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mercredi 24 août 2016

Pèlerinage

Trilogie de la maison 3/3

Au bout du chemin, il y a la maison. Mes meilleurs souvenirs sont là-bas, de l’autre côté de la barrière en bois, derrière le rideau d’arbres. J’arrive en voiture, je m’arrête, j’oriente mon regard vers sa silhouette familière. Il se peut que je ne descende pas. Tout au plus, je coupe  le moteur et je reste là, à inspecter les alentours, à me nourrir de mon passé.

Tout est ici, rien n’a vraiment changé. Il y a toujours des moutons et des vaches dans les prés, toujours des buissons de ronces le long des clôtures. De nouvelles habitations se sont construites de part et d’autre du chemin, mais la maison reste isolée, au milieu de son écrin arboré et verdoyant.

Souvent les larmes me viennent, le chagrin monte en moi, alors je m’en vais. Mais je reviens toujours. De toute ma vie, je n’en aurai jamais vraiment fini avec cette maison, c’est comme ça. C’est écrit au plus profond de mon âme et de mes tripes. C’est gravé à jamais sur sa façade et dans chacun de ses murs.

Il m’arrive parfois de m’approcher plus près. S’il n’y a personne, une impulsion soudaine peut me faire décrocher la fine attache en fil de fer qui retient la barrière en bois, et pénétrer dans la propriété. Je n’ai jamais eu l’impression de faire quelque chose de mal. Les propriétaires sont absents et la fermeture n’est finalement que symbolique, il en était déjà ainsi du temps où nous habitions là.

C'est toujours un peu chez moi. Je ne peux ôter ce sentiment d’appartenance, cet endroit représente le meilleur de ma vie. Je me suis toujours donné le droit d’aller voir la maison de près, comme au cimetière me recueillir sur la tombe d’êtres chers. Ici, ce que je pleure n’est pas palpable. Il n’y a que moi pour entendre et pour voir ce qui a depuis bien longtemps disparu.

Je marche sur le chemin dont la courbe gracieuse me mène jusqu’à la robuste porte en bois, surélevée par une marche en pierre. En levant la tête, je contemple ce chien-assis, derrière lequel j’avais ma chambre, autrefois, sous les toits ; là où, les matins d’été, je me réveillais avec une vue imprenable sur le jardin, le verger, les prés, les champs, la forêt.

J’étais la princesse d’un royaume enchanté. Le chat miaulait, en bas. Pour aller lui ouvrir, je devais descendre par l’abrupt escalier fabriqué par mon père, tourner la grosse clé dans la serrure, lever le lourd loquet de fer avant de tourner la poignée. C’est toujours le même système d’ouverture, la même serrure, probablement la même clé.

Sur la droite, le petit barbecue en pierres a maintenant disparu. Je me souviens, lors d’une de mes premières expéditions, y avoir miraculeusement trouvé une clé de la maison. Bien cachée sous une pierre, elle n’attendait que moi. Ce jour-là, je m'étais donné le droit d’entrer. À l’intérieur, j’avais foulé les tomettes repeintes en rouge, jeté un coup d’œil sur l’ancienne chambre de mes parents, du temps où ils dormaient encore ensemble.

Je me suis souvenue des veillées en famille : assis autour de la table, dans la grande pièce principale, nous jouions aux petits chevaux à la lueur des lampes à pétrole. J’ai eu une pensée émue pour le vieux four à bois, sur lequel ma mère faisait cuire des gaufres dans des moules en fonte. J’ai repensé au temps où nous vivions ici sans électricité, ni eau potable.

C’était comme un jeu, c’était toujours l’été, il faisait toujours beau, nous étions en vacances. Ce jour-là, après ma visite à l’intérieur de la maison, j’ai remis la clé à l’endroit même où je l’avais trouvée. Aujourd’hui, je me reproche cette honnêteté car cette clé, finalement, je l’aurais bien gardée.

Un peu plus loin sur la gauche, il y a une terrasse en briques rouges avec une imposante construction en ciment : le nouveau barbecue. La clé y serait-elle cachée ?

De ce côté, la maison s’est agrandie. Elle s’est pourvue d’une magnifique véranda en arc de cercle, garnie de grands fauteuils en osier. À l’intérieur, le mur où autrefois ma mère faisait pousser des lupins, des glaïeuls et des lys, accueille l’âtre d’une cheminée.

