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mercredi 11 mai 2016

Toi et moi

Lettre ouverte

Salut à toi !

Si je prends ma plume aujourd'hui, c'est par besoin de fixer les choses une bonne fois, une fois pour toutes ! Ce n'est pas tous les jours que l'on se prête à ce genre d'exercice ! Si les mots s'envolent, les écrits restent, c'est bien connu. Quant aux pensées fugaces, volages, furtives…

J'ai décidé de me livrer, d'écrire ce que je n'ai jamais osé te dire. Je veux te révéler ce qui se trouve au plus profond de moi-même. À l'encre noire, sur ces feuilles blanches.

Nous nous connaissons depuis si longtemps, toi et moi ! Nous cohabitons, depuis, depuis, depuis… Le compte n'est pas très difficile à faire. J'ai dû apprendre à te connaître, à m'habituer à toi, au fil des ans. Ça n'a pas toujours été facile, tu le sais bien !

J'apprécie toutes tes qualités : elles se sont renforcées, elles se sont bonifiées, tu as su les mettre en valeur. Tu as toujours cherché à t'améliorer, tu as toujours eu un niveau d'exigence très élevé envers toi-même. Un peu trop, tu ne crois pas ?

Aux qualités, correspondent les défauts. La limite est parfois mince ! Peut-on atteindre la perfection ? À des moments, on croit y parvenir ; à d'autres rien à faire, c'est plus fort que soi, au diable les bonnes résolutions… Chassez le naturel, il revient au galop ! Alors on s'en veut.

Pourquoi les autres paraissent-ils si forts, tellement à l'aise, moi pas ? Pourquoi sont-ils heureux, pas moi ? Pourquoi est-ce que je n'ose pas ? Pourquoi tant de tristesse et pas assez d'humour, pourquoi tant de colère et si peu d'amour ?

Je te côtoie, je te combats, je t'apprivoise. La partie n'est jamais gagnée. Je souhaite juste que les choses soient supportables. Il semblerait qu'elles le soient plus, ces derniers temps. J'ai tellement douté de toi ! Je n'avais pas confiance, ni en toi ni en personne.

J'ai toujours eu l'impression d'être minable, médiocre, moins que rien. J'avais la sensation de ne jamais aller au fond des choses, tout me paraissait insurmontable, infranchissable ; je ne me donnais pas les moyens.

J'ai toujours eu peur de mes propres envies, je craignais le regard des autres, je ne supportais pas qu'ils puissent me juger. Je te jugeais, aussi, je te jaugeais, très sévèrement.

Depuis un an, je te fais davantage confiance. Comme tu as changé ! Comme mon regard sur toi s'est métamorphosé ! Je crois en toi, maintenant. Il en aura fallu, du temps ! Tout est tellement plus appréciable depuis qu'il y a quelqu'un dans ta vie ! Quelqu'un qui t'aime, qui te le dit, qui te le prouve.

De tes défauts, il fait avec. Il apprécie ton indépendance, il respecte ta solitude, il n'est pas contre un peu de caractère ! Il s'accommode de tes coups de gueule, de tes éclats de colère…

Il te prend comme tu es, avec tes expériences, bonnes ou mauvaises, avec tes cassures, tes fêlures, tes rafistolages. En retour, tu lui donnes tes richesses, tu lui offres comme que tu n'as jamais pu le faire avant. L'amour te fait aimer la vie, il te fait grandir, il t'irradie.

Je peux enfin t'aimer comme tu es : une femme de quarante-trois ans, encore jolie, et amoureuse. Ah ! L'amour-propre, l'amour de soi ! Aujourd'hui, je t'accepte telle que tu es, telle que tu t'es construite, avec tes forces et tes faiblesses. Car c'est ainsi que tu t'es faite, et c'est ainsi qu'il t'aime.

Le regard qu'il te porte a changé ta vision du monde, il est grand temps de te réconcilier avec toi-même. Je l'aime, j'aime comme il m'aime. Et pour la première fois de ma vie, parce que c'est lui, je dis : "Je t'aime."

