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lundi 24 août 2015

Nuit trouble

Nouvelle noire

L’envie l’avait reprise, il lui fallait un homme. Maintenant. Ce ne serait pas plus difficile que toutes les autres fois ! Sur l’autoroute, vers Paris, elle passa en revue ses conquêtes de l’été. De beaux mâles, dans l’ensemble : jeunes, fougueux, musclés. Elle avait bon goût, en la matière ; elle était rarement déçue.

« Eux aussi ont eu plutôt bon goût ! » plaisanta-t-elle, esquissant une moue satisfaite. Elle attirait les hommes, les hommes l’attiraient : de beaux hommes, exclusivement. Elle-même était une très belle femme, elle prenait soin d’elle, elle aimait séduire, sentir l’autre troublé….

Elle craquait pour les corps harmonieux, bien proportionnés, depuis toujours, lui semblait-il. Elle aimait sentir ses mains parcourir une peau douce ou plus burinée, explorer la grâce d’un torse ; elle appréciait la fermeté des pectoraux, la rondeur d’une épaule, la courbe d’un bras, la dureté des muscles.

Elle liait ses caresses au regard, suivant des yeux le mouvement de ses mains sur le corps appétissant de son partenaire. Elle gardait les yeux ouverts quand elle s’aventurait plus bas, vers le ventre, et puis plus bas, encore… Son cœur se mit à battre fort à l’évocation des souvenirs de ses dernières vacances.

Les séances de massage avec ce surfeur breton avaient été exquises. Il était doré de la tête aux pieds, de la couleur du pain d’épices : elle n’en avait fait qu’une bouchée.

Elle s’était régalée de la peau noire aux saveurs enchanteresses de ce musicien africain, dont elle avait palpé le corps parsemé d’étranges cicatrices, durant des heures, du bout des doigts.

Elle avait fondu pour ce nordique, blond aux yeux bleus. Pour lui, elle s’était presque usé la langue à force de lécher chaque parcelle de sa peau claire, presque trop blanche, délicieusement sucrée.

Ça lui manquait, ces sensations. Un sourire malicieux se profila sur ses lèvres gourmandes. « Ce soir, il me faut du grand art » se dit-elle. « Mon désir est intense dans le creux de mon ventre, je dois l’assouvir. Je veux un homme à ajouter à ma collection. C’est là, en moi, je ne peux résister. »

Elle se concentra sur sa conduite. Bientôt le périphérique, la sortie vers le centre, la Seine, les quais, les grands boulevards, une place pour se garer, là, sur le trottoir, le long d’une rue étroite… Elle arrivait enfin. Il était temps que les affaires reprennent.

Elle s’était décidée à revenir ici, dans cet endroit accueillant, cosmopolite. Les hommes y étaient peu farouches, plutôt entreprenants, recherchant les contacts. La dernière fois elle était repartie bien avant le jour, enlacée à un rocker mince et nerveux, un petit brun aux cheveux longs, santiags et perfecto. Il n’habitait pas loin, ils y étaient allés à pied.

C’était vraiment un coup minable. Quand elle est partie de chez lui, le jour n'était pas encore levé. Elle a repris sa voiture pour rentrer chez elle, elle rentrait toujours chez elle, de toute façon. Elle se douchait longuement avant de sombrer dans un sommeil profond, enfin apaisée. Au moins pour un moment.

Une musique entraînante, aux guitares saturées, montait du sous-sol enfumé. Elle se sentait d’humeur badine, un peu moins dans l’urgence, maintenant qu’elle était arrivée. La nuit ne faisait que commencer ! Elle pourrait prendre le temps de s’amuser.

La salle était bondée, de nombreux danseurs s’agitaient sur la piste. Elle alla voir de plus près, repéra quelques hommes à son goût. Elle commanda un soda alcoolisé frais et sucré, s’accouda au bar, souriante, aux aguets.

La chasse était ouverte. Les hommes qui s’approchèrent d’elle la laissèrent indifférente. Le premier n’était vraiment pas son style, le suivant déjà bien soûl, celui-ci un peu gros, celui-là trop âgé…

« J’aime l’amour ! » lança-t-elle tout haut, l’esprit rendu léger par l’alcool circulant dans ses veines. « Moi aussi ! » lui répondit une voix masculine à sa gauche. « J’ai très envie de vous connaître ! Vous êtes d’accord ? » Elle répondit par l’affirmative, un large sourire découvrant ses jolies dents bien plantées. Ils échangèrent quelques plaisanteries avant de rejoindre la piste de danse.

Le courant était passé entre eux, ils s’accordaient merveilleusement pour danser. Physiquement, il lui plaisait. Fin, musclé, les cheveux châtain coupés court, jeans, chaussures de sport, tee-shirt moulant mettant en valeur une carrure athlétique… « Tu ne manques pas d’humour, toi ! » conclut-elle en l’enlaçant soudain. Elle avait besoin de l’avoir près d’elle, de sentir son odeur, goûter sa peau en sueur. L’entente de leurs corps ne laissait aucun doute.