À l’arrière de la maison, il y a toujours cet appentis en bois construit par mon père, où il rangeait tous ses outils, son matériel de jardin et nos bicyclettes. Nous faisions de longues promenades sur les chemins et sur les routes en emportant de l'eau et notre goûter. Mon petit frère était derrière mon père puis, plus tard, il a eu son propre vélo.

Derrière la maison, le sentier serpente toujours dans le petit bois. Il y fait sombre et j'aperçois une petite fille, dans sa cabane, qui joue avec ses poupées. Chacune repose dans son berceau, la dînette est disposée sur une cagette retournée qui sert de table. Une fois les poupées endormies, elle se lève silencieusement, prend son vélo et pédale jusqu’à son frère, qui joue aux voitures dans le tas de sable, un peu plus loin.

Leurs parents sont dans le jardin, son père s’occupe des arbres, sa mère ramasse des petits pois. Bientôt, maman l’appellera pour qu’elle l’aide à préparer le repas. Cet après-midi, si le temps reste au beau, papa a promis d’emmener la famille à la piscine. Elle scrute le ciel, redoute l’arrivée de gros nuages qui annuleraient la sortie…

Les nuages se sont amoncelés pendant des mois et des années, au-dessus de la maison. Ma mère a trouvé, pour ses vacances, des endroits moins retirés et bien plus amusants, en compagnie d’un homme qui n’était pas mon père. Un été, dans la maison, mon père a invité une amie, qui dormait avec lui, dans la chambre, à la place de ma mère. J’ai fini par ne plus venir. Je n’étais bien nulle part, même plus ici. Un jour, ils ont vendu la maison. Mon enfance est partie avec.

La boucle est bouclée. Je me retrouve dans le chemin que j’ai emprunté pour arriver, sous les noisetiers, là où la voiture était toujours garée. Avant de repartir, je respire profondément en embrassant la maison et ses alentours d’un long regard.

Je prends un peu de mon enfance qui reste là, intacte. J’en ai besoin pour vivre, c'est tout ce que j'ai trouvé pour continuer d’avancer. Je reviendrai toujours.

« Pèlerinage » a été publié précédemment sur Hautetfort sous le titre « La maison ».

lundi 18 juillet 2016

29 juin 2016

Trilogie de la cinquantaine 1/3


1) 29 juin 2016

Le 20 septembre 2013, j’ai eu cinquante ans. Je n’ai pas du tout aimé cet état de fait. « 50 ans c’est pas vieux chez les tortues » affichait, blanc sur noir, le tee-shirt (pour dormir) que je m’étais trouvé sur la brocante d’Annet-sur-Marne, pour 2 €. Ouais, autant y mettre un peu d’humour, parce que sinon, ça ne m’enchantait vraiment pas, d’avoir cinquante ans. Ça sonne vieux, ça sent le sapin.

Mais bon, ben voilà, autour de moi, d’autres gens aussi ont eu cinquante ans. M’ont précédée, même, pour certain(e)s. C’était ainsi, il fallait s’y faire, la jeunesse était maintenant bien derrière nous, même si elle restait dans notre tête. Heureusement, ici ou là, on organisait des fêtes, on pouvait s’amuser, danser, bien boire, bien manger, on continuait à aller de l’avant, à vivre pleinement de bonnes choses.

Ma vie se poursuit sans grands changements si ce n’est un rythme plus casanier en ce moment, des sorties mais pas trop, en tout cas bien choisies, du temps consacré à la lecture, à l’écriture, à la retouche de photos. Je m’occupe de mes chats, aussi. « La vieille folle du rez-de-chaussée avec ses chats qui pissent partout » : c’est peut-être comme cela qu’on me nomme, dans la résidence ?

Cinquante ans et mes envies soudaines de voyager, d’aller me cultiver ici ou là, à l’étranger, de profiter d’une sensation de liberté, d’une assurance que je n’avais pas étant plus jeune. Cinquante ans et les modifications du corps qui vont avec, lequel s’empâte si l’on n’y prend pas garde, le visage qui s’enlaidit dans le miroir, les cheveux blancs, les problèmes gynécos, les douleurs qu’on n’avait pas avant, l’impression de radoter, de ressasser le passé, de vivre dans les souvenirs.