Elizabeth

vendredi 15 avril 2016

Courrier du cœur

Lettre ouverte

Bonjour à vous,

Ne cherchez pas. Vous ne me connaissez pas. Je ne fais partie ni de votre famille, ni de vos amis. Vous ne m'avez jamais vue. Vous n'avez jamais fait attention à moi. Vous ignorez mon existence.

Je suis une femme quelconque, insignifiante. Vous ne saurez pas grand-chose à mon sujet. Simplement l'essentiel, juste ce que j'ai à vous dire. Je reste tapie dans l'ombre, bien à l'abri, derrière mon écran. Je tiens à rester anonyme.

Je ne recherche ni votre assentiment, ni votre sympathie, encore moins votre amour. J'ai ma propre famille, j'ai mes propres amis. Je n'ai pas besoin de vous, humainement parlant. Qu'avez-vous de vivant ?

J'ai du mal à concevoir que vous puissiez mener une existence "banale". De toute façon, cela m'intéresse peu. En matière de vie privée, vous avez toujours su faire preuve de discrétion, tant mieux. Peu m'importe qui vous aimez, où et comment vous vivez.

Moi, ce que j'aime chez vous, c'est votre musique. Celle que vous créez, sans faillir, depuis plus d'un quart de siècle. Oui, le temps passe ; on n'y peut rien ; mais vous, vous êtes toujours debout.

J'avais vingt ans à peine lorsque j'ai fait connaissance avec vous. Nous étions au début des années quatre-vingt, une nouvelle vague déferlait d'Angleterre, atteignait ma petite ville de province. Après le "no future" du punk, le spleen de la new wave.

J'ai immédiatement adhéré à cette musique froide, hivernale, à ces sonorités caverneuses, à ces voix d'outre-tombe. Tout cela parlait à mes sens, faisait battre mon coeur, m'allait droit à l'âme.

J'ai quitté mes tenues colorées, un brin baba, pour des vêtements plus sobres, de couleur noire. J'ai coupé et hérissé mes cheveux en touffe compacte, je me suis maquillée en conséquence : fond de teint pâle, yeux charbonneux, lèvres rouge sang.

J'ai changé d'amis, changé mes sorties, changé d'état d'esprit, changé de mode de vie. Alcools forts, stupéfiants, nuits blanches aux issues incertaines, petits matins troubles, angoisse du jour naissant…

J'étais une jeune femme tourmentée, peu sûre d'elle, traversée d'idées morbides. Votre musique accompagnait mes errances.

Pour la plupart des gens, la jeunesse reste la jeunesse et, passé un certain âge, tout rentre dans l'ordre. On oublie les folies, on stoppe les excès, on rentre chez soi, on fait des enfants. C'est légitime. C'est salutaire. Pour moi, les choses se sont passées autrement. Ou ne se sont pas passées. Peu importe. J'avais promis de ne vous dire que le minimum.

Votre musique fait partie intégrante de ma vie. Et si je vous ai fait des infidélités—le courant musical était suffisamment vaste, prolifique, créatif, pour laisser place à une multitude d'artistes—, vous avez toujours été au dessus du panier.

D'abord en termes de qualité : combien ont cherché, cherchent toujours à vous copier ! Personne n'a jamais réussi à vous égaler. En termes d'endurance : vous battez des records de longévité.

Vous continuez. Vous existez. L'inspiration ne vous lâche pas. Vos derniers disques sont aussi dignes d'intérêt que les premiers. Et en concert, vous dépotez !

Maîtrise, aplomb, maturité. Certes, vous avez changé. Certes, vous avez vieilli. Moi aussi, j'en suis là : c'est notre lot à tous, êtres humains faits de chair, de sang, de sentiments.

Pour mes comptes rendus de concert, je fais appel à ma mémoire, à mes cinq sens, à mon registre d'émotions. J'étais là, hier soir, bien entendu, pour votre seule date parisienne ! La scène reste un partage unique, privilégié.

