin, il m'a fait un arrêt de travail de deux jours. Une bonne excuse pour ne pas bouger : jeudi, vendredi, samedi, dimanche… Je me suis bien retapée, entre temps la neige avait fondu. J'ai repris ma voiture pour aller travailler.


Les vacances de Noël sont arrivées vite, le premier week-end je suis restée chez moi, bien au chaud dans mon appartement. Je l'avais décoré de quelques guirlandes et de boules, je faisais fleurir des jacinthes, le soir j'allumais des bougies, un bâton d'encens, je branchais le ruban de lumières intermittentes… Le matin : faire la grasse matinée, prendre un café, un petit-déjeuner, puis se remettre au lit pour regarder un DVD… Du travail sur l'ordinateur l'après-midi : des écrits à finir pour mon blog, des questions journalistiques à boucler avant Noël, pour partir "tranquille". De la correspondance électronique, aussi, avec de vieux amis retrouvés récemment par Internet.


Dommage, j'allais si bien au début des vacances, mais j'ai chopé une gastro, ça ne m'était jamais encore arrivé, avec une telle intensité. J'ai vécu de terribles moments dans la nuit du dimanche au lundi, un vrai cauchemar. Je suis retournée chez le médecin avec l'obligation de rester tranquille le temps que ça passe, alors que j'avais une tonne de choses à faire : acheter des cadeaux, m'offrir quelques nouveaux vêtements (je voulais une robe), aller chez le coiffeur, retourner chez IKEA pour un petit meuble… Je suis restée au lit le lundi avec des crampes intestinales à n'en plus finir, mais dès le mardi midi, je me sentais d'attaque pour affronter le centre commercial.


Il est arrivé chez moi par le train le mercredi soir et dès le lendemain matin, nous partions vers la région champenoise, pour le repas familial de Noël, du côté de mon père (généralement toujours avant… Noël). Cette année c'était le 23 décembre, chacun avait à faire le 24, le 25… Nous, nous descendions en Aveyron, chez sa mère, pour le réveillon. Nous resterions une petite semaine sur place, nous visiterions les environs…


La météo s'était à nouveau dégradée, nous avons roulé jusqu'à Epernay tant bien que mal, sur de la neige fondue, du verglas… Je n'étais pas rassurée, ça me filait le stress, j'avais tellement peur d'un accident, même si nous conduisions prudemment. Après un petit arrêt chez Patricia et Loïc, pour acheter de bonnes bouteilles de champagne et boire une coupe d'une vieille cuvée sans étiquette (moi je n'en ai pas bu, à cause de la gastro), nous avons repris la voiture pour nous rendre à une vingtaine kilomètres de là, dans le petit village où mon père nous avait invités pour déjeuner, au relais Saint-Hubert. Au volant, je n'en menais pas large, il y avait une sacrée couche de neige sur la route, j'avais peur de glisser, d'aller dans le fossé… J'ai conduit lentement, extrêmement concentrée.


Évidemment, avec ces conditions calamiteuses, tout le monde est arrivé en retard, nous avons bu l'apéro à deux heures de l'après-midi… Ce n'était pas la première fois que ça se produisait, on avait souvent attendu, ce n'était pas si grave, finalement nous étions réunis, c'était ce qui comptait. Nous avons bien bu, bien mangé ; les plats, servis par notre sympathique hôtesse aimant les chats, étaient fins et originaux. L'ambiance s'est animée au fil du repas, le champagne et le vin coulant généreusement dans nos verres et dans nos gosiers. Maintenant les enfants sont plus grands, leurs parents plus disponibles pour les conversations à table…


Dehors, sous un ciel gris foncé, tombait de la pluie glacée ; tout se couvrait de glace, prenant l'aspect brillant, figé du verre. Un drôle de temps, pas ordinaire. De petites stalactites se formaient partout, l'effet sur nos voitures était spectaculaire. Totalement congelées, elles semblaient appartenir à une lointaine période glacière. Allaient-elles seulement vouloir redémarrer, tout à l'heure ?


