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samedi 9 avril 2016

Enfer

Trilogie de la quarantaine 3 sur 3

Février 2005


Le bonheur en amour, ce n’était pas encore pour aujourd’hui. Tu te demandais bien ce qui pouvait déterminer ta relation aux hommes, tu n’avais toujours pas la réponse.

Le même scénario se répétait inlassablement depuis des années. Tu étais la spectatrice impuissante de tes propres échecs. C’était toujours pareil : les acteurs se succédaient, mais au bout du compte tu te retrouvais seule. Tu ne rencontrais jamais le "bon", de toute façon. Tu pensais que le jour où ça arriverait, tu cesserais enfin de te poser toutes ces questions.

En attendant, tu encaissais les coups. Après avoir connu un semblant d'amour, pendant quelques heures, quelques jours ou quelques mois, tu t'en retournais à ta solitude, dont tu disais avoir besoin pour te reconstruire. Tu te complaisais surtout dans une introspection stérile, maladive, malsaine. Pour en finir, tu évoquais la malchance, le mauvais œil, un sortilège.

Pourquoi étais-tu donc condamnée à souffrir ? N’avais-tu donc pas droit à l’amour ? Tu en avais essuyé, des déceptions ! Ça continuait, selon une implacable loi des séries. Ça recommençait, encore aujourd’hui. Tu t’étais préparée à ce que ça foire, de toute façon. Sur le moment, tu avais trouvé ça trop beau, trop facile, presque suspect. Ça ne pouvait pas se passer de manière simple, tu le pressentais.

La fois précédente, tu n’avais même pas eu l'opportunité de revoir cet homme rencontré dans une discothèque, avec lequel tu avais flirté sur la piste de danse. Il t'avait pourtant appelée, vous deviez vous revoir, ça ne s'était pas fait. De toute façon, c'était un mauvais plan. Tu as laissé tomber.

La situation ne se présente pas mieux aujourd'hui. Cet homme-là, celui dont tu attends des nouvelles, t'a adressé la parole au cours d'un concert rock, dans cette salle où tu étais venue seule, il y a tout juste quinze jours. Tu avais aimé le ton qu’avaient pris vos échanges. Tu l'avais trouvé plutôt mignon, tu avais apprécié son humour. Dans un premier temps, cela te suffisait.

À la fin de la soirée, il te donne son numéro de portable et tu le rappelles, dès le lendemain. Tu veux le revoir, tout de suite ! À quoi bon attendre, puisqu’il te plaît ? Il te dit qu'il est pris, il ne peut pas : promesses faites à des amis, impératifs familiaux… Vous évoquez un jour dans la semaine, puis finalement, vous remettez cela au week-end en quinze. C'est que toi aussi, tu as un emploi du temps chargé !

Échanges de mails sympas, puis tu l’appelles. Tu tombes sur sa messagerie. Le soir, chez toi, un mail de lui : il a oublié son portable chez un pote, il t’appelle dès qu’il l’a récupéré ! Tu lui  réponds, tu concrétises l’idée du rendez-vous en proposant un lieu, une heure, tu lui redonnes ton numéro de portable. Il t'écrit qu'il ne peut pas si tôt dans la journée ! Il va à une répète qui n’était pas prévue, il te verra le soir ! Tu restes philosophe tout en te préparant au pire : est-ce que tout ça vaut vraiment la peine ?

Tu l’appelles à midi, le jour du rendez-vous, avant d’aller à la piscine. Tu lui laisses un, puis deux, puis trois messages. Il te répond enfin, te parle de sa répète, et d’un ami à voir. Il te dit qu’il ne sait pas, qu’il ne viendra peut-être pas, ce soir. Son pote a besoin qu’on lui remonte le moral, et comme c’est son pote… Tu vois où tu te trouves dans l’échelle de ses priorités. Tu insistes connement : il promet de te rappeler.
                       