Je n’en suis pas encore à affirmer : « C’était mieux, avant ». Je vis aujourd’hui suffisamment de bons moments pour ne pas avoir à regretter ceux du passé. Mes dernières virées à Marseille, Mons, Venise, Berlin, Amsterdam, Haarlem, Bruges, Bruxelles, Florence, Paris bien sûr, la préparation des prochaines, Anvers, Lisbonne, Rome…, me donnent de la joie. Un rien me contente.

La personne avec laquelle je passe actuellement des journées « rock’n’roll », « en vadrouille », « à l’ancienne », c’est Yas. On délire bien, toutes les deux. Encore un pied dans l’adolescence, dans la rébellion, le débat d’idées, la critique des cons, l’humour franc ou plus noir.

Nous restons ouvertes sur le monde. Les actualités, la politique, la culture, la musique, les voyages… La connivence, des références communes, de la complicité, de nombreux souvenirs à partager, des sujets de conversation variés… On se marre bien, toutes les deux. À Paris, Lille, Annet-sur-Marne, Château-Thierry, Essômes-sur-Marne…

Cela s’appelle une belle amitié. Une amitié de cinquantenaires, pas encore trop ratatinées, plutôt actives, vives d’esprit, curieuses de découvrir, de connaître et d’apprendre, toujours ; ravies d’échanger nos coups de cœur, nos impressions, nos trouvailles… Ancrées dans la réalité tout en étant un peu perchées… Le tout dans la bonne humeur, s’il vous plaît !

samedi 16 juillet 2016

2 juillet 2016

Trilogie de la cinquantaine 2/3


2) 2 juillet 2016

L’été dernier fut consacré à l’exhumation de la Cigale Musclée, « le » Café-Musiques d’Épernay dans lequel je me suis activement impliquée lorsque j’avais une trentaine d’années. Je souhaitais apposer des traces de son existence sur le Net, ayant constaté qu’il n’y avait pratiquement rien.

En août 2015, je m’étais donné cette mission : mettre en ligne tout ce que je possédais (ou presque) sur cette association qui a marqué les esprits dans les années quatre-vingt-dix, que ce soit pour une soirée ou dans sa gestion au quotidien. La Cigale Musclée fut pour moi, et pour tant d’autres, une expérience extrêmement enrichissante. Une pierre fondatrice, essentielle, indestructible. Ouais, la vieille, c’était au siècle dernier, tout ça !

Que va-t-il en être de ce nouvel été qui se profile ? Des voyages en perspective, des séjours en France et à l’étranger, profiter de Paris et de ses expos, de la campagne environnante… Refaire un article recensant les nouveaux liens (car il y en a !) que j’ai trouvés sur la Cigale Musclée (Sourire Kabyle en concert par exemple), chercher une petite maison à acheter ou à louer dans le coin, un nouveau compagnon, des thèmes de photographie, des sujets d’écriture, câliner mes chats, me dorer au soleil s’il y en a, soigner mes plantations, baigner les orchidées, arroser la ciboulette, le laurier rose, le palmier, les joubardes…

Cinquante-deux ans, bientôt cinquante-trois. Ma « partie de jardin » à organiser un dimanche de septembre à venir, ça j’aime bien. Ce sera déjà la rentrée, on n’y est pas encore… J’ai eu une année scolaire 2015/2016 peu stressante avec, majoritairement, de courts remplacements n’ayant pas laissé la pression s’installer.

Les mois de mai et de juin se sont passés avec cette classe sympathique (et remuante tout de même pour certains, comme Voldi, Saci, Salim et Théo-Franck) de CE1/CE2, dans le quartier des Bosquets, à Montfermeil. Il y avait aussi Maxime, autiste pris en charge par une AVS (Assistante de Vie Scolaire) quand elle était présente (sinon je faisais avec, enfin sans…), Hafsa, diabétique se prenant totalement en charge pour ses dextros et puis Alex, Moldave tout juste arrivé en France que j’accueillais pour les cours de maths du niveau CE2. Ce samedi matin, je n’avais plus que trois élèves : Aya, Maryam et Furkan.

À quand un nouveau concert de Charles de Goal ? Là au moins, je m’éclate. Avant, il y aura le festival de la Ferme Électrique à Tournan-en-Brie. J’ai pris mon billet pour le samedi 9 juillet, je m’y rendrai pour la troisième année consécutive. Je n’écoute pas à l’avance les groupes qui passeront ce jour-là, je préfère « juger » sur place, en live. J’ai toujours eu, le vin blanc coulant à flots, d’excellentes surprises musicales.