Aujourd'hui, je suis allée sur votre site Internet pour vérifier une information que je voulais inclure dans mon article. Maintenant, avec l'ADSL… Tout va si vite, tout est accessible, le monde entier est à portée de main.

Évidemment, je ne me suis pas contentée de rechercher l'information qui m'intéressait, je suis restée des heures en ligne à tout explorer de fond en comble, à décortiquer les rubriques, à visionner de magnifiques photos d'archives. Du coup, mon compte rendu n'est pas fini et je suis en train de vous écrire.

J'ai besoin de vous dire ce que vous disent sans doute des milliers de fans : que je vous suis toujours fidèle et dévouée, que votre musique me fait du bien ; j'ajouterais beaucoup plus qu'à mes vingt ans.

Je veux vous remercier de continuer à jouer, de toujours innover, sans céder à la facilité. Qu'avez-vous à prouver ? Pourtant, vous vous surpassez !

Avec le recul, je réalise à quel point j'ai eu raison de vous aimer. Ce n'est pas vous qui m'avez rendue triste et mélancolique, cela préexistait chez moi depuis l'enfance. Peut-être, même, avant la naissance.

Votre musique a trouvé un terrain favorable pour s'implanter, vos textes ont trouvé écho en moi, alimenté mon vague à l'âme, nourri mes fantasmes, donné corps à mes obsessions…

Mais je ne suis plus la même femme, aujourd'hui. Le temps a passé et heureusement, je suis un peu plus sereine.

Toutes ces choses étaient au fond de moi depuis trop longtemps ! Je me sens plus légère, à présent. Je vais vous quitter et retourner à mon article. Oh, j'écris sans prétention aucune, à mes heures perdues, par amour de la musique.

Merci à vous.

Continuez à me faire plaisir, à m'étonner, à me surprendre.

Vous : le groupe parfait.

Cette entité indissociable, inaltérable, indestructible.

Restez ensemble, ne me décevez jamais.

Elizabeth

Texte déjà paru sur Hautetfort

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jeudi 7 avril 2016

Vendredi soir

Lettre ouverte

Très cher danseur,

Nous devions nous revoir aujourd’hui, ce vendredi tout blanc. Depuis une bonne semaine, il neige tous les jours, c’est impressionnant ! Je m’en souviendrai, de ces vacances d’hiver ! Je n’ai pas pu aller au ski, mais j’ai été servie, jusque devant ma porte !

J’apprécie ce temps hivernal, flottant, léger, aérien… Je peux rester chez moi, contemplative, à regarder mon jardin se couvrir de parures scintillantes…

Au cours de la semaine, je suis allée faire de longues marches dans la neige. C’est tellement agréable, les sensations qu'on a !

J’aime sentir mes pieds s’enfoncer délicatement dans le tapis blanc, j’aime entendre ce bruit mat, caractéristique, du tassement de la neige sous la semelle des chaussures, j’aime ce froid sec qui rosit mes joues, j’aime être aveuglée par la blancheur luminescente des paysages…

Nous nous sommes connus le samedi précédent, dans ce club rock où, l’un comme l’autre, nous aimons venir nous amuser. Nous nous sommes rapprochés, au fil de la longue nuit… J’ai beaucoup aimé la façon dont les choses se sont passées entre nous, surtout quand nous avons commencé à danser ensemble.

À la fin de la soirée, nous avons échangé nos numéros de téléphone : tu m’as appelée le dimanche soir, mais mon portable n’arrêtait pas de couper. Alors tu m’as laissé ce message, plein de promesses, où tu me proposais de nous revoir pour discuter, pour faire plus ample connaissance, après notre samedi fulgurant… C’étaient tes propres mots. Ce vendredi, par exemple ?

Lundi, j’étais sur un petit nuage, la vie semblait si facile ! Je suis allée à ce concert dont je t’ai parlé le lendemain, au téléphone : Interzone, une rencontre étonnante entre la musique orientale traditionnelle et la guitare rock du meilleur groupe qui soit : Noir Désir. Le jeu très expressif de Serge Teyssot-Gay s’allie généreusement à celui de ce grand maître de oud Syrien, Khaled Aljaramani.