« Mes amis vont partir » dit-il un peu plus tard, alors qu’ils discutaient au bar. « Je n’ai pas pris ma voiture. Tu voudras bien me raccompagner ? » « Le plaisir sera pour moi » lui répondit-elle en effleurant, de l'index, son menton. « Qu’est-ce que je ne ferais pas pour un homme aussi charmant que toi ! » ajouta-t-elle en riant.

Ils dansèrent encore quelque temps, serrés l’un contre l’autre, attisant leur désir par des mots et des caresses. Ils se décidèrent à aller chez lui, en banlieue est proche de Paris. Le trajet fut rapide. Elle trouva à se garer juste à côté. Il la félicita pour son créneau, qu’elle réussit du premier coup.

Il habitait au rez-de-chaussée d’un immeuble neuf, résidentiel. Il la fit entrer, lui enleva son manteau, lui fit faire le tour du propriétaire. Quand il lui montra sa chambre, elle lui confia, avec aplomb, qu’il pourrait lui demander de faire tout ce qu’il voulait dans toutes les pièces de l’appartement, mais certainement pas dans celle-là. Une chambre, c’était fait pour dormir. Et ce qu’elle voulait maintenant… C’était tout sauf dormir !

« J’ai du Champagne au frais, ça te dit ? » demanda-t-il, enjôleur. « Ah mais j’adore le Champagne ! Je suis d’origine champenoise, tu sais ? Cela me rend très exigeante ! J’espère que tu as choisi une bonne cuvée, sinon… Je m’en irai fâchée ! » Pendant qu’il s’activait dans la cuisine, elle regardait avec attention, dans le salon, toutes ces photos de pays lointains accrochées aux murs.

« Je voyageais, avant » lui confia-t-il en rapportant deux coupes et la bouteille. « Avant quoi ? » « Eh bien, avant que je rencontre ma femme, il y a trois ans, la mère de mon fils… »  Elle resta sans voix un moment, puis reprit de l’assurance : « Je te remercie pour ta franchise. J’espère seulement qu’ils ne vont pas débarquer dans les heures qui suivent ? » Il lui assura que non, qu’il serait seul dans son appartement jusqu’au lendemain soir.

Elle n’allait tout de même pas rebrousser chemin pour ce genre d’histoire. Il était consentant, après tout, il l’invitait chez lui… Il savait ce qu’il faisait, non ? S’il s’offrait une aventure, c’était pour aujourd’hui, pas pour demain. Cinq heures du matin : il était grand temps pour elle de s’intéresser de plus près à son ravissant compagnon. Surtout qu’il n’y aurait pas d’autre fois, elle en était certaine.

Ils trinquèrent joyeusement à leur rencontre, elle le félicita pour le choix du Champagne. Ils mirent de la musique, tamisèrent la lumière du salon et commencèrent à danser, soudés l’un à l’autre, afin de reprendre les choses là où ils les avaient laissées. Ils restaient debout, leurs corps ensorcelés par la musique, mi-orientale, mi-celtique. Elle se délectait de ce corps solide, de toute beauté, bien charpenté.

Ça la rendait folle. Elle le complimenta ardemment sur son physique avantageux, frôlant la perfection. « C’est du grand art, vraiment ! » murmura-t-elle en plongeant son regard bleu acier dans ses yeux clairs et brillants. « Mais tu n’as pas encore tout vu ! » lui souffla-t-il en prenant sa main avec empressement.

Il lui proposa de continuer leurs ébats sur le canapé blanc du salon. Il s’allongea et la laissa poursuivre, les yeux clos. Au comble de l’excitation, elle lâcha soudain : « L’heure est venue, mets-toi à l’aise, je vais te faire goûter à ma spécialité. Ta femme pourra aller se rhabiller, je suis la meilleure dans ce domaine ! »

Plus tard, l’amant comblé glissait vers une torpeur proche de la béatitude. Le moment était venu : elle se releva, saisit son sac à mains, en sortit son couteau, un Laguiole parfaitement affûté, trancha le cou de l’homme d’un coup net, avant qu’il ne puisse prononcer un seul mot. Le sang s’écoulait déjà de la blessure franche.

Elle se mit à laper le liquide épais, à l’aspirer à petits coups rapides, avec application. Ses dents, rouges de sang, s’acharnant sur le cou de l’homme, étincelaient, parfaitement aiguisées. Quand ce fut terminé, elle s’essuya la bouche d’un revers de la main, rassembla ses affaires avant de passer à la salle de bains.

« Je te l’avais dit que ce serait du grand art ! » lança-t-elle au cadavre exsangue, tout en se dirigeant vers l’entrée. Elle s’assura qu’il n’y avait personne dans le couloir, referma la porte derrière elle, sortit prudemment pour aller jusqu’à sa voiture. Le moteur démarra au quart de tour.

Il était huit heures, l’air était frais, il faisait à peine jour en ce début d’automne. Elle allait être tranquille pour un moment. La prochaine fois, il lui faudrait redoubler de prudence, choisir un endroit en province où elle n’était encore jamais allée… Ses aventures continueraient !

Bien au chaud dans son lit, elle se remémora sa nuit mouvementée avec ce bel amant qui l’avait tant troublée. Il avait vraiment très bon goût, un bon goût de vanille : ce fut sa dernière pensée avant de s'endormir, pour jouir, enfin repue, d'un repos bien mérité.