Voilà, tu es là : en enfer. Tu as mal au ventre, tes oreilles bourdonnent, tu ravales tes larmes. Contre vents et marées, tu gardes espoir. Tu as tellement envie d'aimer ! Tu voudrais bien encore y croire. Allons, ouvre les yeux, sois réaliste, rends-toi à l'évidence !

Ce mec-là, il n'en a rien à faire de toi. Il t'a baladée, comme les autres ! Il ne te mérite pas, c'est tout ! Tu t'accroches à du vide. L'histoire est terminée.

Tu ouvres ton ordinateur et tu te mets à écrire.

Tu te demandes bien ce qui peut déterminer ta relation aux hommes, tu n’as toujours pas la réponse. Le bonheur en amour, ce n’est pas encore pour aujourd’hui.

jeudi 7 avril 2016

Vendredi soir

Lettre ouverte

Très cher danseur,

Nous devions nous revoir aujourd’hui, ce vendredi tout blanc. Depuis une bonne semaine, il neige tous les jours, c’est impressionnant ! Je m’en souviendrai, de ces vacances d’hiver ! Je n’ai pas pu aller au ski, mais j’ai été servie, jusque devant ma porte !

J’apprécie ce temps hivernal, flottant, léger, aérien… Je peux rester chez moi, contemplative, à regarder mon jardin se couvrir de parures scintillantes…

Au cours de la semaine, je suis allée faire de longues marches dans la neige. C’est tellement agréable, les sensations qu'on a !

J’aime sentir mes pieds s’enfoncer délicatement dans le tapis blanc, j’aime entendre ce bruit mat, caractéristique, du tassement de la neige sous la semelle des chaussures, j’aime ce froid sec qui rosit mes joues, j’aime être aveuglée par la blancheur luminescente des paysages…

Nous nous sommes connus le samedi précédent, dans ce club rock où, l’un comme l’autre, nous aimons venir nous amuser. Nous nous sommes rapprochés, au fil de la longue nuit… J’ai beaucoup aimé la façon dont les choses se sont passées entre nous, surtout quand nous avons commencé à danser ensemble.

À la fin de la soirée, nous avons échangé nos numéros de téléphone : tu m’as appelée le dimanche soir, mais mon portable n’arrêtait pas de couper. Alors tu m’as laissé ce message, plein de promesses, où tu me proposais de nous revoir pour discuter, pour faire plus ample connaissance, après notre samedi fulgurant… C’étaient tes propres mots. Ce vendredi, par exemple ?

Lundi, j’étais sur un petit nuage, la vie semblait si facile ! Je suis allée à ce concert dont je t’ai parlé le lendemain, au téléphone : Interzone, une rencontre étonnante entre la musique orientale traditionnelle et la guitare rock du meilleur groupe qui soit : Noir Désir. Le jeu très expressif de Serge Teyssot-Gay s’allie généreusement à celui de ce grand maître de oud Syrien, Khaled Aljaramani.

Mardi, j’ai finalisé ce recueil de poésies dont je t’avais parlé, tu sais, celui que j’ai composé spécialement pour un concours littéraire. Il m’a fallu ensuite choisir d’autres textes que je voulais présenter aussi, d’autres poèmes, de courts récits…

J’ai tout imprimé proprement et je suis allée déposer mes précieux documents dans un service de reprographie. Ce serait prêt jeudi. J’ai préparé une grande enveloppe, je me suis occupée des formalités d’inscription, il fallait que ce projet aboutisse, j’y travaillais depuis longtemps, déjà ! Je pensais d’avance au plaisir que j’aurais à aller à la Poste pour faire partir mon envoi. 

Mercredi, j’ai rangé, fait un sacré ménage dans mon appartement. Il fallait que ce soit net, propre, que je m’y sente bien, que j’aie du plaisir à t’y recevoir, si jamais… Pour ce vendredi, tu avais proposé de nous retrouver à Paris, en début d’après-midi. Il y aurait tant de choses à y faire !