Mardi, j’ai finalisé ce recueil de poésies dont je t’avais parlé, tu sais, celui que j’ai composé spécialement pour un concours littéraire. Il m’a fallu ensuite choisir d’autres textes que je voulais présenter aussi, d’autres poèmes, de courts récits…

J’ai tout imprimé proprement et je suis allée déposer mes précieux documents dans un service de reprographie. Ce serait prêt jeudi. J’ai préparé une grande enveloppe, je me suis occupée des formalités d’inscription, il fallait que ce projet aboutisse, j’y travaillais depuis longtemps, déjà ! Je pensais d’avance au plaisir que j’aurais à aller à la Poste pour faire partir mon envoi. 

Mercredi, j’ai rangé, fait un sacré ménage dans mon appartement. Il fallait que ce soit net, propre, que je m’y sente bien, que j’aie du plaisir à t’y recevoir, si jamais… Pour ce vendredi, tu avais proposé de nous retrouver à Paris, en début d’après-midi. Il y aurait tant de choses à y faire !

Le cadre de la capitale me semblait plus excitant, pour nos retrouvailles, que mon coin de campagne. Quoique, sous la neige, c’est vraiment joli... Il nous faudrait d'abord parler, faire plus ample connaissance. Après, la Ville Lumière répondrait à chacun de nos désirs... C’était ouvert. Plus que mon jardin sous la neige !

Jeudi, après la Poste, j’ai fait un tas de courses, un tas de petits trucs reportés jour après jour et que je m’obligeais à faire, maintenant. C’était le moment ou jamais : vendredi on se voyait alors je n’aurais pas le temps, ensuite ce serait le week-end puis la reprise du travail, lundi... Tout devait être en ordre avant vendredi.

J’ai eu quatre jours pour mener à bien tout ce que j’avais prévu. Il me semblait important de finir ce que j’avais commencé avant d’entamer, peut-être, de nouvelles choses avec toi. L’optique de vendredi, c’était parfait pour moi. Quand ça a été fini, j’ai eu le sentiment d’une page qui allait se tourner. J’allais pouvoir espérer, envisager…

J’étais curieuse de savoir de quelle façon nous allions nous retrouver, loin des sunlights, sans l’alcool pour lever les inhibitions. Ta voix me plaisait bien, au téléphone, tu t’exprimais avec assurance, avec une grande richesse de langage.

J’ai adoré que tu parles de notre rencontre comme d’un samedi fulgurant parce que "fulgurant(e)", c’est faire des éclairs, produire la foudre, jeter une lumière vive, rapide. Ça frappe soudainement l’esprit.

Jeudi soir un peu avant vingt heures, tu m’as envoyé un message, sur mon téléphone portable. J’étais en train de tapoter sur le clavier de mon ordinateur, j’avais l’idée d’une nouvelle histoire, un conte cruel… La petite bête électronique a couiné, je m’en suis saisie et j’ai vu ton prénom s’afficher sur l'écran.

Mon cœur s’est mis à battre fort. Et puis j’ai lu tes mots : "Je suis désolé mais ce n’est pas possible pour demain". C’était trop beau, ça me tombait du ciel et puis ça m’échappait. J’ai fait défiler la suite : tu me parlais d’une grippe carabinée, tu appellerais quand tu irais mieux…

Déjà, mardi, tu m’avais dit que tu te sentais fiévreux. Tu avais la voix enrhumée. Tu étais passé à la pharmacie acheter de quoi te soigner, tu allais te coucher tôt, récupérer, ça irait mieux le lendemain ! Je t’ai vivement souhaité de te rétablir rapidement ! Eh bien non : la grippe, elle t’a choisi là, justement, au moment de poursuivre notre histoire…

J'ai eu des doutes : était-ce vraiment si important, qu’on se revoie ? Je n’ai gardé qu’un souvenir flou de ton visage, sous les lumières flatteuses de la piste de danse. Ça tombait tellement mal, ce qui t’arrivait !