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lundi 17 août 2015

Contrebandière

Trilogie du mois d’août 1 sur 3

Bruits secs et sourds, crépitements. Poêle sur le feu, grésillements. Beurre frétillant, oeufs et bacon tout frissonnants. Odeur de pain grillé, fumet d'un bol de café : j’ai faim.

Sons élastiques, rebondissants. Applaudissements. Ovation de milliers de spectateurs en liesse. Sur la scène, je salue : plaisir intense, jeu, joie, jouissance.

Les coups redoublent, montent en puissance. Peau d’un tambour martyrisée. Sombre forêt, obscurité. Gifles données : une joue puis l’autre, accéléré.

Violence immense, colère lâchée. Vieilles souffrances.

Clappements, clapotis, clapotements. Idée de l’eau, senteurs de terre. Pluie rageuse, lourdes gouttes tombant en rangs serrés.

Réveil forcé, rêve éveillé, demi-sommeil.

Je me souviens. Allongée sur le dos, les yeux fermés, je me rassemble, reprends conscience. La Bretagne, les vacances, les festivals, le temps humide et la grisaille.

Il fait bon, sous la tente. Je m'y sens bien. Étanche et rassurante, chaleur diffuse dans le duvet.

Longues minutes tambourinées : il pleut si fort ! Des trombes, des seaux, des cordes !

Voilà que ça se calme, que ça va decrescendo, que ça s’arrête. De l’eau il y en a déjà eu hier, presque toute la journée.

Quelques belles éclaircies, aussi. Des moments scintillants, lumineux. Générosité, brillance des pierres.

Éclat des prairies, des forêts… La récompense, après la pluie. Instants bénis. 

Il ne va plus pleuvoir, hein, c’est fini ? J’exige dorénavant le règne du ciel bleu et l’éclat des rayons !

Optimisme, joie de vivre, curiosité, ivresse. La journée sera belle, j’en suis certaine.

Les arbres se secouent, la terre étanche sa soif. Absorption, écoulements, glissements, goutte-à-goutte.

Des chants d’oiseaux mêlés, enchevêtrés. Affinités, intimité, sérénité. Abandon.

Son souffle régulier se mêle au mien. Ancré dans le sommeil, il m’enlace. Sa main repose sur ma taille, je me sens protégée. Rien ne peut m’arriver. Il m’appartient, je suis à lui.

Chaque journée commencée en sa compagnie me remplit d’aise. Je suis fière, nous sommes ensemble. Nous avons passé une bonne partie de notre existence à nous chercher, nous passerons la suivante sans jamais nous quitter.

On va en profiter ! C’est court, la vie ! Pas facile à accepter, ce cours du temps qui court, sans jamais s’arrêter…

Le feu s'éteint. Le froid emplit mon être. Frissons glacés le long de la nuque. J’éloigne de moi, du plus loin que je peux, cette angoisse insidieuse. Cette peur de vivre, celle de mourir.

J’ouvre les yeux : il fait nuit. Dôme d’une grotte aux parois arrondies. Ventre maternel, placentaire, matriciel. Béatitude, douce euphorie.

Quelle heure est-il ? Encore de longs moments à rester assoupie, avec lui, contre lui, sa main bien chaude sur ma peau nue…

Depuis la nuit des temps je l’aime. Sentiment étrange, ancestral, primitif. Rester comme ça entre deux eaux, laisser divaguer mes pensées.

Cela faisait longtemps que j’en rêvais, de vacances comme celles-ci, en tête à tête, toujours en quête ! En couple d’amoureux, amoureux de tous les plaisirs, de toutes les fêtes !

Fous furieux de musique : expériences, découvertes, oreilles expertes… Épicuriens, mélomanes, philosophes. Tout se passe bien, entre nous. Pour le moment, du moins.

Il bouge dans son sommeil, il gémit, se retourne. Sa main me quitte, il se replie, se met en boule. Posture foetale. Je change de position, me lovant contre lui. Poitrine collée à son dos, je l’entoure de mes bras.

Échange de chaleurs. Je laisse aller ma tête contre la sienne. Je le respire tout entier, je l’appréhende dans ses moindres détails.

J’écoute son corps vibrer, respirer. L’odeur de ses cheveux, le goût de sa bouche, son sourire charmeur, sa voix angélique, son érudition, son intelligence… Tout, en lui, m’enchante.

Privilège de l’âge, moitié de la vie. Quarantaine débutante, rugissante, triomphante. Piaffant d’impatience. Nous sommes des produits finis, affirmés, aboutis. En parfait état de marche.

Quelques années de répit avant la grande dégringolade, la débandade, sans retour en arrière. Freiner des quatre fers, savourer chaque instant. 

Je goûte à la joie de ne plus être seule. Ça change tout, l’amour de l’autre. J'apprécie sa sensualité, sa maturité, le regard qu’il me porte… J'aime sa force, sa résistance. Fougueux, virtuose, sensible. Il connaît bien les femmes.

La pluie a eu du bon : tous les deux sous la tente, des heures mouillées à faire l’amour sur la longueur et la distance.

