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lundi 26 octobre 2015

Les objets


De sa vie d'avant, il n'avait gardé que bien peu de choses. Le reste, on le lui avait pris, on le lui avait volé ; il l'avait vendu, il l'avait donné, il l'avait jeté ; il l'avait abandonné sur le trottoir.

Plus il était allé loin dans la dégringolade, plus il avait perdu ce sentiment d'appartenance vis-à-vis des objets. Contraint, forcé, au pied du mur, il avait bien été obligé de lâcher du lest.

Maintenant, du "matériel", il ne lui restait rien ou presque, si peu. Où était l'essentiel ? Dans ses bons jours, il se disait qu'en perdant tout, il avait gagné au moins une chose : la liberté.

Il se sentait libre comme l'air, comme il ne l'avait jamais été. Mais l'air, ces derniers temps, se faisait froid et rendait ses nuits pénibles, plus difficiles.

Il fixa un à un ses objets, les derniers qui lui restaient, ceux qu'on ne lui enlèverait pour rien au monde, qu'il garderait toujours avec lui. Il les avait étalés sur son duvet, comme chaque soir avant de s'endormir, ou de se reposer, au moins.

Ces objets le réconfortaient, lui donnaient la sensation d'être quelqu'un, d'avoir eu une vie d'homme. Une vraie vie. Du moins, la vie d'avant, quand tout allait bien, ou semblait aller bien. Une vie acceptable, socialement parlant.

Étaient réunis là, sous ses yeux, quelques vestiges de son existence :

- un vieil agenda d'une année canonique, la dernière où il avait eu un emploi "à responsabilités",

- un stylo à bille presque vide, il ne savait plus pourquoi il tenait tant à le conserver,

- un foulard qui avait appartenu à sa femme, quand elle était encore amoureuse de lui, avant qu'elle s'en aille, qu'elle disparaisse sans laisser d'adresse,

- une petite maquette de bateau à voiles qu'il avait assemblée et peinte, enfant, avec son père,

- cette lunette d'astronomie qui lui venait de son grand-père, avec lequel il avait appris à décoder les mystères du ciel.

Le goût de dormir à la belle étoile lui venait de là, de son enfance, de ses vacances chez ses grands-parents, au grand air, à la campagne ; de ces nuits claires où il observait la voûte céleste, où il contemplait la voie lactée avec émerveillement.

Il avait été un petit garçon sage, curieux de tout, cherchant à faire plaisir, appréciant la compagnie des adultes, aimant lire, dessiner, fabriquer, construire, inventer, rêver.

Dans sa jeunesse, il avait beaucoup voyagé. Dès qu'il pouvait, quand il avait suffisamment de sous en poche, il partait à l'aventure, à la découverte du monde, avec son sac à dos et sa tente canadienne.

Il ne s'était jamais séparé de son matériel de camping. Il avait bien failli s'en débarrasser quand il avait déménagé pour aller habiter ce joli pavillon qu'ils s'étaient fait construire, lui et sa femme. Puis il s'était dit qu'il s'en resservirait peut-être un jour ; ça ne coûtait rien de tout garder, il y avait de la place dans le grenier ! Il avait bien fait.

C'est sous sa vieille toile de tente, résistante, imperméable, juste un peu rafistolée, qu'il dormait aujourd'hui ; c'est dans ce sac à dos, solide et confortable, qu'il transportait ses maigres affaires.

Il était loin derrière, le temps des vacances et des grands voyages ! À la fin de l'automne, après les dernières vendanges, son périple s'était—pour le moment­—arrêté ici : sur cette pelouse, en pleine ville, avec d'autres compagnons d'infortune, piètres campeurs, comme lui.

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dimanche 18 octobre 2015

Les fourmis de la Cigale (10)

Nouvelle noire

Dixième partie : 18 octobre 2015

Les cigales et la fourmi

L’aube a pointé le bout de son nez depuis longtemps, six heures du matin en plein mois de juillet c’est normal.

Ce qui l’est moins en revanche, c’est cette silhouette agitée, sur le balcon d’en face, au cinquième et dernier étage, cette musique furieuse, à fond les ballons, qui réveille tout le voisinage, ces cris poussés par l’ombre folle à lier, son escalade du parapet, ses allers-retours, bras tendus, d’un bout à l’autre du balcon en équilibre instable, ces cris encore, juste avant la chute, ces cris sauvages, puis un choc sourd sur la pelouse, en bas de l’immeuble.