Mercredi 6 juillet au matin, je serai dans le Thalys direction Amsterdam. Visite du musée de l’Hermitage et rendez-vous avec Catherine pour un dîner au Deli-caat sont au programme. Les îles de l’ouest et les plages de Lelystad, aussi. Au retour, j’ai prévu une journée à Antwerpen (Anvers) où je n’ai jamais mis les pieds.

Une petite vie de cinquantenaire, tranquille, paisible, discrète, personnelle. Je ne fais pas de bruit, je ne dérange personne, alors qu’on me fasse pas chier, surtout !

vendredi 15 juillet 2016

11 juillet 2016

Trilogie de la cinquantaine 3/3


3) 11 juillet 2016

Dans les souvenirs qui me resteront de « ma » classe pendant deux mois, il y a la sortie à Fontainebleau (parc et château), François 1er et la Renaissance (je revenais de Florence), le spectacle de l’école avec « Tout le bonheur du monde » de Sinsémilia et les poésies de Jacques Charpentreau, Raymond Queneau, Joseph-Paul Schneider, Alain Bosquet, le concert de Brice Kapel, ses chansons écoutées en classe, chorégraphiées dehors sous le préau de l’école, le CD de Michael Jackson, la danse collective sur « Thriller » lors du goûter d’adieu, les élèves connaissaient bien… Une très bonne fin d’année scolaire, qui tranche avec ce que j’avais pu vivre de dur, fin juin 2015. Des enfants super, vraiment.

Mon petit séjour estival à Amsterdam puis à Anvers m’ont été profitables, partir comme ça, au matin du premier jour des vacances, permet une déconnexion rapide du monde scolaire. Je me suis aventurée, en train, dans la nouvelle province du Flevoland, immense polder qui s’aménage, au fil des ans : les travaux ont commencé au début du 20e siècle.

Premier arrêt à Almere, où je chemine, à la recherche des immeubles d’architectes les plus impressionnants, il y en a un certain nombre à dénicher. Je prends des photos de mes trouvailles.

Il fait beau, j’ai du temps devant moi, je pousse jusque Lelystad (ça sonne suédois) pour admirer le théâtre tout en orange de l’Agora, œuvre visionnaire du cabinet d’architecture néerlandais UNStudio. Je mange des frites en cornet sur la place de l’hôtel de ville où règne une ambiance calme et sereine. Le soleil est là, l’eau jamais loin, il fait bon vivre, flâner, plaisanter.

Je pense aux villes nouvelles de Marne-la-Vallée, à celle d’Évry aussi, où j’ai vécu durant tout un été (je travaillais au service jeunesse de la ville), la façon d’aménager le territoire est ici très différente de ce que je connais, il y a là quelque chose d’humain qui n’existe pas forcément en région parisienne. Les hôpitaux, les centres de rééducation, les maisons de retraite sont dans la ville, tout est accessible aux fauteuils roulants (sans parler des vélos !)

Jeudi 7 juillet, après avoir bavardé deux bonnes heures au Deli-caat où j’avais rendez-vous à dix-neuf heures avec Catherine, celle-ci m’a proposé de venir boire un thé chez elle (à deux pas) et de regarder le match. Elle m’apprenait que la France jouait ce soir contre l’Allemagne, que c’était la demi-finale, que les Portugais étaient déjà qualifiés pour la finale au stade de France, qui aurait lieu le dimanche 10.

Alors je me suis mise dans le jeu, devant le petit écran télé de Catherine, un modèle antique avec tube cathodique (j’en possède un aussi, plus grand), j’ai vu les deux buts marqués par les Français à la deuxième mi-temps, on a philosophé « foot » et sur plein d’autres sujets, c’était sympa, je ne m’attendais pas du tout à passer une telle soirée à Amsterdam !

Retour à pied à mon hôtel, idéalement placé sur Raadhuisstraat, entre Henrengracht et Keizergracht. Westerkerk et Princegracht ne sont pas loin de ce côté, et de l’autre Koninklijk Paleis, Niewe Kerk, la place de Dam… La nuit était tombée, en chemin j’ai pris quelques photos de vitrines délirantes. C’est un bonheur que toute cette fantaisie affichée dans les commerces de tous genres, il y a un esprit ici que l’on ne trouve pas ailleurs.