Le cadre de la capitale me semblait plus excitant, pour nos retrouvailles, que mon coin de campagne. Quoique, sous la neige, c’est vraiment joli... Il nous faudrait d'abord parler, faire plus ample connaissance. Après, la Ville Lumière répondrait à chacun de nos désirs... C’était ouvert. Plus que mon jardin sous la neige !

Jeudi, après la Poste, j’ai fait un tas de courses, un tas de petits trucs reportés jour après jour et que je m’obligeais à faire, maintenant. C’était le moment ou jamais : vendredi on se voyait alors je n’aurais pas le temps, ensuite ce serait le week-end puis la reprise du travail, lundi... Tout devait être en ordre avant vendredi.

J’ai eu quatre jours pour mener à bien tout ce que j’avais prévu. Il me semblait important de finir ce que j’avais commencé avant d’entamer, peut-être, de nouvelles choses avec toi. L’optique de vendredi, c’était parfait pour moi. Quand ça a été fini, j’ai eu le sentiment d’une page qui allait se tourner. J’allais pouvoir espérer, envisager…

J’étais curieuse de savoir de quelle façon nous allions nous retrouver, loin des sunlights, sans l’alcool pour lever les inhibitions. Ta voix me plaisait bien, au téléphone, tu t’exprimais avec assurance, avec une grande richesse de langage.

J’ai adoré que tu parles de notre rencontre comme d’un samedi fulgurant parce que "fulgurant(e)", c’est faire des éclairs, produire la foudre, jeter une lumière vive, rapide. Ça frappe soudainement l’esprit.

Jeudi soir un peu avant vingt heures, tu m’as envoyé un message, sur mon téléphone portable. J’étais en train de tapoter sur le clavier de mon ordinateur, j’avais l’idée d’une nouvelle histoire, un conte cruel… La petite bête électronique a couiné, je m’en suis saisie et j’ai vu ton prénom s’afficher sur l'écran.

Mon cœur s’est mis à battre fort. Et puis j’ai lu tes mots : "Je suis désolé mais ce n’est pas possible pour demain". C’était trop beau, ça me tombait du ciel et puis ça m’échappait. J’ai fait défiler la suite : tu me parlais d’une grippe carabinée, tu appellerais quand tu irais mieux…

Déjà, mardi, tu m’avais dit que tu te sentais fiévreux. Tu avais la voix enrhumée. Tu étais passé à la pharmacie acheter de quoi te soigner, tu allais te coucher tôt, récupérer, ça irait mieux le lendemain ! Je t’ai vivement souhaité de te rétablir rapidement ! Eh bien non : la grippe, elle t’a choisi là, justement, au moment de poursuivre notre histoire…

J'ai eu des doutes : était-ce vraiment si important, qu’on se revoie ? Je n’ai gardé qu’un souvenir flou de ton visage, sous les lumières flatteuses de la piste de danse. Ça tombait tellement mal, ce qui t’arrivait !

J’ai repris mes travaux d’écriture jusque tard dans la soirée. Je n’avais que cela à faire, que cela à penser.

Mon vendredi ne fut ni triste ni vide. J’ai fait ma vie sans toi, comme si de rien n’était. J’avais une randonnée prévue avec d’autres personnes, j’y suis allée. J’avais décidé d’attendre le dernier moment pour l’annuler.

Tu vois, j’ai bien fait de rester prudente. Aujourd’hui, j’ai été contente de marcher, je ne suis pas restée seule à me lamenter sur un vendredi qui ne s’est pas fait.

J’espère sincèrement que tu vas vite guérir. On finira par se revoir, un jour ou l’autre ! Nos chemins ont dû déjà se croiser, quand tu habitais et travaillais pas loin de chez moi. Mais c’est confus, soudain. J’ai oublié un tas de choses dont tu m’as parlé. Je n’ai pas tout imprimé, désolée !

Dors, dors, repose-toi bien, reprends des forces ! Bientôt minuit, bientôt samedi : le jour où nous devions nous revoir est passé. Il n’a pas existé.