« Soirée déchirée » à la Cigale Musclée, ce vendredi. Pour fêter le début des vacances, la fermeture de la salle jusqu’en septembre, du moins pour sa partie « cigale ». Car la partie « musclée » reste ouverte tout l’été. Pas question de ne pas s’entraîner !

« Soirée déchirée » : tout un concept ! Le dress code : arriver déchiré(e). Dans tous les sens du terme. Vêtements déchirés, mine déchirée, état déchiré, qui ne fera qu’empirer au cours de la fête.

On se la met grave, alcools forts et pétards, ce soir tout est permis, peut-être même quelques lignes sniffées dans les toilettes, va savoir, musique rock tonitruante, filles maquillées, habillées délire pour l’occasion, gaies, souriantes, fumant des cigarettes, prenant la pose, garçons punk, reggae, classique, rock, hardcore, cheveux longs, cheveux courts, jeans élimés, tee-shirts abîmés, chemises débraillées, parlant fort, verre à la main, jeunes du quartier venus faire un tour, on les laisse entrer bien qu’il s’agisse d’une soirée « privée » ou annoncée comme telle…

Tout le monde est là, ça fait plaisir à voir. Myriam, Sheila, Magali, Brigitte, Dédel, Asùn, Pascale, Malika, Yasmine, Corinne, Odile, Christèle, Sophie, Barbara, Laetitia, au moins deux Nathalie, la grande Claude, la copine sulfureuse de Vincent qui se fait appeler Isabelle, Rachid, Khalid, Dom, Fred, Bidi, Fafa, Philippe, les deux Manu, Mao, Paulo, Jano, Charlie, Mamar et sa moitié, Étienne, Didier, Toutoune, Gérald, Fabrice, Thierry, Frédéric, Karim, au moins trois Vincent et deux Laurent, Antonio, José, Fathi, Mohamed, Mustapha, Kader, Hicham, Fayçal, Fabien, Olivier et sa gentille amie blonde…

Il y a même quelques culturistes échappés de leur salle de muscu, venus boire un verre de Champagne, trinquer à leur santé et à celle de tous ces joyeux lurons, même s’il y en a qui feraient bien d’arrêter de fumer et de se droguer… La petite salle de concert de la Cigale Musclée est pleine à craquer ! Ce soir, il n’y a pas de groupes sur scène, le matériel est rangé, l’inventaire a été fait, on n’y touche plus avant l’automne !

Alors, la musique crache des baffles de la sono, derrière le bar. CD ou vieilles cassettes de compils, il y aura de quoi écouter tout au long de la soirée ! Danser, même ; remuer, sauter en l’air, s’énerver sur un pogo, se jeter dans un slam, sur des titres imparables comme « Where is my mind ? » des Pixies, « Smells like teen spirit » de Nirvana, « Tostaky » de Noir Désir, « Should I stay or should I go » des Clash, « Mala vida » de la Mano Negra…, et quantité d’autres tout aussi remuants : FFF, Thugs, Shériff, Nihil, Bérus, Cadavres, Specimen, Parabellum, Burning Heads, Ard’hons, PKRK, OTH, Zebda, Molodoï, Lofofora, Marcel et son Orchestre…, un peu de Bob Marley car les filles en demandent.

Elles commencent à être bien raides, d’ailleurs, les filles. Ce n’est pas être misogyne d’affirmer que les femmes tiennent moins l’alcool et autres substances en tout genre que les hommes, car c’est simplement la vérité !

Elles s’écroulent sur une chaise, à moitié comateuses, la clope au bout de leurs doigts en train de se consumer quand elle n’est pas déjà tombée par terre (la clope, pas la fille, quoique…), elles vont vomir dans les toilettes ou bien dehors, si les toilettes sont occupées, le long des murs en béton de la Cigale Musclée lorsqu’elles en ont le temps, sinon elles gerbent littéralement, sur le goudron du parking.