Au moment du café, d'un commun accord, nous avons décidé d'ouvrir les cadeaux (principalement pour les enfants, au nombre de cinq cette année) chez mon père, c'était plus prudent de se rapatrier là-bas, avant qu'il ne fasse trop nuit, que ça devienne vraiment dangereux. Nous rêvons tous d'un Noël sous la neige, nous avons dans la tête ces images hivernales, un peu naïves, des cartes de vœux… Cette année nous étions servis !


Nous voilà tous, petits et grands, dans la maison que mon père a récemment fait rénover pour Reine, son amie, qui n'y vit pour le moment que par intermittence. Sa maison à lui, plus ancienne, moins spacieuse, est juste à côté, dans la même propriété. Dans la maison de Reine, il y a de la place à l'étage, nous pourrons tous y dormir. Elle a installé des matelas, a fait tous les lits… Nous montons nos bagages, puis place au grand déballage !


Comme à mon habitude, je prends des photos. Scènes d'action, mises en scène, portraits de groupes ou individuels, gros plans, natures mortes… J'ai immortalisé le feu que mon père a allumé dans la cheminée, de belles bûches flamboyantes, parfumées, crépitantes. Je savais que mon frère y tenait, à ce feu, il m'en avait parlé au téléphone. Il m'avait dit que ça serait chouette, une fête de Noël dans la maison de Reine, avec une bonne flambée, réunis en famille, cette famille-là, de ce côté-là, celui de notre père… Son vœu s'est réalisé. Le feu dans la cheminée, les rires des enfants, le plaisir d'être ensemble, et l'hiver au-dehors, où tombaient maintenant de doux flocons fins… On ne s'inquiétait pas encore trop de ce que serait le lendemain, quand nous devrions repartir.


Pour le moment, on se souciait de discuter paisiblement, de jouer avec les enfants. Le dîner soupatoire s'est terminé à la lueur des bougies car il y a eu une coupure de courant vers dix heures du soir. Après avoir espéré que l'électricité reviendrait (mais non), nous nous sommes adaptés, passant le reste de la soirée éclairés aux chandelles, comme au bon vieux temps. Les enfants se souviendront j'espère, quand ils seront plus grands, de ce Noël-là chez papi Sylvain, c'était exceptionnel ! Le matin, toujours pas de courant, heureusement nous avons pu nous faire un café, chauffer le lait pour les enfants (la cuisinière fonctionne au gaz), tout le monde était réveillé, nous avons partagé le petit-déjeuner…


Nous avons ensuite fait route vers l'Aveyron, il en a fallu du courage ! Des flocons verglacés continuaient de tomber, ça n'a pas été simple de rattraper l'autoroute à l'entrée de Châlons-en-Champagne, qui se nommait encore Châlons-sur-Marne quand j'habitais dans le coin. Pour le moment je conduisais, il prendrait le volant plus tard, et j'avais peur, surtout dans les descentes, de ne plus maîtriser mon véhicule. Il me rassurait, il me conseillait, je restais calme.


Sur l'autoroute pas de problème, on a filé, c'était dégagé, puis il s'est remis à neiger, les voitures glissaient, il faisait déjà nuit, nous étions du côté de Limoges… Nous nous sommes arrêtés à une station-service, pendant ce temps-là des chasse-neige sont passés. Nous avons pris la direction de Figeac, puis moult petites routes, parfois sinueuses, nous avons traversé des villages aux allures de fête, sapins, cadeaux, guirlandes lumineuses, églises éclairées… Nous sommes enfin arrivés chez sa mère, aux alentours de vingt-deux heures trente. Elle nous a accueillis, rassurée, souriante, bras ouverts. Il n'était pas encore trop tard pour un vrai réveillon de Noël !


Nous avons ouvert une bouteille de champagne dans le salon, les deux chats de Marianne se sont joints à nous, plus tard nous nous sommes mis à table… Nous avions faim, après toutes ces émotions ! Marianne loue une jolie maison sur deux étages, avec du parquet, du carrelage, un escalier en bois. Les pièces sont décorées avec goût, il y a des tableaux, des sculptures, de la faïence, des plantes vertes, de vieux meubles, de l'espace… Il manque juste une cheminée. La maison donne sur une rue du village, mais à l'arrière il y a un jardin, avec quelques arbres fruitiers, orienté plein sud. Durant notre séjour, je ne l'ai connu qu'enneigé.