Je vais poursuivre ma vie de célibataire, sortir comme j’avais déjà prévu de le faire avant de te rencontrer. Mon billet pour un concert de rock est réservé pour ce soir depuis plus d’une semaine, je vais voir trois groupes dont, en tête d’affiche, le légendaire Fishbone avec son étonnant chanteur saxophoniste.

Va savoir comment se serait passé ce vendredi, si notre rencontre avait eu lieu ? T’aurais-je proposé de m’accompagner à ce concert, le samedi ? Aurais-tu accepté ? Pourquoi es-tu tombé malade ?

Je reste libre de mes mouvements jusqu’à nouvel ordre, la vie continue, pour moi, comme avant. Il ne s’est rien passé, tout ça n’est que du vent. On va tout oublier ? Non, ce n’est qu'un petit contretemps, n’est-ce pas ? Tords le cou vite fait à ta sale grippe carabinée !

Tendres pensées,

Pénélope

PS : Carabiné(e), de carabiner, se battre, souffler en tempête, et de carabine (arme du carabin). Un samedi fulgurant, ta grippe carabinée… Je pense à toi, au fond de ton lit, dans ton appartement que je ne connais pas encore. Tu dois dormir profondément.

jeudi 24 mars 2016

Retrouvailles

Lettre ouverte

Chère Claudine,

Ta lettre est arrivée il y a presque un mois déjà, mais voilà seulement que je trouve le temps pour te répondre.

Alors donc tu étais au théâtre le même soir que moi ? Comment avons-nous fait pour ne pas nous y croiser plus tôt ? Je le fréquente assidûment, ce théâtre, depuis que je suis revenue vivre ici, dans cette ville où nous avons été longtemps amies… Surtout à l'adolescence. J'aimais bien nos discussions, à cette époque, nos discours enflammés, nos échanges d'idées passionnés…

Après nous nous sommes mariées, nous avons eu des enfants, des responsabilités, nous n'avions plus le temps de nous voir, de sortir. La vie nous a séparées, accentuant nos divergences, nous n'étions plus aussi tolérantes, aussi compréhensives, l'une par rapport à l'autre. Nous nous sommes laissé bouffer, sans jamais prendre le temps de respirer, élevant nos enfants, gérant nos problèmes d'éducation, de couple, de travail, d'argent, de maladie…

Quand nous avons cessé de nous voir, je n'étais pas lassée, plutôt exaspérée par tes prises de position extrêmes. Moi, j'avais d'autres chats à fouetter, d'autres choses à penser, je me débattais déjà du mieux que je pouvais pour faire tourner la maison.

Alors quand je vous invitais chez moi, toi, ton mari, tes enfants (si bruyants il est vrai), j'aurais aimé entendre parler d'autre chose que de tes idées révolutionnaires, de l'apéro au digestif ! Tu ne laissais plus la parole aux autres ! Tu nous clouais le bec sans nous laisser en placer une ! Tu nous déclamais des tirades à n'en plus finir sur la lutte des classes, les méfaits du capitalisme, les gentils ouvriers exploités et les méchants patrons profiteurs… Tout ça me semblait tellement naïf, dépassé !

Ne sois pas fâchée ! Je ne fais que te retranscrire mon état d'esprit de l'époque. Moi aussi, de mon côté, je suis allée loin, à ce moment-là, dans mon degré d'intolérance. Je ne supportais plus rien, j'avais les nerfs à vif du matin au soir, il y avait ces nuits trop courtes, cet état d'épuisement permanent…

Mais il fallait tenir, je n'avais pas le choix ! Toi non plus, tu n'as pas eu le choix, sans doute ? J'ose espérer que tu as véritablement changé, que tu as mis, comme on dit, de l'eau dans ton vin. C'est, en tout cas, ce que tu me dis dans ta lettre. Avec le temps, on se bonifie !