Elles se mettent à être chiantes, à devenir vulgaires, décadentes, le maquillage ayant coulé, la coiffure défaite, l’ire et la jalousie comme cheval de bataille, la méchanceté gratuite, la provocation infâme et calomnieuse entraînant des haussements de voix entre plusieurs mecs, que les autres se chargent de calmer vite fait avant que n’éclate une bagarre. On est venu pour s’amuser, c’est rien, c’est l’alcool qui met les nerfs à vif, c’est juste une prise de tête à cause d’une nana bourrée, allez tiens, prends une taffe…

Les couples se reforment ou se forment selon, certains s’enlacent et s’embrassent sous les néons rallumés au plafond, cela annonce la fin prochaine de cette « Soirée déchirée » réussie au-delà des espérances, le rangement avec ceux et celles qui resteront, le ménage à fond, les seaux d’eau, les raclettes, le ramassage à l’extérieur des verres et autres canettes.

Certains sortent prendre l’air justement, les solitaires dansent ensemble sous les néons presque verts à cette heure, d’autres trouvent encore de l’énergie pour se remémorer le Festival Rock du week-end précédent, accoudés au bar, allez, encore une coupe, et un pétard roulé, pour la route !

Cinq heures du matin : José ouvre une dernière bouteille, avec les courageux(ses) qui sont resté(e)s pour tout « cleaner ». On lève son blida, on trinque, on se félicite les un(e)s les autres pour le succès de la saison écoulée, riche en rythmes, en guitares, en couleurs ethniques, que ce soit côté jazz (Christian Vander Trio, Didier Lockwood Quartet, Faton Cahen), côté blues (Tao Ravao, Paris Slim, Patrick Verbeke Quintet), côté racines (Kemang Kanouté, Foundada, Nouraï), côté local (les incontournables Nihil, les J’m’en fous, les Pom Pom, les tous jeunes Dakodak).

On se remémore les bons moments dans « la salle d’animation » ouverte dès dix-huit heures en semaine, à boire un thé, un chocolat, une limonade, un jus de fruit, à faire un baby, à jouer aux cartes, à parler zique, à en écouter, à discuter des projets de l’association, des concerts à venir, qui sera là et à quel poste, à faire l’ordre du jour de la prochaine réunion du bureau ou du nouveau CA, à lancer les convocations « officielles » par courrier, même si l’on se voit souvent ici, les un(e)s les autres, à un moment donné…

La partie administrative ne se trouve pas précisément au bâtiment « Cigale Musclée », mais un peu plus haut dans la ZUP, sur la dalle, dans les locaux du Club de Prévention. Et l’on y passe, aussi, souvent. Surtout lorsqu’on est membre actif au sein du bureau. Alors on vient aider José et Myriam à rédiger des courriers, à écrire les adresses et à affranchir les lettres en partance, à plier et à glisser le courrier, à refermer l’enveloppe…

Oh ! Mais ne serait-ce pas l’heure de se coucher ? Il fait jour, dehors, allez, tout le monde au pieu ! La viande dans le torchon, comme on dit en Champagne, hein, chers bénévoles ! Je pars tout à l’heure dans le Tarn, Régine conduira, cela fait un petit bout de temps qu’elle est allée dormir. Il faut bien qu’il y ait quelqu’un de responsable, dans la maisonnée ! A tchao, bon été à tous ! J’enclenche l’alarme, je ferme à double tour… Ça y est, José est en vacances !

Quelques voitures démarrent, certain(e)s rentrent à pied, ils ou elles n’habitent pas très loin, square Mozart, square Lully, square Chopin, square Bizet, square Offenbach, square Liszt (toujours difficile à écrire du premier coup sans faute), square Léo Delibes, rue Charles Gounod, allée Édouard Lalo : au number four, la Cigale Musclée. C’est ici que l’on se quitte, en se disant à bientôt, après la monstrueuse « Soirée déchirée ».