Comme ça, dimanche soir, j’ai regardé la finale France-Portugal chez mon père, après la joyeuse fête familiale de la journée, chaude et ensoleillée, un vrai jour d’été, le bonheur ! Bon ben le but des Portugais à la première mi-temps des prolongations ça a été dur à encaisser, puis la fin de jeu où l’on sentait l’épuisement des joueurs… Papa Hollande n’a pas puni les Bleus pour avoir échoué dans leur périlleuse mission, à savoir redonner le moral à la France, il les a félicités pour leur acharnement à vouloir marquer à tout prix, mais bon, même sans Ronaldo, les Portugais se sont montrés les plus forts…

Au retour vers Paris, vendredi 8 juillet, je me suis arrêtée à Anvers, j’y ai beaucoup marché, je me suis perdue plusieurs fois, le plan que j’avais n’était pas assez détaillé. Après être allée au Begijnhof en sortant de la gare, je me suis dirigée vers le centre historique, avec l’idée aussi de manger dans un endroit où je serai assise. J’ai trouvé le « Désiré de Lille » à mon goût, j’ai pu potasser mon guide et relire un article de Télérama que j’avais pris avec moi (centré sur Rubens, qui a vécu et travaillé ici) avant de repartir en balade.

J’ai visité la Vrouwekatedraal (cathédrale Notre-Dame, c’est plus simple) où j’ai vu plusieurs retables de Rubens, regardé et photographié sous tous les angles (ou presque) une sculpture entièrement dorée de l’Anversois Jan Fabre intitulée « L’homme qui portait la croix ». J’avais été marquée par ses œuvres exposées à Florence. L’une, « À la recherche de l’utopie », tortue monumentale sur laquelle chevauche un homme sur la Piazza della Signoria, et l’autre, « L’homme qui mesure les nuages », devant la façade du Palazzo Vecchio.

Dans le même esprit, j’ai reconnu, en statue de pierre, sur l’un des balcons ornant le long immeuble en courbe et en brique rouge où se nichait mon hôtel d’Amsterdam, une copie du Porcellino, celui de Florence… Des liens se font, grâce aux voyages, aux visites, aux lectures, aux échanges… Les voyages ça rend moins bête, ça fait passer du bon temps… Que demande le peuple ?

mercredi 13 juillet 2016

La commande


Stacy n’était pas le genre de fille à se laisser impressionner. C’était même plutôt le contraire. Par sa taille haute et massive, son physique de basketteuse, elle imposait de sa personne. De sa voix forte et grave sortait souvent de la colère, un rien la contrariait, rien n’allait jamais bien. Elle cultivait le genre bad girl en survêt et chaussures de marque quelle que soit la saison, la capuche relevée cachant son visage sombre, derrière ses longues et fines tresses.

Personne n’osait la contredire dans le groupe de filles qu’elle fréquentait actuellement. Pas question de la faire sourire, encore moins de rire, elle était toujours de mauvaise humeur, du genre bourru, mais il fallait la prendre comme elle était. Il suffisait de le savoir, de la connaître un peu, c’est tout. L’accepter, c’était encore autre chose.

Abby, Koria et Angela avaient immédiatement été séduites par Stacy, qu’elles avaient abordée alors qu’elle était assise, en solitaire, sur un banc du parc municipal, prenant le pâle soleil de cet après-midi de mars. Elles avaient tout de suite kiffé sur sa carrure athlétique, sur son aplomb, sur la force qui émanait d’elle, sur cette maîtrise d’elle-même.

Sous ses airs féroces, Stacy abritait une personnalité hors du commun, un mental infaillible et puissant, réactif en toute circonstance. Elles l’avaient introduite, fières de la compter parmi elles, dès le lendemain, dans leur petit comité. Stacy pourrait leur être d’une aide précieuse en cas d’embrouille.

Ce matin-là, elle s’était réveillée tard et, à sa grande surprise, s’était trouvée complètement nue sur son grand lit sens dessus dessous, elle qui avait pour habitude de dormir en pyjama et de se border « à l’ancienne » avec une couverture en laine et un duvet en plumes par-dessus. Elle ne sombrait dans le sommeil qu’en se sentant sécurisée par sa propre chaleur, les draps remontés jusqu’aux oreilles.

La première chose à laquelle Stacy pensa fut de trouver à se vêtir, elle ne supportait pas cet état de nudité. Il régnait dans sa chambre un désordre auquel elle n’était pas coutumière. Tout se devait d’être à sa place de façon impeccable et là, rien ne l’était.