J’ai envie de son essence, de sa semence. Virilité, fertilité, enchantement, enfantement. Je n’ai pas eu d’enfant. Ma vie s’est déroulée sans que cela se fasse, il n'y avait pas la place. Chaos, blessures, malchance…

Là, maintenant : je prends, je glane, je passe en fraude, je louvoie, je maraude.

Je garde le meilleur, en prévision des mauvais jours. Un vieux réflexe, toujours le doute, je ne me sens pas à l’abri d’un prochain coup dur.

C’est l’été, les vacances, pas de contraintes, itinérance… Je me nourris. Je fais des provisions, pour les jours "sans". Je vis dans l’instant, tout entière au présent.

Je suis contente : bonheur trouvé, gagné, bien mérité. Ça va durer, cette fois, pas vrai ?

Langueur, lascivité, paresse. Lueurs de l’aube, un nouveau jour.

Il s’étire, se détend. Il se tourne vers moi, ouvre les yeux, les referme. Il les rouvre, me sourit, approche ses lèvres des miennes, m’embrasse très tendrement.

Illumination, foudroiement, éclairs. Amour essentiel, bonheur éternel. Seuls au monde.

Je me laisse emporter par le flot de désir qui me submerge et m’entraîne loin du large, vers des terres inconnues, en friches.

Temps houleux, vent violent, je perds pied, je suffoque. Je me noie sous les vagues de ses baisers, de ses caresses.

Naufrage. Je me laisse assaillir, envahir, engloutir, posséder.

Plus rien d’autre ne compte.

À lire aussi sur ce blog :

(Les grands moyens, Connexions, Ce matin-là, Chanteur de rock, MAX, Le mentir vrai, Sur le parking, En Corrèze, La dernière fête, Copine d’avant...)




À lire aussi sur Hautetfort :

(Le don de vivre, Hommage à Marie, Cher journal, Lettre à Emma, Trois rêves, Écriture et photo, Un pied dans la tombe, Le grand jour, La paire, Une journée de printemps, Trilogie du réveil, Rendez-vous parisien, En attente)



dimanche 16 août 2015

Le bilan

Nouvelle noire

Je suis né le douze juillet 1963 : depuis hier, j’ai quarante ans. Coup de massue, clou enfoncé. Un cap terrible, que je ne suis pas sûr de surmonter. J’ai si mal…

Ça a commencé à me serrer les tripes à peine ma trentième année passée et ça n’a fait qu’empirer : la peur est là, plus méchante que jamais. J’avance vers un âge qui s’éloigne, inexorablement, de la jeunesse. On n’y peut rien, me direz-vous.

Il y a ces terribles crises de paralysie qui m’assaillent, me terrassent, m’anéantissent. Elles sont de plus en plus fréquentes. C'est à chaque fois plus long pour m’en remettre ! Mon corps est devenu si vulnérable… Je me sens comme un vieux, à devoir garder le lit des jours entiers, avec le dos bloqué et ces douleurs affreuses…

Voilà qu’aujourd’hui, je me retrouve encore à ne plus pouvoir bouger. Une fois de plus. Une fois de trop ! Tout ça parce qu’hier soir, après ma fête d’anniversaire (tout le monde y tenait, sauf moi), j’ai voulu ranger tout seul le mobilier de jardin dans le garage. Évidemment, j’ai trop forcé.  Une semaine d’arrêt maladie, peut-être deux… Voilà ce que j’ai gagné.

Mes idées noires en profitent pour refaire surface : elles s’immiscent au plus profond de mon cerveau, jusqu’à m’en rendre dingue. Je deviens dingue ! Ne vaudrait-il pas mieux que j’en finisse maintenant ? Je me suis déjà retenu plusieurs fois d’avaler tout mon stock de somnifères et d’anti-douleurs avec une bouteille de vieux rhum, et puis… La vie a toujours repris le dessus.

Finalement, je me trouve toujours un tas de bonnes raisons pour continuer la route. Le prochain voyage… Ah ! Les voyages ! S’il n’y avait pas eu les voyages ! Les médecins ne prédisent pas d’amélioration à mon état : irrémédiablement mon corps va décliner, se déliter et s'atrophier, au fil des années. Je ne pourrai le supporter. Ma chère bouteille est là, tout près. Et les cachets… Ici, dans le tiroir de la table de chevet.

Il n'y a personne à mon chevet. Maman est passée un peu avant midi pour m'apporter les médicaments qu'elle est allée chercher pour moi à la pharmacie. Elle n’a pas pu rester, je lui en veux énormément. Elle devait déjeuner avec mon père, ensuite elle avait plein de choses à faire… Toujours très occupée, ma mère !

Mais elle viendra ce soir, elle me l’a promis, elle me préparera à manger, elle restera un peu pour papoter. Elle remettra en place les oreillers, elle bordera mon lit, comme quand j'étais petit garçon, elle me donnera plein de baisers… Vivement ce soir ! Peut-être que, si je parviens à me lever, je pourrai voir avec elle le feu d’artifice, de la fenêtre ?

J’ai trop chaud, je transpire, je suis trempé. Il n’y a pas cinq minutes, je tremblais de froid. Je n’ai pas la force d’appeler mes potes, ils ne pourraient rien faire pour moi, de toute façon… Je n’ai envie de rien. La douleur est insupportable, au-delà de tout. Quand cet enfer va-t-il cesser ?