Il y en a un pourtant que l’on ne reverra jamais, ou alors en piteux état, dans son cercueil, avant son inhumation dans le caveau familial, en bonne place dans le cimetière, dans sa partie ancienne. Une vieille famille bourgeoise, ayant œuvré pour le rayonnement du vin de Champagne à travers le monde, son industrialisation, sa mécanisation, ses lignes de chemin de fer à la grande époque, ses chaînes de dégorgement, de bouchonnage, d’encapsulage, d’étiquetage, d’emballage, d’expédition, ses robots à remuer les bouteilles, par palettes entières…

Qui était présent au moment de la fermeture des portes blindées par le responsable, qui est resté pour le ménage et pour le coup à boire ? Quand l’avez-vous vu ou aperçu pour la dernière fois ? Quelqu’un l’a-t-il accompagné sur le chemin, l’a-t-il laissé en bas de son immeuble, l’a-t-il aidé pour prendre l’ascenseur ?

Ou bien l’ascenseur était encore en panne, alors qui est monté avec lui, pour l’aider à gravir les marches, à mettre sa clé dans la serrure, qui s’est finalement introduit chez lui ? Cela fait de l’un d’entre vous un témoin, voire un suspect ; si c’est le cas il ne vous reste plus qu’à  me donner le mobile, ça ira plus vite, car il y en a un, n’est-ce pas ? L’on ne tue pas sans raison l’un de ses meilleurs potes en le faisant basculer, comme ça, après une nuit de beuverie, de son cinquième étage !

Ce n’était pas l’un de vos meilleurs potes ? Une connaissance, plutôt ? Mais il était à la soirée ! Vous l’avez vu, tout de même ! Dans quel état psychologique était-il ? Joyeux ? Hargneux ? Dépressif ? Il avait beaucoup bu ? Il a consommé autre chose, à part la fumette ? Il ne buvait plus ? Il ne fumait plus, ni clope ni pétard ? Il ne touchait plus ni à une allumette ni à un briquet (et pour cause), il cuisinait exclusivement sur des plaques électriques ? Vous le connaissiez quand même un peu, alors ?

Des gens très lucides, vous savez, peuvent en arriver quelquefois à l’idée du suicide et à son exécution (oui, je suis drôle) dans la minute, cela dit je ne suis pas certaine encore qu’il s’agisse d’un suicide. On l’a peut-être aidé à monter sur la balustrade, on l’a peut-être encouragé à s’y trémousser jusqu’à tomber dans le vide « par accident », on l’a peut-être poussé et dans ce cas c’est un meurtre, oh, il ne fallait pas grand-chose pour le déstabiliser, après cette « chouille » du tonnerre, n’est-ce pas ?

Il y avait cette musique de cinglés, aussi, dans le lecteur CD. Quelqu’un peut-il me dire si l’album « Suicide assisté » de ce charmant orchestre nommé Les  Phacochères était vraiment indiqué lorsque l’on a des idées suicidaires ? Vous n’étiez pas au courant, pour ses idées suicidaires ? Qui a fait jouer ce disque sur la platine, qui a mis le volume au maximum, la meilleure façon de se faire repérer par l’entourage, cela dit ?

Apparemment, il a des antécédents, sa sœur me l’a confié, ce matin. Vous le savez sans doute, si vous le connaissez un peu : il a foutu le feu chez lui il y a de cela quelques années à cause d’une cigarette mal éteinte, il s’est endormi, coma éthylique, son appartement s’est embrasé, il s’en est sorti avec de graves brûlures, notamment au visage. Pas facile de revivre, hein, après ça ? Surtout lorsqu’on a coupé les ponts avec sa riche famille ? Depuis ce drame, il ne sortait plus qu’exceptionnellement, pas vrai ?

Et hier soir, il était invité à la « Soirée déchirée » ? Il est venu tout seul ? Non, vous êtes venu le chercher car sinon il n’aurait pas décollé, d’accord. En quel honneur était-il invité ? C’était une soirée privée, sur invitations nominatives, ils font ça bien, les rockeurs d’aujourd’hui. Ah bon, parce qu’il avait réalisé les illustrations de la Semaine Jazz, en mars, et celles du Festival Rock, début juillet ?

L’équipe de la Cigale Musclée voulait le rencontrer afin de le remercier, l’encourager, envisager avec lui d’autres projets graphiques… Si vous n’étiez pas passé le chercher, il serait resté tout seul chez lui, alors, comme d’hab. Personne ne le connaissait vraiment bien, alors ? Qui l’avait déjà vu, avant hier soir ?