Je ne m'attendais pas à avoir de tes nouvelles, cela m'a vraiment étonnée et agréablement surprise ! Je pensais que tu avais quitté la ville, j'ai su que ton mari était au chômage, qu'il avait du mal à retrouver un poste, que vous alliez très certainement déménager…

Nous, c'est ce que nous avons fait, nous sommes partis, presque du jour au lendemain. Mon mari a eu l'opportunité d'une belle promotion, ça ne se représenterait jamais, nous avons opté pour le changement, une vie différente dans le sud de la France.

Ça n'a pas été toujours simple, il a fallu s'acclimater, mais je ne regrette rien. Nous avons passé de merveilleux moments, avec nos trois filles, dans cette grande maison avec vue sur la Méditerranée.

Nous avons eu une belle vie de famille, surtout quand les filles ont été plus grandes, qu'on a pu les emmener partout avec nous. Nous avons fait des voyages magnifiques ! C'était bien, tout ça, mais c'était avant, avant que tout ne bascule, avant que tout ne s'effondre. Est-ce que tu as su ? On t'a mise au courant ?

Après ce qui est arrivé, il y a bientôt deux ans, je suis remontée vivre ici, où il me reste un peu de famille, mon frère, une tante, du côté de mon père. Les filles avaient déjà quitté la maison, elles étaient étudiantes, nous leur avions acheté un appartement sur Montpellier.

Elles sont restées là-bas, c'était déjà assez difficile pour elles, pas la peine de les arracher à une région où elles avaient passé la majeure partie de leur vie. Elles y ont leurs amours, leurs amis, leurs repères. Sûr, ce n'est pas évident pour moi de les voir si peu, à présent. Mais c'eût été insoutenable de rester là-bas, vraiment.

Je vis mieux ici, là où je suis née. Tant bien que mal, je tente de m'y reconstruire… Je descends par le train aux vacances, je passe une semaine entière avec mes filles, elles me sortent, me cajolent, ça me fait du bien.

L'aînée, qui avait un rendez-vous à Paris pour son mémoire de fin d'études, est venue quelques jours chez moi début mars. D'ailleurs, à cette occasion, nous sommes allées au théâtre, c'est là que tu m'as aperçue… Je ne sais pas, si moi-même, je t'aurais reconnue. Ma vue baisse, je  dois changer de lunettes !

C'est une bonne chose, que nous nous soyons retrouvées. Je suis vraiment touchée. Nous allons avoir tant de choses à nous dire quand nous nous reverrons ! Car nous allons nous revoir, c'est aussi ce que tu souhaites, n'est-ce pas ?

Passe-moi un coup de téléphone quand tu auras cette lettre, je te laisse mes coordonnées ci-dessous. Viens boire un thé, un soir vers cinq heures, nous aurons tout loisir de refaire connaissance.

Anne

mercredi 16 mars 2016

Félicitations

Lettre ouverte

Cher Gérard,

Ce matin, la nouvelle se trouvait en première page du journal local. C'est vraiment génial ! Félicitations ! Ce n'était pourtant pas ton fort, la comédie, quand on se fréquentait !

Mon pauvre ami ! Tu mentais si mal ! Tu arrivais en retard à nos rendez-vous ou alors tu me posais carrément un lapin, et tu avais toujours une bonne excuse pour te faire pardonner. Panne de voiture ou train raté de justesse, ça passait encore.

Mais quand tu t'embarquais dans des histoires rocambolesques, alambiquées, avec enlèvement, séquestration, règlement de comptes, bataille au couteau ou fusillade—tu te trouvais toujours là par hasard—et que ton visage s'empourprait, devenait cramoisi…

Tu t'embourbais, tu t'empêtrais dans des mensonges plus gros que toi. Je ne pouvais m'empêcher de rire, et de te rire au nez ! C'était si drôle ! Mais où allais-tu donc chercher tout ça ?

Remarque, ça ne m'étonne pas trop que tu sois devenu comique. Artiste comique ! Et tu as du succès, ce qui ne gâche rien ! Difficile de faire rire, de nos jours, pas vrai ?