J’ai eu de bons moments dans ma vie, pas vrai ? Pas grand-chose à jeter, j'ai tout consommé. Consumé ? J’ai vécu à ma façon, sans rendre de comptes à personne. La solitude s’est imposée, naturellement : il ne m’est jamais venu à l’idée de fonder un foyer. C'est totalement hors de ma portée. J’avais déjà assez à faire avec moi-même, alors, avec une femme et des gosses !

J’ai suivi mon petit bonhomme de chemin, je me suis fait tout seul : un bon job, ma maison, mon jardin, ma collection de disques, mes bouquins, mes sorties, mes bons amis… Et puis mes voyages ! Si j’ai tenu jusqu’ici, c’est grâce à mes voyages ! Une bonne partie du globe explorée, arpentée, découverte.

J’ai prévu d’aller à Cuba, l’hiver prochain. Trois bonnes semaines. Mon billet est d’ores et déjà acheté, alors… Y renoncer ? Je souffre tant, c’en est intolérable. J’ai envie de hurler ! Mille épées chauffées à vif me transpercent le corps. C'est un calvaire, Dieu me punit. Je dois expier mes fautes.

Mon dernier voyage, je l’ai fait au Brésil : Rio de Janeiro, soleil à gogo, musiques chaudes, percutées, balancées, déhanchées… Sur la plage de beaux corps dorés, hâlés, ambrés, cuivrés. Nuances de peau, du noir profond au brun léger… J’en ai bien profité !

Les voyages sont les seuls moments de mon existence où je m’abandonne à l’amour. À l’amour, et au sexe. J’aime le sexe ! Ses tentations suprêmes, ses sensations extrêmes. Ses perversions, ses jeux cruels et sans limite. C’est toujours très facile de faire des rencontres, dans les endroits où je vais.

La première fois, c’était en Thaïlande. J'avais tout juste vingt ans et envie d'exotisme… Elle, à peine seize ans, un joli petit corps de femme, des jambes sublimes, finement ciselées : elle s’est montrée experte pour m’emmener, très vite, sur de sombres terrains aux troubles parfums de vice.

Je l’ai aimée, comme elle voulait être aimée. Elle me montrait comment faire, elle m'incitait, elle m'excitait. Je l’ai baisée, baisée encore et puis je l'ai frappée. Elle en redemandait. Elle a voulu jouer à l'étrangleur et à l'étranglée avec l'un de ses bas qu'elle faisait coulisser sur son cou gracile et j’ai serré. Légèrement d’abord, puis fermement.

Je n’ai pas pu m’arrêter de serrer. J'ai eu du plaisir à la voir agoniser, se débattant, cherchant l’air, la bouche grande ouverte, les yeux exorbités. Puis elle n’a plus bougé. J’ai possédé cette fille jusqu’à son dernier souffle. Une fille de joie, une fille des rues, une inconnue, une fille perdue.

L’année suivante, c’était en Inde. J’ai craqué pour cet homme d’une trentaine d’années, au corps mince, bien dessiné. Il m’a ouvert à d’autres possibilités. J’ai apprécié, je l’ai aimé. Puis étouffé, sous l’oreiller. J’ai continué.

Voyage après voyage, d’un continent à l’autre, j’ai recherché des plaisirs toujours plus raffinés. Savoir que le moment viendrait, quand je l'aurais décidé, amplifiait mon désir, décuplait ma jouissance. Garçon ou fille, sans préférence : il ou elle me plaisait, il ou elle m'appartiendrait ; je n'étais pas contre, non plus, les mélanges de genres.

Si je fais le bilan, je dirais qu’aimer dix-huit fois en vingt ans, ce n’est ni trop, ni pas assez : une bonne moyenne, en quelque sorte. Je pense avoir été sincère, à chaque fois. Je les ai tous aimés, mes amants étrangers. Une relation intense, fulgurante, passionnée.

Les histoires courtes sont les meilleures. Je leur ai révélé le meilleur de leur existence, eux m'ont donné ce qu'ils avaient de plus précieux. Ils n'auront vécu que pour me rencontrer, que pour m'aimer jusque dans la mort.

Je pense à mes voyages passés en préparant celui à venir. Je regarde mes photos, je me repasse mes vidéos : moments uniques, instants sublimes, des heures et des heures de souvenirs. Des monuments, des paysages, des plages, des rues, des corps, un visage, un regard, l’intérieur d’une chambre…

Je m’envole pour Santiago de Cuba juste après Noël, je fêterai là-bas le premier jour de l’année 2004, et les deux autres semaines, je visiterai une bonne partie de l'île… Allez, faire ce voyage, même si c'est le dernier !

Vivre un ultime amour… J’ai six mois de répit. Après seulement, à mon retour, je tirerai ma révérence. Je suis contre l'acharnement thérapeutique. Je veux une mort propre, digne, librement choisie.