Ah, vous… Veuillez parler, s’il vous plaît. Ainsi vous étiez sa petite amie dans les années quatre-vingt, vous alliez tous les deux au lycée à l’époque, vous avez souvent dormi ensemble mais sans jamais coucher, OK. Rien de plus frais, de plus actuel ?

Vous ne l’avez revu que ce soir, vous avez parlé un peu du bon vieux temps, sans plus ? Vous étiez accompagnée de votre ami du moment et vous êtes allée le rejoindre parce qu’il commençait à coller de trop près une grande brune horriblement fardée, vêtue d’un vieux drap sale laissant voir un sein ? Je vous comprends, bien sûr. Solidarité entre femmes oblige !

Et vous… Oui vous, crachez le morceau, maintenant ! C’est vous qui l’avez raccompagné, au petit matin, après la fête. Jusqu’où exactement ? Vous étiez trop raide, vous ne vous souvenez pas. Vous vous souvenez l’avoir raccompagné, oui ou non ? Vous l’avez quitté sur le chemin, en bas de son immeuble, au pied de l’ascenseur ou au pied des marches, plus haut dans les étages, jusqu’à sa porte, vous êtes entré avec lui à l’intérieur de son appartement ? C’est bien, mon jeune ami, continuez, je vous prie !

Est-ce vous qui avez mis « Suicide assisté » de ces affreux Phacochères en rut, n’avez-vous fait qu’allumer la chaîne et appuyer sur « Play » machinalement, sans savoir s’il y avait ou non un disque ? Vous vouliez en mettre un autre, de disque, après toute cette folle nuit à écouter du bruit, ça vous manquait, bien sûr… D’accord, c’était déjà dans le lecteur, c’est même lui qui vous a demandé de mettre la chaîne en marche, afin de danser sur son album du moment. On avance, on avance !

Alors pourquoi n’avez-vous rien fait quand vous l’avez vu ouvrir la fenêtre du balcon, gesticuler et hurler comme un possédé, grimper sur la rambarde et s’y balader ? Vous vous en êtes douté, quand même, à ce moment-là, qu’il voulait se foutre en l’air ? Vous veniez de prendre de l’héro, vous étiez scotché, comme dans un film, vous aviez l’impression d’assister à un spectacle donné spécialement pour vous par votre compagnon d’infortune… Bravo ! Non-assistance à personne en danger, ça vaut dans les combiens à votre avis ?

Pourquoi n’êtes-vous pas resté dans l’appartement quand le corps est tombé, pourquoi n’avez-vous pas au moins appelé la police avant de vous enfuir, vous étiez aux premières loges, non ? Je sais, des voisins l’ont fait à votre place. Vous auriez pu attendre la police, dire que vous aviez été témoin du drame, expliquer ce qu’il s’était passé, honnêtement, calmement ?

Ah, vous n’êtes pas quelqu’un d’honnête et encore moins quelqu’un de calme, vous avez déjà fait de la prison. Ce matin, dans votre veste, il y avait une bonne quantité de doses d’héro et de coke, pour la revente, dès le début de l’après-midi. Montrez-moi ce que vous avez, là, dans vos poches ? Évidemment, vous avez pris soin de tout planquer avant votre convocation au commissariat, je vous félicite, quel professionnalisme !

Votre ami, là, le macchabée, il a laissé une lettre de plusieurs pages, glissée entre son ventre et sa chemise, une pièce à conviction qui plaidera certainement en votre faveur, mon cher ! Il l’a écrit dans un délire, sans aucun doute, mais il y dit qu’un jour, quand le moment sera venu, il se jettera de son cinquième étage, et comme tout seul il n’a « pas les couilles », il mettra son plan en pratique quand il aura trouvé des spectateurs.

« Suicide assisté » c’est son credo personnel, c’est ainsi qu’il veut mettre sa mort en scène, devant, si possible, un public friand de ce genre de performance. L’œuvre d’art sublimée par cet acte irréversible, le trépas comme apothéose, la plus belle fin qui soit, faire un dernier tour de piste, etc, sortir sur le balcon, danser, crier, enjamber la rambarde, etc, basculer, sentir son corps voler, s’écraser, s’exploser dans l’herbe grasse, son âme monter au ciel pour retrouver J. R. R. Tolkien, Philip K. Dick, H. P. Lovecraft et autres larrons…

Bon, on va s’arrêter là pour la séance de lecture et l’interrogatoire, je vous remercie tous, vous m’avez bien aidée. Le temps d’éclairer encore quelques points de l’enquête, et ce sera vite bouclé, heureusement. Ou plutôt, malheureusement. Malheureusement pour lui, pauvre type ! Dans sa boîte aux lettres, ce matin, il y avait un pli des Éditions Dargaud lui proposant un contrat, un rendez-vous à fixer en rappelant le secrétariat, le plus tôt possible. Quelle ironie du sort, quel destin tragique, vous ne trouvez pas ?