J’ai repris mes travaux d’écriture jusque tard dans la soirée. Je n’avais que cela à faire, que cela à penser.

Mon vendredi ne fut ni triste ni vide. J’ai fait ma vie sans toi, comme si de rien n’était. J’avais une randonnée prévue avec d’autres personnes, j’y suis allée. J’avais décidé d’attendre le dernier moment pour l’annuler.

Tu vois, j’ai bien fait de rester prudente. Aujourd’hui, j’ai été contente de marcher, je ne suis pas restée seule à me lamenter sur un vendredi qui ne s’est pas fait.

J’espère sincèrement que tu vas vite guérir. On finira par se revoir, un jour ou l’autre ! Nos chemins ont dû déjà se croiser, quand tu habitais et travaillais pas loin de chez moi. Mais c’est confus, soudain. J’ai oublié un tas de choses dont tu m’as parlé. Je n’ai pas tout imprimé, désolée !

Dors, dors, repose-toi bien, reprends des forces ! Bientôt minuit, bientôt samedi : le jour où nous devions nous revoir est passé. Il n’a pas existé.

Je vais poursuivre ma vie de célibataire, sortir comme j’avais déjà prévu de le faire avant de te rencontrer. Mon billet pour un concert de rock est réservé pour ce soir depuis plus d’une semaine, je vais voir trois groupes dont, en tête d’affiche, le légendaire Fishbone avec son étonnant chanteur saxophoniste.

Va savoir comment se serait passé ce vendredi, si notre rencontre avait eu lieu ? T’aurais-je proposé de m’accompagner à ce concert, le samedi ? Aurais-tu accepté ? Pourquoi es-tu tombé malade ?

Je reste libre de mes mouvements jusqu’à nouvel ordre, la vie continue, pour moi, comme avant. Il ne s’est rien passé, tout ça n’est que du vent. On va tout oublier ? Non, ce n’est qu'un petit contretemps, n’est-ce pas ? Tords le cou vite fait à ta sale grippe carabinée !

Tendres pensées,

Pénélope

PS : Carabiné(e), de carabiner, se battre, souffler en tempête, et de carabine (arme du carabin). Un samedi fulgurant, ta grippe carabinée… Je pense à toi, au fond de ton lit, dans ton appartement que je ne connais pas encore. Tu dois dormir profondément.

jeudi 24 mars 2016

Retrouvailles

Lettre ouverte

Chère Claudine,

Ta lettre est arrivée il y a presque un mois déjà, mais voilà seulement que je trouve le temps pour te répondre.

Alors donc tu étais au théâtre le même soir que moi ? Comment avons-nous fait pour ne pas nous y croiser plus tôt ? Je le fréquente assidûment, ce théâtre, depuis que je suis revenue vivre ici, dans cette ville où nous avons été longtemps amies… Surtout à l'adolescence. J'aimais bien nos discussions, à cette époque, nos discours enflammés, nos échanges d'idées passionnés…

Après nous nous sommes mariées, nous avons eu des enfants, des responsabilités, nous n'avions plus le temps de nous voir, de sortir. La vie nous a séparées, accentuant nos divergences, nous n'étions plus aussi tolérantes, aussi compréhensives, l'une par rapport à l'autre. Nous nous sommes laissé bouffer, sans jamais prendre le temps de respirer, élevant nos enfants, gérant nos problèmes d'éducation, de couple, de travail, d'argent, de maladie…

Quand nous avons cessé de nous voir, je n'étais pas lassée, plutôt exaspérée par tes prises de position extrêmes. Moi, j'avais d'autres chats à fouetter, d'autres choses à penser, je me débattais déjà du mieux que je pouvais pour faire tourner la maison.