J'aurai mené une vie paisible, très ordinaire. Des brocantes, des concerts, des cocktails au rhum qui me mettent la tête à l’envers, de bons petits plats diététiques, des repas entre amis, du jardinage, du bricolage, de la déco, quelques plaisirs en solitaire…

Je me sens si faible ! J’ai une de ces fièvres ! Je suis brûlant, comme de la braise. Mais j’ai moins mal, maintenant. Les épées ne sont plus que de fines épingles, je respire, ça va mieux. Boire un bon verre d’eau fraîche… Je vais dormir un peu. Le temps passera plus vite, en attendant maman.

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samedi 15 août 2015

Le couple

Trilogie du mois d’août 2 sur 3

C’est le soleil d’une fin de journée d’été, le couple est habillé très légèrement, il doit encore faire chaud.

Lui torse nu, un short rouge pour seul vêtement, elle en tee-shirt noir sans manches et jupe courte légère, aux motifs quadrillés mauves et noirs. Ses jambes sont largement découvertes. Elle porte des nus pieds plats, lui a les pieds nus.

Ils sont assis dans l’herbe, très proches l’un de l’autre. En arrière-plan des arbres alignés, une rivière paisible, un banc, un cabanon. Son bronzage à lui, couleur pain d’épices, met en valeur son beau corps lisse. Sa peau à elle paraît très blanche, à ses côtés. Elle a les cheveux blond clair, courts, elle porte des lunettes de soleil.

Sa main droite est perchée délicatement sur l’épaule masculine, sa blancheur tranche avec la belle couleur cuivrée. Il a les cheveux châtains coupés très courts, une petite calvitie dégage son front, déjà large. Il a des pattes joliment dessinées, jusque sur ses joues. Il porte deux colliers autour du cou. L’un est en perles, l’autre est un lacet en cuir sur lequel pend un bijou indien en argent. Son visage esquisse un joli sourire.

Elle fait une moue joyeuse, elle a l’air si content d’être avec lui ! On la sent victorieuse, certainement très amoureuse. Elle pose fièrement avec cet homme paisible, au corps vigoureux, aux courbes pleines de douceur. On voit l’ombre noire allongée du photographe, sur la pelouse.

On ne saura rien d’autre. Il n’y a pas d’annotations, pas de date, au dos de la photo. Aucun élément, dans le paysage, pour donner des indications sur un lieu précis. Ils semblent avoir entre trente et trente-cinq ans, ils sont en pleine santé, minces, finement musclés. Ils sont beaux, ils forment un couple bien assorti. Se connaissent-ils depuis longtemps ?

C’est la fin d’une belle journée d’été. Ils portent la mine détendue des gens en vacances, ou en week-end. Mais elle, n’a pas pris beaucoup le soleil, encore. Elle est juste un peu hâlée. Lui, son bronzage témoigne de longs moments passés au grand air.

Il y a quelque chose entre eux, mais depuis quand ? Peut-être seulement depuis la veille, à moins que ça ne soit depuis de longues années ? Se sont-ils connus au lycée ? À la fac ? Au travail ? En soirée ? En concert ? Sur Internet ? Sont-ils mariés ? Sont-ils amants illégitimes ? Ont-ils des enfants ? Ils viennent de passer une bonne journée ensemble, c’est évident.

Ses jambes à elle, croisées l’une par-dessus l’autre, sont rapprochées des siennes à lui, croisées aussi. Elle est avec "son" homme, il n’y a aucun doute là-dessus. Elle est heureuse, lui le semble aussi. Entre eux, un accord visible, charnel… Quelqu’un a pris la photo, ils ont demandé à être photographiés ensemble, ils ont posé. Étaient-ils là juste tous les deux ? Avec un groupe d’amis ? En famille ?

Ils s’étaient levés tard, ce dimanche, aux alentours de midi. Il faisait très chaud, sous la tente, malgré l’emplacement bien ombragé qu’ils avaient choisi. Les deux soirées précédentes, ils étaient allés à un festival musical, organisé dans cette belle petite ville médiévale. Ils s’y étaient rencontrés, il y a deux ans. Entre deux concerts, elle était venue au bar à thé savourer un "chai". Elle s’était assise sur un coussin en cuir, il s’était penché vers elle, il avait commencé à lui parler… Ils ne s’étaient plus quittés.

C’est elle qui l’avait rejoint, très vite, dans l’Ouest. De toute façon, lui n’aurait pas pu venir habiter en région parisienne, il aurait été malheureux, loin de la mer. Il était Breton, il avait besoin des éléments marins, il faisait du surf toute l’année. L’eau avait une grande importance dans sa vie, il était maître-nageur !

Ils avaient déjeuné à l’ombre, échangeant leurs impressions sur les concerts, les spectacles de rue, les gens qu’ils avaient rencontrés, les décors, les ambiances… Leurs corps rendus poisseux par la sueur et la poussière de leur longue nuit festivalière, ils avaient pris une douche ensemble.

Ils avaient échangé des regards pétillants, pleins de désir, dès qu’ils s’étaient retrouvés nus. Ils s’étaient savonnés l’un l’autre, leurs mains se faisant caressantes, courant sur leurs corps mousseux. Ils avaient laissé la douche couler et avaient fait l’amour, debout, ondulants, l’eau ruisselant sur eux en continu, comme une cascade. Ils avaient essayé de rester discrets.