Il aimait faire des crobars, des petits Mickeys, de la Bande Dessinée ? Il avait du talent, vous me l’affirmez ? Il n’attendait peut-être que ça, pour revivre, d’avoir un contrat ? Il n’a pas choisi le bon, en l’occurrence. À une journée près, son parcours aurait pu changer du tout ou tout ! Le voilà qui a mis un terme à sa vie avec pour seul spectateur un ivrogne et camé de première, un mec traînant dans les affaires louches, voitures volées, trafic de drogue, ancien taulard… En tant qu’artiste, il méritait mieux, non, vous ne croyez pas ?

Ah, quand vous êtes descendu avec lui pour l’emmener à la soirée, il a voulu regarder dans sa boîte aux lettres, il attendait un courrier important mais vous lui avez dit qu’on n’avait pas le temps, que ça pouvait attendre demain, qu’on était déjà en retard. Oui, effectivement. Si vous deviez avoir quelque chose à vous reprocher, ce serait le fait de ne pas l’avoir laissé ouvrir sa boîte aux lettres hier soir, celle des Éditions Dargaud s’y trouvait peut-être déjà…

Descendre plus profond dans les abysses : Alex, convoquez le facteur qui fait sa tournée par le square Offenbach, qu’il vienne le plus rapidement possible, avant que sa mémoire flanche. À cette heure-ci, il doit avoir fini son travail, il doit être chez lui. Ramenez-le moi toute affaire cessante, son témoignage peut être capital (enfin, pour ma morale personnelle, pas pour l’enquête, qui, à n’en pas douter, conclura à un suicide, tordu, certes, mais un suicide).

Mesdames et messieurs, je vous remercie encore une fois pour votre aide précieuse. Cette personne s’est sûrement suicidée comme tant d’autres dans cette ville, dix le mois dernier, déjà trois depuis début juillet, selon des modes opératoires qui prêteraient à rire si ce n’était pas dramatique de se donner la mort, pour un homme, comme pour une femme. Le pire, c’est quand ils se tuent après avoir zigouillé toute leur famille… Brrr… Pathétique.

Bref. Vous restez, bien entendu, à la disposition de la police. Oui, vous ne risquez pas de vous promener par monts et par vaux après cette nuit blanche éprouvante, vous avez du sommeil à rattraper. Alors bonne nuit, les enfants ! Faites de beaux rêves ! Veuillez me suivre… Par ici la sortie.

La Cigale Musclée (1989/1996) : il est temps d’en parler (plus ou moins) sérieusement.

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mercredi 7 octobre 2015

Le portrait


D'abord, une photo floue sur la pochette d'un disque : carré brumeux, nuances de gris, teintes d'hiver. Une musique froide, plaintive, mélancolique, qui me secoue l'âme et les tripes.

Puis un article, dans un journal musical. Son nom à lui, leader du groupe, et son portrait, en noir et blanc.

C'est un jeune homme habillé de noir, avec, autour du cou, plusieurs chapelets superposés, sur sa chemise boutonnée jusqu'au col.

Il y a sa coiffure : une masse de cheveux bruns, touffus, dressés, hérissés, entremêlés. Une mèche rebelle lui retombe sur les yeux, lesquels sont soulignés largement au khôl.

Ses lèvres sont peintes, assez grossièrement. Son visage, fin, est pâle, maquillé de blanc : on dirait un ange.

Chaos intentionnel, désordre entretenu. Apparat, apparence. Mise en scène, grandiloquence. Icône, esthète, beauté parfaite.

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lundi 5 octobre 2015

Au bal


La nuit dernière, fête au château, grand bal pour tous les animaux ! Petite souris coquine, à la robe soyeuse, je cherchais une proie, furetant de-ci, de-là.