Alors quand je vous invitais chez moi, toi, ton mari, tes enfants (si bruyants il est vrai), j'aurais aimé entendre parler d'autre chose que de tes idées révolutionnaires, de l'apéro au digestif ! Tu ne laissais plus la parole aux autres ! Tu nous clouais le bec sans nous laisser en placer une ! Tu nous déclamais des tirades à n'en plus finir sur la lutte des classes, les méfaits du capitalisme, les gentils ouvriers exploités et les méchants patrons profiteurs… Tout ça me semblait tellement naïf, dépassé !

Ne sois pas fâchée ! Je ne fais que te retranscrire mon état d'esprit de l'époque. Moi aussi, de mon côté, je suis allée loin, à ce moment-là, dans mon degré d'intolérance. Je ne supportais plus rien, j'avais les nerfs à vif du matin au soir, il y avait ces nuits trop courtes, cet état d'épuisement permanent…

Mais il fallait tenir, je n'avais pas le choix ! Toi non plus, tu n'as pas eu le choix, sans doute ? J'ose espérer que tu as véritablement changé, que tu as mis, comme on dit, de l'eau dans ton vin. C'est, en tout cas, ce que tu me dis dans ta lettre. Avec le temps, on se bonifie !

Je ne m'attendais pas à avoir de tes nouvelles, cela m'a vraiment étonnée et agréablement surprise ! Je pensais que tu avais quitté la ville, j'ai su que ton mari était au chômage, qu'il avait du mal à retrouver un poste, que vous alliez très certainement déménager…

Nous, c'est ce que nous avons fait, nous sommes partis, presque du jour au lendemain. Mon mari a eu l'opportunité d'une belle promotion, ça ne se représenterait jamais, nous avons opté pour le changement, une vie différente dans le sud de la France.

Ça n'a pas été toujours simple, il a fallu s'acclimater, mais je ne regrette rien. Nous avons passé de merveilleux moments, avec nos trois filles, dans cette grande maison avec vue sur la Méditerranée.

Nous avons eu une belle vie de famille, surtout quand les filles ont été plus grandes, qu'on a pu les emmener partout avec nous. Nous avons fait des voyages magnifiques ! C'était bien, tout ça, mais c'était avant, avant que tout ne bascule, avant que tout ne s'effondre. Est-ce que tu as su ? On t'a mise au courant ?

Après ce qui est arrivé, il y a bientôt deux ans, je suis remontée vivre ici, où il me reste un peu de famille, mon frère, une tante, du côté de mon père. Les filles avaient déjà quitté la maison, elles étaient étudiantes, nous leur avions acheté un appartement sur Montpellier.

Elles sont restées là-bas, c'était déjà assez difficile pour elles, pas la peine de les arracher à une région où elles avaient passé la majeure partie de leur vie. Elles y ont leurs amours, leurs amis, leurs repères. Sûr, ce n'est pas évident pour moi de les voir si peu, à présent. Mais c'eût été insoutenable de rester là-bas, vraiment.

Je vis mieux ici, là où je suis née. Tant bien que mal, je tente de m'y reconstruire… Je descends par le train aux vacances, je passe une semaine entière avec mes filles, elles me sortent, me cajolent, ça me fait du bien.

L'aînée, qui avait un rendez-vous à Paris pour son mémoire de fin d'études, est venue quelques jours chez moi début mars. D'ailleurs, à cette occasion, nous sommes allées au théâtre, c'est là que tu m'as aperçue… Je ne sais pas, si moi-même, je t'aurais reconnue. Ma vue baisse, je  dois changer de lunettes !

C'est une bonne chose, que nous nous soyons retrouvées. Je suis vraiment touchée. Nous allons avoir tant de choses à nous dire quand nous nous reverrons ! Car nous allons nous revoir, c'est aussi ce que tu souhaites, n'est-ce pas ?

Passe-moi un coup de téléphone quand tu auras cette lettre, je te laisse mes coordonnées ci-dessous. Viens boire un thé, un soir vers cinq heures, nous aurons tout loisir de refaire connaissance.