Tu nous fais donc l'honneur de jouer "chez nous" prochainement, de présenter ton dernier spectacle dans cette charmante petite ville provinciale où tu es né, où tu as passé ton enfance et ton adolescence, où tu as connu tes premiers émois, avec moi…

Et moi, et moi, et moi, te souviens-tu de moi ? Je vais venir te voir, sacré Gérard ! Vas-tu au moins me faire sourire ? Vais-je rire autant qu'au temps où nous étions ensemble ?

Avec toi, j'ai souvent ri de bon cœur, aux éclats, à me pisser dessus, même. J'ai ri jaune, aussi, ceci étant. J'ai même pleuré à chaudes larmes quand tu es parti, du jour au lendemain, quand tu m'as quittée sans explication. Sur ce coup-là, pas de discours invraisemblable, pas d'excuse, même bidon ! Rien !

Je n'ai plus jamais eu de tes nouvelles. J'ai même cru que tu étais mort, que tu t'étais suicidé, qu'on t'avait tué. J'ai mis des années à m'en remettre ! Avec le recul, je comprends parfaitement que tu aies voulu tenter ta chance ailleurs, loin d'ici, que tu sois "monté" dans la capitale, comme on dit. Mais pourquoi ne m'as-tu pas proposé de t'accompagner ?

On formait un beau couple, toi et moi, non ? On aurait pu créer un sacré duo ! Toi dans le rôle du beau parleur, moi dans celui de la chiante pas très futée… On pouvait facilement s'inspirer du vécu !

Tu sais, j'ai suivi et je continue à suivre de façon assidue les cours de l'atelier théâtre, à la MJC de mon quartier. Ça m'a beaucoup aidée. Deux fois par an, pour Noël et pour l'arrivée des vacances d'été, nous montons un spectacle, tous ensemble, petits et grands.

Nous n'avons beau être que des amateurs, des provinciaux, ceux dont tu te moques tant dans tes sketches, nous nous débrouillons bien ! Tu devrais venir nous voir, à l'occasion. Ça t'inspirerait peut-être…

Je crois savoir qu'en ce moment, tu es célibataire. C'est, en tout cas, ce qu'écrivent les journaux. M'inviteras-tu à te rejoindre dans ta loge, après ton spectacle ? J'aimerais bien te faire part de mes impressions à chaud !

Quand la fête sera finie, peut-être auras-tu envie d'un dernier verre chez moi plutôt que de rentrer seul à ton hôtel ? J'ai réservé, dès l’ouverture de la billetterie du théâtre, une place au premier rang. Tu me reconnaîtras à mon rire. Si tu parviens à me faire rire, bien sûr ! Alors à bientôt, mon Gérard ! 

Ta Janine

mercredi 2 mars 2016

La fête


Nous étions en plein dans les préparatifs. Les invités arriveraient dès dix-neuf heures trente, il était déjà dix-sept heures et nous avions l'impression que rien ne serait prêt. Où étaient donc les seaux à glace ? Les bouteilles de champagne étaient-elles bien toutes au frais ? Il y avait encore une montagne de toasts à tartiner : pâté, tarama, œufs de lump, tapenade… Qui allait s'en charger ?

Toi, tu t'étais déclaré expert en mojitos pour la première partie de soirée et disc-jockey pour la deuxième. La sono, installée par tes soins, diffusait la musique enchanteresse des vieux Cubains du Buena Vista Social Club. Tu avais disposé, derrière le bar, tous les ingrédients nécessaires à la réalisation du rafraîchissant cocktail : feuilles de menthe, citrons verts, sucre de canne, eau gazeuse, bonnes bouteilles de rhum…

La glace pilée attendait bien sagement dans le compartiment congélateur du réfrigérateur. Les verres allongés, légèrement évasés, lavés et essuyés, étaient parfaitement alignés sur le comptoir. Tu avais aussi prévu un pilon, incontournable, des pailles et des "touillettes". Pour le moment, tu faisais des essais, tu testais différentes préparations, tu goûtais tes mélanges, tes yeux pétillaient.