Tu es venu vers moi, dans ton costume de chat, la fourrure noire étincelante, les yeux verts irradiants, la voix câline et caressante. Grand chat noir enjôleur, souris grise effrontée…

Nous avons tournoyé, nous avons virevolté, tendrement enlacés. Nous étions ivres, émerveillés.

Puis je t'ai invité à me suivre dehors, à te coucher à mes côtés dans l'herbe tendre, sous les étoiles ; je voulais te goûter, te humer, te dévorer, ne faire de toi qu'une bouchée.

Je me souviens de ce premier baiser et puis après, de ma robe argentée toute fripée, de mon grand décolleté, de ta tête alanguie posée sur ma poitrine, de ta main sur mon ventre.

Apaisée, rassasiée, j'ai su que je te garderais, que je t'avais trouvé.

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vendredi 2 octobre 2015

Le passeur

Quadrilogie francilienne, 1 sur 4


Le passeur

Le 11 août 2015

Vous n’y êtes pour rien, dans cette histoire. C’est moi qui ai tout inventé.

Je me suis fait mon propre film, de A à Z : générique du début, décor survolé en panoramique, personnages importants dès les premiers plans, quelques flash-back, intrigue alambiquée, suspense insupportable, rebondissement incontournable, volonté de faire perdre leurs repères aux spectateurs, nouvelle donne (tout s’explique), dernière scène inattendue, arrêt sur image, musique de fin choisie par mes soins, acide à souhait.

Vous n’avez été qu’un personnage de fiction, revu et corrigé par ma fièvre créatrice intense, l’envie d’écrire un beau roman pour l’été au fur et à mesure que l’histoire avançait, une histoire palpitante, haletante, dévorante, fleur bleue, à l’eau de rose, violettes impériales…

Mais je m’égare. Je ne vous ai écrit que pour trouver grâce à mes propres yeux, ni plus ni moins. Savoir aussi où tout cela pourrait bien mener. Qui ne tente rien, n’a rien ! Je vous ai donc écrit, j’ai espéré, j’ai attendu, j’ai eu plaisir à vous lire en retour, à vous répondre, ensuite… Oui, pour mon seul plaisir.

Ma vie est si peu trépidante… Amorphe ? Non, quand même pas ! Je me donne les moyens d’avoir de l’activité. Ces dernières années, ce sont mes courts séjours citadins en France ou en Europe (deux jours ici, quatre jours là) qui m’ont fait le plus vibrer. Je suis somme toute quelqu’un de très ordinaire, profitant de l’existence, de ses petites joies, de ses à-côtés.

Lorsque l’on a quelques ressources financières, pourquoi se le refuser ? J’ai décidé : je ne me refuse rien ! Je m’offre de petits voyages, ici ou là, dans des villes que j’aime bien, certaines que je connais déjà, d’autres que je découvre. Je ne dépense pas trop d’argent, mais je sais me faire plaisir !

Voyager en solitaire… Pas si triste que ça. Au contraire, il y a plein d’avantages, comme faire ce que l’on veut quand on veut, décider au dernier moment d’un changement de plan sans que cela crée un incident diplomatique, errer, le nez au vent, la fleur aux dents, sans souci matériel, boire et manger quand on l’aura décidé, ne pas se forcer si l’on n’a pas faim, succomber fissa à une grosse fringale…

Bien sûr, les repas au resto ne sont pas aussi conviviaux, partagés ; bien sûr, les nuits se passent dans une chambre single (au prix cependant avantageux) et elles ne sont ni fauves, ni sauvages, ni curieuses, ni torrides, seulement réparatrices… Quoique, une aventure ? Cela m’est déjà arrivé ! Dans le meilleur des cas, l’on prend son petit-déjeuner ensemble (après une ultime partie de jambes en l’air) avant de se quitter, chacun ayant à faire de son côté.