Elle fouilla dans l’amas de vêtements gisant sur le sol et, ne trouvant pas son pyjama, enfila vite fait un bas Nike rouge vif et un sweat bleu azur Adidas avant de mettre la main, si l’on peut dire, sur ses pantoufles rose pâle aux motifs argentés. C’était, pour elle, le rare signe de féminité qu’elle se permettait en privé.

Elle avait ensuite parfaitement refait son lit, remis les choses en ordre comme cela devait l’être, placé correctement le traversin et les oreillers qu’elle avait retrouvés éparpillés aux quatre coins de la pièce. Elle avait même regardé dessous pour être sûre que personne ne s’y cachait.

Elle finit par s’asseoir dessus, pour se poser, souffler un peu, tirer ses idées au clair et arranger ses cheveux emmêlés. Que s’était-il passé ? Avait-elle fait un cauchemar ? Une crise d’angoisse ? Si c’était le cas, pourquoi ses parents n’étaient-ils pas intervenus ?

Elle ne verrouillait jamais la porte de sa chambre afin qu’ils puissent lui venir en aide, si par hasard elle s’agitait, se mettait à crier, en proie à ses tourments… Stacy aimait beaucoup ses parents. Ils l’avaient élevée avec toute leur énergie, du mieux qu’ils avaient pu, malgré ses rébellions, son caractère farouche, imprévisible.

Elle y alla à pas prudents pour vérifier, tout de même. Elle constata avec effroi qu’elle s’était enfermée, que la clé qui se trouvait là avait été tournée dans la serrure, enclenchant le loquet. Elle n’était pas censée avoir de clé ! Elle eut très froid, soudain. De la sueur glacée lui coulait dans le dos.

Stacy saisit sa robe de chambre laissée sur le dossier de son large et profond fauteuil d’ordi, se sentit mieux une fois couverte, la ceinture nouée bien fort à sa taille. Dans la maison on mettait le chauffage au minimum, c’était comme ça, on s’y faisait.

Ses parents faisaient des économies sur l’électricité, contrôlaient les dépenses qui leur paraissaient futiles pour privilégier les sorties en famille. Ils aimaient le ciné, le restau, le théâtre, les journées de shopping, les soirées dansantes, les fêtes populaires… Stacy et son jeune frère n’avaient jamais manqué de rien.

Tournant la clé puis ouvrant la porte, elle appela sa famille, la gorge sèche, sans avoir de réponse. Le salon était vide, les chambres aussi. Un étrange silence régnait autour d’elle.

Elle se rappela qu’on était jeudi, qu’elle n’avait cours qu’à onze heures, ce qui pouvait expliquer son réveil tardif ! Elle profitait du calme ce jour-là, ses parents étant partis au travail et son frère au collège. Elle révisait ainsi tranquillement, tout en matant l’écran plasma géant du salon, à son aise.

Stacy se dirigea vers la cuisine pour se faire un café corsé. Elle en avait bien besoin pour se réveiller, pour tenter de comprendre. À quelle heure était-elle rentrée chez elle, hier ? Avait-elle passé un moment avec ses nouvelles amies avant de retourner à la maison pour le repas du soir, en famille, ses parents y tenaient, aux alentours de sept heures et demie ? Il n’y avait que le week-end où elle pouvait passer ses soirées dehors, comme elle voulait.

Tout en écoutant l’eau couler dans la cafetière, Stacy se prépara un copieux petit-déjeuner avec ce qu’elle avait trouvé dans les placards : biscottes, confiture de fraises, pains au lait, biscuits, céréales… Elle se dirigea jusqu’à la table basse du salon, y posa son plateau bien chargé, s’installa confortablement sur le canapé en sky, s’entoura d’un plaid, porta à ses lèvres le café brûlant qu’elle s’était servi dans un bol XXL. Les vapeurs bienfaisantes lui firent retrouver un semblant de mémoire.

Hier matin, Stacy s’était levée à six heures cinquante, s’était douchée rapidement car son frère attendait. Elle avait pris son petit-déjeuner, en famille, ses parents y tenaient autant qu’aux repas du soir. C’était une façon agréable de démarrer la journée, tous les quatre, à parler de choses et d’autres. Elle s’était hâtée pour rejoindre l’arrêt de bus, puis la gare, pour se rendre à la fac. Arrivée en avance, elle avait pu relire ses notes, sans être dérangée. Qui aurait voulu la déranger ?