Il a fait très froid, le jour de Noël. Après un succulent repas (spécialités de la région, foie gras, magrets de canard, vin de vendanges tardives : le Pacherenc du Vic, fromages au lait cru…), nous sommes allés nous balader sur le chemin des sangliers. Pas très longtemps, car nous étions gelés. Vite, retourner au chaud ! À chaque jour une visite, une promenade : Decazeville, Villefranche-de-Rouergue, Rodez, Rignac, Bournazel… Du temps passé à table, quiétude et bonne humeur, des moments pour lire, discuter, regarder un DVD, un film à la télé, simplement ne rien faire, un chat sur les genoux à caresser, à écouter ronronner… Dormir, aussi. J'ai fait de bonnes nuits. L'hiver est fait pour hiberner ! J'ai toujours bien aimé dormir.


Sa mère est attachante et sympathique, nous nous sommes bien entendues, il en était content. J'ai pris des photos : détails d'intérieur, effets de lumière, paysages vallonnés couverts de neige, animaux, chiens, vaches, chevaux… Les deux chats de Marianne, de sacrés phénomènes, ont été d'excellents sujets. Les chats errants aussi, petits, courts sur pattes, ceux qu'elle nourrit généreusement sur sa terrasse, côté jardin.


Nous sommes repartis le 29 décembre, en faisant une étape à Châtel-Guyon où habite ma tante, la sœur de mon père, que je n'avais pas vue depuis presque trois ans. Après son merveilleux poulet au vin et ses petites pommes de terre fondantes, elle nous a embarqués dans sa voiture pour un circuit touristique, avec à la clé un superbe panorama sur la chaîne des Puys. Je m'inquiétais un peu pour mon gros chat noir, dont une jeune voisine s'occupait pendant mon absence. Elle l'avait laissé sortir, comme je lui avais dit de faire, mais il ne revenait pas quand elle passait à mon appartement pour le nourrir. Au téléphone je lui ai conseillé de mettre ses gamelles dehors, ce qu'elle a fait. Plus tard, elle m'a écrit, par SMS, pour me rassurer : "On l'a aperçu dans la résidence. Les gamelles sont vides."


Maintenant j'avais hâte de rentrer, pour l'appeler, le retrouver, ne plus être dans le doute. À peine arrivée j'ai sifflé longuement, tout en le guettant, le cœur battant. Pourvu qu'il n'ait pas réellement disparu ! Ma crainte n'a pas duré longtemps : quinze secondes plus tard, il était là, mon gros chat noir, se trémoussant, la truffe fraîche, pas du tout traumatisé par sa semaine passée dans la neige et le froid. Ouf ! D'un coup, je me sentais plus sereine. Nous avons passé le 31 chez moi, recevant mes amis de Bretagne, Claire, originaire de Seine-et-Marne, son mari Ludovic et leur fils Théophile, quatre ans. On a bien ripaillé, "fait le bazar", comme disait Théophile ! Je m'étais maquillé les yeux, comme il me l'avait demandé. Il adorait, je ne le faisais pas assez souvent, je n'y pensais pas…


Je suis repartie en pleine forme au travail, reposée, ressourcée, avec de chouettes souvenirs dans la tête. De neige, il n'y en a plus en cette fin janvier, il pleut, surtout. Les routes sont défoncées, des nids-de-poule se sont formés, même sur la nationale. Chez moi, plane toujours un climat de fête. Je n'ai pas encore enlevé les décorations, je fais fleurir d'autres jacinthes, j'ai racheté de l'encens chez le marchand indien. Je pense déjà aux nouvelles vacances, à mon séjour, oh pas très loin, dans le Jura, à la station des Rousses. J'espère que je pourrai skier, que les pistes seront ouvertes. Il viendra peut-être avec moi.


Elizabeth