Pour mon plaisir, j’ai continué à vous écrire, à vous poser des questions de telle sorte que vous ayez toujours matière à me répondre ; je n’avais plus qu’à attendre que vous vous manifestiez, une fois ma lettre envoyée. Réponse souvent rapide, parfois plus tardive, selon…

Car c’est cela, il s’est agi quelque part de « vraies » lettres, loin des Short Message System, de Microsoft Network, des tweets ou des likes. Moi qui aime les envolées littéraires, langagières, lyriques et colorées, cela a été du bonheur de vous lire, d’entretenir avec vous cette correspondance. Pour cela, je vous dis merci.

Surtout, par cette relation épistolaire, vous m’avez permis de relancer mon envie d’écrire, lascive et paresseuse, ces derniers temps. Enfin, l’envie d’écrire pour moi. D’écrire mes propres textes, sans contrainte aucune, sans norme ni délai, sans sujet imposé.

Car il y avait toujours quelque chose à écrire pour l’un ou l’autre des magazines musicaux intéressés par ma plume, ou alors le reportage d’un concert, avec photos perso, à mettre en ligne sur mon blog (ayant promis aux artistes de le faire je ne pouvais me défiler), des posts urgents à publier avant…

J’ai pris du recul pour ne me consacrer qu’à « mon » écriture. Écrire ce que je veux quand je le veux, au fil de mon imagination débordante ; incohérence, esprit tortueux, humour noir, confusion des genres.

C’est grâce à vous, heureux personnage de l’un de mes textes tordus (et peut-être d’autres à venir), que j’ai retrouvé les bienfaits de l’écriture et ce malgré son jeu cruel, son côté il faut triompher du mal, se faire violence, rentrer dedans. La déception, pourtant, à la relecture : minable, naïf, risible, illisible, impubliable… Mis à part sur mon blog, évidemment.

J’ai poussé l’extravagance jusqu’à imaginer entre nous une rencontre improbable, impromptue, à l’arrache, pour pimenter l’affaire. Cadre urbain, climat estival, ambiance conviviale, festive, riche en échanges, visages souriants, personnages hauts en couleur, éclats de rires, pas de danse endiablés, pas de deux arpentant les trottoirs, brin de conduite sur les boulevards, confidences, promesse de nous revoir…

Je ris jaune. Pauvres lecteurs ! Enfin si j’en ai quelques-uns, du moins ! Ça doit les raser, tout ce charabia. Ils doivent vite passer à autre chose s’ils se trouvent là par hasard ! Même mes photos de chats n’intéressent pas grand monde. C’est pour dire, hein !

Cet acharnement « littéraire » ne sera certainement que temporaire. Quand j’aurai épuisé tout ce que ma pauvre cervelle ravagée peut produire, j’hibernerai sans doute pour plusieurs mois. J’en profiterai pour lire, réfléchir, m’enrichir, me ressourcer à la montagne.

Visionner des séries sur le lecteur DVD, faire plus de sport, sortir davantage, prendre rendez-vous avec mes amis, les inviter chez moi, rencontrer de nouvelles personnes, voir des expos, passer du temps à dormir… L’urgence créative me reprendra peut-être au printemps, qui sait ? Sur d’autres bases, des fondations toutes neuves, de nouvelles racines ; sur l’herbe repoussée plus tendre.

Pourquoi fait-on ces choses qui nous prennent du temps et nous isolent des autres, enfin quand il s’agit de l’écriture ? Pourquoi se l’impose-t-on malgré tout, pourquoi ces belles journées d’été passées à l’ombre au lieu de bronzer au soleil avec un bon vieux bouquin à lire, de se baigner en eau fraîche et gargouillante, de se promener à la campagne en compagnie agréable ?

Pourquoi vouloir partager à tout prix ces histoires sans queue ni tête qui pourraient rester au fond des tiroirs ou sur une clé USB cachée au fond de l’un de ces tiroirs ? Pourquoi le faire quand même, alors qu’il y a tant à profiter sur Terre ?

Eh bien bravo, c’est vous l’heureux gagnant, vous seul avez donné la bonne réponse : « On est parfois amenés à se demander pour qui, sinon pourquoi, on fait tout ça à part pour nous... Et la réponse est qu'heureusement il y a toujours des gens pour l'apprécier et à qui ça fait du bien par où ça passe, que ce soit à travers les yeux ou les oreilles :) »

Rien à rajouter, nickel chrome. Je ne doute plus de rien. Merci, encore une fois, de tout mon cœur pour votre aide précieuse.