Elle avait appris en fin de matinée que ses cours de l’après-midi étaient tous annulés à cause de la grève qui reprenait. Elle en avait marre de la grève, d’autres cours importants n’avaient pas eu lieu la semaine précédente, ils ne seraient certainement jamais rattrapés. C’est son avenir qui se jouait là, on était en avril, il lui faudrait avoir son diplôme en juin, elle voulait commencer à chercher du travail… Elle avait en projet de louer un appartement, dès qu’elle serait indépendante financièrement.

Stacy avait préféré quitter le campus le plus rapidement possible, car elle n’était pas sûre de se retenir de casser la gueule à un cégétiste ou autre si elle en trouvait un sur son chemin. À la gare, c’était aussi la grève, elle dût ronger son frein pendant une heure et demie avant qu’une rame surbondée ne se présente sur le quai. Dans le wagon à bestiaux aux fortes odeurs de transpiration, elle prit sur elle pour ne pas laisser exploser la colère qui montait. Elle bouillait, bouillonnait, une vraie cocotte-minute.

Arrivée en nage à son lotissement, Stacy avait tracé jusqu’à chez elle. Abby, Koria et Angela devaient traîner dans les parages mais elle ne souhaitait pas les croiser, sûr elles allaient lui prendre la tête, ce n’était pas la peine, elle était trop à cran, elle s’était contenue jusqu’ici, ce qu’elle considérait comme un exploit…

À la maison, personne n’était encore rentré. Elle se servit un bon goûter qu’elle emporta dans sa chambre, se mit devant l’ordi, l’alluma et commença à manger, la nourriture sucrée apaisant peu à peu toute la rage qu’elle avait emmagasinée au cours de son trajet retour.

Rassasiée, ses tensions se résorbèrent. Qu’allait-elle pouvoir faire, en attendant ses parents et son frère ? Aucune envie de visionner ses cours en ligne, elle n’avait pas la tête à ça, ni de mater un film en conditions home studio, ni de se retrouver au cœur d’un concert comme si elle y était grâce à l’effet 3D, encore moins de rejoindre ses réseaux sociaux, ça allait la reénerver.

L’idée lui était alors venue de passer une commande. Les trois filles lui avaient raconté leurs expériences en des termes élogieux, c’était vraiment génial, top fun, trop cool, extra. Elles l’avaient encouragée à essayer ce service, elle avait tout à y gagner, elle en aurait pour son argent… Alors voilà, pourquoi ne pas essayer maintenant ? Stacy avait enfin trouvé comment occuper la fin de sa journée.

Après s’être connectée sur le site, elle s’était concentrée sur le bon de commande, avec un tas d’informations à saisir, de nombreuses cases à cocher, nécessitant un minimum de réflexion. Au bout d’un moment, elle se mit à répondre au hasard, distraitement, on verrait bien. Elle était pressée d’arriver au terme et de régler la facture avec sa carte bancaire estudiantine… Ouf ! Ça y était !

Il lui suffisait maintenant d’attendre, confortablement installée dans son fauteuil en position détente, son casque et son micro activés, ses capteurs posés aux endroits indiqués, le tout parfaitement synchronisé.

La commande était arrivée. Ensuite… Qu’y avait-il eu, ensuite ? Stacy eut beau chercher au plus profond de son cerveau, elle n’y trouva que du vide, un trou noir. Que s’était-il passé ? Elle n’avait aucun souvenir. Cela expliquait-il les conditions dans lesquelles elle s’était réveillée ce matin, nue, échevelée, épuisée, désorientée ?

Il lui fallait en avoir le cœur net. Elle déverrouilla l’écran plasma, ouvrit son compte perso, consulta l’historique, chercha l’information qui donnerait une réponse à ses interrogations. Ah oui, c’était bien ça. Un bug informatique au moment même où elle réceptionnait ce qu’elle s’était offert avec son maigre argent de poche.

Sa mémoire de la nuit dernière avait disparu, s’était dissoute, complètement effacée. Stacy devait se rendre à l’évidence, elle avait eu affaire à des amateurs. Elle ne passerait plus jamais de commande, trop naze, trop flippant, trop dangereux ! Elle se promettait d’incendier copieusement ses soi-disant copines, au sujet de leur plan foireux, la prochaine fois qu’elle les verrait.


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