Anne

mercredi 16 mars 2016

Félicitations

Lettre ouverte

Cher Gérard,

Ce matin, la nouvelle se trouvait en première page du journal local. C'est vraiment génial ! Félicitations ! Ce n'était pourtant pas ton fort, la comédie, quand on se fréquentait !

Mon pauvre ami ! Tu mentais si mal ! Tu arrivais en retard à nos rendez-vous ou alors tu me posais carrément un lapin, et tu avais toujours une bonne excuse pour te faire pardonner. Panne de voiture ou train raté de justesse, ça passait encore.

Mais quand tu t'embarquais dans des histoires rocambolesques, alambiquées, avec enlèvement, séquestration, règlement de comptes, bataille au couteau ou fusillade—tu te trouvais toujours là par hasard—et que ton visage s'empourprait, devenait cramoisi…

Tu t'embourbais, tu t'empêtrais dans des mensonges plus gros que toi. Je ne pouvais m'empêcher de rire, et de te rire au nez ! C'était si drôle ! Mais où allais-tu donc chercher tout ça ?

Remarque, ça ne m'étonne pas trop que tu sois devenu comique. Artiste comique ! Et tu as du succès, ce qui ne gâche rien ! Difficile de faire rire, de nos jours, pas vrai ?

Tu nous fais donc l'honneur de jouer "chez nous" prochainement, de présenter ton dernier spectacle dans cette charmante petite ville provinciale où tu es né, où tu as passé ton enfance et ton adolescence, où tu as connu tes premiers émois, avec moi…

Et moi, et moi, et moi, te souviens-tu de moi ? Je vais venir te voir, sacré Gérard ! Vas-tu au moins me faire sourire ? Vais-je rire autant qu'au temps où nous étions ensemble ?

Avec toi, j'ai souvent ri de bon cœur, aux éclats, à me pisser dessus, même. J'ai ri jaune, aussi, ceci étant. J'ai même pleuré à chaudes larmes quand tu es parti, du jour au lendemain, quand tu m'as quittée sans explication. Sur ce coup-là, pas de discours invraisemblable, pas d'excuse, même bidon ! Rien !

Je n'ai plus jamais eu de tes nouvelles. J'ai même cru que tu étais mort, que tu t'étais suicidé, qu'on t'avait tué. J'ai mis des années à m'en remettre ! Avec le recul, je comprends parfaitement que tu aies voulu tenter ta chance ailleurs, loin d'ici, que tu sois "monté" dans la capitale, comme on dit. Mais pourquoi ne m'as-tu pas proposé de t'accompagner ?

On formait un beau couple, toi et moi, non ? On aurait pu créer un sacré duo ! Toi dans le rôle du beau parleur, moi dans celui de la chiante pas très futée… On pouvait facilement s'inspirer du vécu !

Tu sais, j'ai suivi et je continue à suivre de façon assidue les cours de l'atelier théâtre, à la MJC de mon quartier. Ça m'a beaucoup aidée. Deux fois par an, pour Noël et pour l'arrivée des vacances d'été, nous montons un spectacle, tous ensemble, petits et grands.

Nous n'avons beau être que des amateurs, des provinciaux, ceux dont tu te moques tant dans tes sketches, nous nous débrouillons bien ! Tu devrais venir nous voir, à l'occasion. Ça t'inspirerait peut-être…

Je crois savoir qu'en ce moment, tu es célibataire. C'est, en tout cas, ce qu'écrivent les journaux. M'inviteras-tu à te rejoindre dans ta loge, après ton spectacle ? J'aimerais bien te faire part de mes impressions à chaud !

Quand la fête sera finie, peut-être auras-tu envie d'un dernier verre chez moi plutôt que de rentrer seul à ton hôtel ? J'ai réservé, dès l’ouverture de la billetterie du théâtre, une place au premier rang. Tu me reconnaîtras à mon rire. Si tu parviens à me faire rire, bien sûr ! Alors à bientôt, mon Gérard ! 

Ta Janine