Ils s’étaient allongés sur leurs serviettes de bain, mi-ombre mi-soleil, ils se donnaient la main. Puis elle lui avait fait un massage, il adorait ça, il adorait lui parler, yeux clos, quand elle le massait. Elle aimait sa peau, ses muscles tout en rondeurs, en fermeté. Elle le lisait les yeux fermés.

Elle s’était équilibrée au contact de cet homme, elle se sentait "sa" femme, elle s’était épanouie dans une relation de plus longue durée que les précédentes. Elle espérait qu’ils n’en étaient qu’à leurs débuts, même si…

Chaque jour avec lui était un nouvel enchantement. Elle se sentait forte, invulnérable. L’amour lui avait donné un aplomb qu’elle n’avait pas, avant. Elle souriait, tout le temps. Lui s’était aguerri auprès d’elle, son amour lui donnait de l’assurance, il avait plein de projets, malgré tout !

Ils revenaient sur le lieu même de leur rencontre. La programmation y était, encore cette année, résolument éclectique. Le site du festival était très agréable, foisonnant d’espaces savamment décorés, pleins de fantaisies, attisant la curiosité… Ils écoutaient beaucoup de musique ; ils aimaient, l’un comme l’autre, faire de nouvelles découvertes sonores. Des noms de groupes allaient s’ajouter sur leur liste d'albums à acheter, à télécharger ou à graver ! Ils resteraient camper jusqu’à lundi matin.

Pour le moment, il faisait beau, et après leur début d’après-midi lascive, ils se sentaient en forme, ils allaient bouger. Il lui proposa d’aller au bord de l’eau, il avait besoin d’eau, toujours plus d’eau ! "C’est un endroit où l’on peut faire du canoë" lui avait-il précisé. "Ça te dit ?" Il connaissait bien la région, il y avait habité quelques années, tout seul, avant de la rencontrer puis d’emménager avec elle dans cette maison en bord de mer.

Elle voulut conduire. Il lui passa les clés. Elle mit ses lunettes de soleil, démarra, il enclencha le lecteur de CD. C’était un disque de -M-, celui qu’ils se passaient en boucle depuis le début de l’été. Elle lui sourit largement, elle lui dit qu’elle l’aimait. En réponse, il plaça sa main sur sa cuisse nue, remontant sa petite jupe.

Ils roulaient vitres ouvertes, leurs bras pendaient nonchalamment à la fenêtre, elle conduisait d'une main. La musique de -M- se distillait dans l’habitacle, ils étaient bien. Ils écoutèrent "leur" chanson : "Qui de nous deux", celle qui donnait son titre à l’album. Les paroles correspondaient bien à ce qu’ils vivaient, à ce qu’ils ressentaient, en tant que couple. 

Ils se sentaient complémentaires, chacun apportant à l’autre sa joie de vivre, son énergie. -M- devait lui aussi être très amoureux, pour écrire des choses aussi vraies sur les sentiments. La suivante : "Ma mélodie", était un slow désarmant de beauté, teintée d’une pointe de mélancolie pour épancher les cœurs…

Ils arrivaient !  Tout en bavardant sur ces petites choses qui les faisaient tant rire, ils se dirigèrent d’un pas léger vers le loueur de bateaux. L’après-midi était déjà bien avancé : presque cinq heures ! Ils louèrent chacun un kayak, pour deux heures, ce qui leur permettrait de faire une longue balade sur l’eau.

Elle avait pris avec elle son appareil photo, au risque de le mouiller si jamais elle se renversait ! Elle voulait immortaliser quelques moments de cette belle journée, une de plus, avec son compagnon. Elle fit des clichés de sa descente d’un petit rapide. Il portait sa rame, bras levés, au-dessus de sa tête, l’air vainqueur, les éclats du soleil se reflétaient dans l’eau, il était rayonnant, avec son corps tout bronzé.

Au retour, elle se mit à chanter, elle aimait le son qu’avait sa voix sur l’eau, elle paraissait plus claire, comme amplifiée. Il chanta avec elle, eut d’autres idées de chansons, ils chantèrent en chœur jusqu’à l’arrivée. Ils rendirent les kayaks, allèrent s’asseoir sur la pelouse, au soleil, pour se sécher. Ils s’étaient aspergés !

C’est là qu’elle eut envie de la photo. Quelqu’un passait, justement, un vacancier en short blanc, tongues et bob Ricard. "Peu importe" pensa-t-elle. "Je ne recherche pas le grand art. Juste une photo pour saisir le bonheur de cette fin de journée. Ça se voit, le bonheur, ça sera flagrant, sur la photo ! Une belle journée de plus, la vie à savourer, à croquer, sans penser à de mauvaises choses…"

Il y avait, pourtant, sa maladie à lui, qui le faisait souffrir, qui le fatiguait énormément. Les anti-douleurs faisaient de moins en moins effet. Personne, dans le corps médical, ne pouvait leur dire comment cette maladie rare allait évoluer. Tant qu’on pouvait stabiliser ses troubles… Il était encore si jeune ! Elle chassa de son esprit tous ces soucis, il serait temps d’y penser, dès lundi soir. Il retournait à l’hôpital, pour un bilan complet qui durerait plusieurs jours.