Moi, je m'activais à la décoration de la grande pièce, couvrant les tables de nappes colorées, gonflant des ballons puis en formant des grappes, que j'accrochais aux murs, certainement blancs autrefois, maintenant gris de saleté et de poussière. Jusqu'à présent je n'avais pas remarqué toutes ces toiles d'araignée, il me faudrait les enlever si jamais je trouvais un balai… Je devrais ensuite disposer les assiettes, les couverts, les serviettes en papier assorties aux nappes.

J'apercevais, dans la cuisine, les verres à eau, mais où étaient donc les verres à vin ? Et les coupes de champagne ? Avait-on pensé aux jus de fruits, aux sodas et à l'eau minérale ? Tout le monde ne buvait pas d'alcool, il y aurait des enfants… Et les bouquets de fleurs, pour égayer les tables ? Avaient-ils été livrés ? Pour le gâteau, heureusement, tout était déjà réglé.

Je me demandais si j'aurais le temps d'aller me refaire une beauté avant l'arrivée des premiers convives. Y avait-il au moins, dans cette salle louée pour l'occasion, un miroir au-dessus du lavabo des toilettes pour dames ? Oh, je voulais juste faire un petit raccord de maquillage, remettre ma coiffure en ordre, rajouter un peu de laque… Vingt ans déjà ! Que le temps avait passé vite !

C'était maintenant la salsa colombienne de Yuri Buenaventura qui emplissait gaiement l'espace. Je suis allée vers toi—tu n'avais pas bougé du bar—, rythmant mes pas sur ceux de la musique, te toisant gentiment et te souriant, pour que ce soit plus convaincant. Je t'ai demandé tendrement, mes mains posées sur tes épaules, de bien vouloir prendre en charge l'opération toasts, puisque, apparemment, pour les mojitos, tout était fait.

Tu m'as répondu en bégayant et en ricanant que c'était toi qui étais fait, et bien fait, comme un rat ! Décidément, tu ne changerais pas, on ne pouvait jamais compter sur toi. Et où était la principale intéressée ? Elle nous avait promis de nous donner un coup de main, elle n'était toujours pas arrivée…

Il faisait très chaud en cette fin de printemps. J'accélérais la cadence, je courais sans répit, passant d'une tâche à une autre, d'une pièce à l'autre et plus le temps passait, plus je trouvais de choses à faire. Tu t'étais à moitié endormi sur les toasts, au coin d'une table, dans la cuisine. La musique s'était tue, rendant l'ambiance pesante.

J'allais te réveiller, te houspiller, faire preuve d'autorité, t'ordonner de finir ce que tu avais commencé ! Non, pas le temps de discuter, encore moins de se disputer. Nous réglerions nos comptes plus tard. Et elle ? Que faisait-elle ? Elle n'était toujours pas là, elle exagérait, tout ça c'était pour elle, je commençais à paniquer… Elle n'allait pas tout de même pas nous planter ?

Je transpirais à grosses gouttes, mes vêtements étaient trempés ; ce n'était pas d'un raccord de maquillage dont j'aurais eu besoin, mais d'une bonne douche glacée ! J'aurais aimé me retrouver sur la banquise, en compagnie des phoques, des pingouins et des ours blancs.

Pour le moment, j'avais d'autres chats à fouetter : la fête d'anniversaire de notre fille unique, vingt ans aujourd'hui, allait bientôt commencer… J'entendis des pas sur le gravier : arrivait-elle, enfin ? Apparemment accompagnée ? À la bonne heure ! Il était dix-neuf heures !

Une famille endimanchée, bruyante, gesticulante, se présenta sur le seuil de la salle de réception. Des gens imbus d'eux-mêmes, des casse-pieds, des sans-gêne, des pique-assiettes. Qui les avait invités ? Je réalisai soudain que j'avais oublié d'acheter les bougies ! J'allais leur donner pour mission de m'en trouver.

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