Elle remercia vivement le photographe amateur puis engagea son beau Neptune à se lever en avançant sa main vers lui… Ils allaient maintenant se choisir un bon petit restaurant, en ville, où ils feraient ripaille : ils avaient faim !

Il fallait bien une ombre noire sur la photo. Ils profitaient des instants présents, au jour le jour, sans se poser de questions. Le bonheur n’est jamais parfait, c’est la vie qui veut ça.

C’est le soleil d’une fin de journée d’été, le couple est habillé très légèrement, il doit encore faire chaud.

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(Les grands moyens, Connexions, Ce matin-là, Chanteur de rock, MAX, Le mentir vrai, Sur le parking, En Corrèze, La dernière fête, Copine d’avant...)




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mercredi 12 août 2015

Erreur de jeunesse

Nouvelle noire

Vous m'avez tant manqué, je vous manque de si peu ! Nous voilà tout de même réunis, en quelque sorte. Qu'il en soit ainsi. On ne peut rien contre ce sale coup du destin.

Dire que nous aurions pu passer notre vie ensemble ! Si seulement j'avais voulu… Nous aurions pu construire quelque chose de fort, de grand, de beau, d’exceptionnel, n'est-ce pas ? Mais j'ai refusé. De m'engager. Auprès de vous.

Vous veniez de finir vos études, vous aviez commencé à travailler. Vous auriez vite une bonne situation ! Vous vouliez fonder un foyer, vous installer, avoir des enfants… Et vous marier, absolument.

Pour moi c'était trop tôt, nous avions bien le temps ! Pourquoi précipiter les choses ? Pour vous, c'était une preuve d’amour. Si je ne voulais pas, c'était parce que je ne vous aimais pas. Vous m'avez lancé un ultimatum : le mariage avant la fin de l'année, ou bien…

Je n'ai pas supporté que vous me mettiez ainsi au pied du mur. C'était cruel ! Alors j'ai fui. Pour ne pas avoir à vous dire oui. À travers le pays, puis à travers le monde.

Où que j'aille, je pensais à vous. Comment ne pas avoir de remords ? Mais m'aviez-vous vraiment laissé le choix ? Si seulement vous aviez fait preuve de patience !

Un jour, j'ai su qu’il me fallait rentrer. Au fil du temps, des expériences, j'avais mûri. Les voyages forment la jeunesse, comme on dit ! J'allais vous retrouver, et ne plus vous quitter. Vous étiez mon seul et mon unique amour ! Je voulais passer le reste de ma vie avec vous !

Mais qu'est-ce que je croyais ? Je débarquais comme ça, sans crier gare ? De quel droit vous déclarais-je une flamme qui n'avait plus lieu d’être, après toutes ces années ? Sans vous donner une seule nouvelle ? Loin des yeux, loin du cœur ! Vous aviez tourné la page ! C'était trop tard ! Vous faisiez votre vie ! Depuis longtemps ! Sans moi !

Moi, je n'ai jamais vraiment fait la mienne. Une vie de solitaire n’est pas vraiment une vie. Je m’en rends compte, à présent. Je n'ai jamais assumé mes responsabilités, de toute façon. Si nous nous étions mariés, n'aurais-je pas fui tout de même, un jour ou l’autre ?

J'ai repris les voyages, j'en ai fait mon métier. Toujours en action, reportage sur reportage, dans des pays en crise, en guerre, dévastés par les épidémies, les attentats, les catastrophes, les cataclysmes… Il y a toujours eu de quoi faire, de par le monde. La misère humaine…

L'heure de la retraite a sonné. À peine le temps de me retourner, toutes ces années passées… Retour en France, à mes racines, dans la propriété familiale. Priorité : vous retrouver. Vous ne seriez plus en colère, après tout ce temps ! J’aurais tant voulu que vous me pardonniez.

Nous aurions évoqué tant de souvenirs… Vous m’auriez raconté vos joies, vos peines, les événements importants de votre existence, votre famille, vos enfants, votre carrière professionnelle, les mariages, les naissances…

Vous avez eu une vie heureuse, n’est-ce pas ? C’était ce que vous souhaitiez, non ? Le bonheur conjugal, la fidélité, la stabilité… Moi, je n'ai fait que vous chercher à travers tous ces êtres fluets, sans personnalité, qui ont jalonné ma vie, ici ou là.

Je n'ai jamais pu vous oublier. Je n'ai aimé que vous. Je peux bien vous le dire, aujourd'hui, et je vous le dirai encore, chaque jour qu'il me restera à passer sur cette terre. Car je vais revenir vous voir, vous savez ! Je ne vous lâche plus, maintenant. Vous me revenez tard, c’est tout.

Si seulement je n’avais pas eu ce fâcheux contretemps… J'aurais dû venir vous voir la semaine dernière, comme nous en avions convenu tous les deux, au téléphone ! Nous aurions pu alors bavarder en tête-à-tête, vous dans votre lit, moi sur une chaise, tenant vos mains, une dernière fois…

Votre demeure est là, désormais, à gauche, tout au fond de l’allée. Elle n'est pas difficile à trouver : c’est l’endroit le plus fleuri du cimetière.

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