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samedi 11 juin 2016

L'appartement

Trilogie des voisines 1 sur 3

Septembre 2007

Une sorte de malédiction semblait peser sur cet appartement. Le couple qui avait habité là précédemment, au premier étage, s'était déjà montré particulièrement bruyant, peu respectueux du voisinage. Il se manifestait par des cris perçants, violents, cinglants ; ses disputes effroyables étaient généralement suivies de gémissements impudiques, particulièrement gênants pour l'entourage, caractéristiques d'une intense activité sexuelle de réconciliation.

La fille avait un comportement agressif, hystérique ; le garçon subissait, était poussé à bout. C'était, du moins, l'impression que j'avais, dans ce que j'entendais, presque au-dessus de ma tête. Elle le houspillait, le provoquait, lui faisait des reproches ; il ne semblait pas réagir. Alors elle insistait, revenait à la charge, toujours plus colérique, accusatrice. Il devait se contenir un moment puis le ton montait ; il finissait par perdre son calme et répondait lui aussi en criant. Dans mes souvenirs, je ne crois pas qu'ils en soient venus aux mains, qu'ils soient allés jusqu'à se battre. Leurs rapports étaient houleux, très conflictuels, mais la violence était, apparemment, surtout verbale.

Quand il n'en pouvait plus de toute cette agressivité, de toute cette méchanceté de la part de sa compagne, il quittait l'appartement en claquant fortement la porte derrière lui. Tout l'immeuble en vibrait. Ça valait mieux qu'une gifle. S'il parvenait à la "raisonner", s'en suivait une partie de jambes en l'air tout aussi peu discrète que la dispute qui avait précédé. C'est elle qu'on entendait le plus, dans ces moments-là aussi. Lui me faisait l'effet d'un homme objet, d'un pauvre type pris en otage, entraîné malgré lui dans une relation passionnelle orageuse, qui le dépassait et qu'il subissait, en victime consentante. Il devait malgré tout l'aimer sincèrement, cette harpie qui le malmenait si durement. Mais il aurait certainement préféré que les choses soient plus simples.

Ça a duré ainsi un an ou deux, peut-être davantage, je ne sais plus vraiment. C'était de temps en temps seulement, ça restait supportable. On en riait plutôt, dans l'immeuble. Mon voisin de gauche, qui habitait au rez-de-chaussée, comme moi, juste au-dessous de l'appartement des "gêneurs", m'avait raconté comment un repas familial printanier, pris sur la terrasse, avait été fortement perturbé par les manifestations plus qu'explicites du couple, qui baisait fenêtres ouvertes.

Dans cet immeuble où je suis toujours locataire, les appartements sont petits : ce sont des studios de 30 m2 avec salle de bain et WC séparés. Les gens qui viennent y vivre en couple et même quelquefois en famille ne sont là que transitoirement, en dépannage, en attente d'un endroit plus spacieux. Ça se comprend ! Nous ne sommes qu'une poignée d'irréductibles—tous des gens seuls— à vivre là depuis longtemps ; cela fera dix ans pour moi cette année ! Nous nous plaisons ici, la campagne est toute proche ; nous nous connaissons bien, nous nous rendons service…

Le couple infernal a fini par déménager, nous n'en avons plus entendu parler. Ont-ils trouvé un pavillon isolé, dans lequel se livrer, en toute impunité, à leurs petits jeux sadomasochistes ? Se sont-ils séparés ? Nous ne le saurons probablement jamais. D'autres locataires se sont installés dans l'appartement du premier étage sans que nous ayons à nous plaindre de quoi que ce soit. Du bruit, il y en a toujours un peu, dans ce genre d'immeuble aux cloisons minces, peu insonorisées ; mais tant que ça ne dépasse pas ni un certain niveau sonore ni une certaine fréquence… Nous acceptons la musique de l'un, la fête bien arrosée d'un autre, un chien qui aboie, des enfants qui jouent dans le couloir… Et si nous nous sentons vraiment dérangés, nous pouvons toujours aller frapper, en toucher deux mots.

Ce fut au tour d'une jeune femme blonde, très mince, environ la trentaine, plutôt jolie, d'emménager dans l'appartement du premier. C'était il y a deux ou trois ans, peut-être plus, je ne m'en souviens pas précisément. J'ai reçu une fois sa visite : elle était souriante, toute pimpante, très polie. Elle venait me dire que des ouvriers passeraient le lendemain par mon jardin pour lui installer une antenne parabolique ; elle s'inquiétait de savoir si je n'y voyais pas d'inconvénients. Elle voulait mon accord, pour ne pas avoir d'ennuis, a-t-elle rajouté. Je le lui donnai, bien sûr !

C'est quelques mois plus tard que les ennuis ont commencé, il me semble que c'était au printemps de l'an dernier. On se réveille en pleine nuit, on entend une violente dispute entre un homme et une femme. On ne sait pas de quel appartement ça vient, peut-être bien que ça se passe dehors ? C'est fort et intense, ça dure longtemps, sans apaisement. On essaye de se rendormir, on n'y parvient pas ; on hésite à sortir de chez soi pour aller voir ce qui se passe, on sort quand même, on ne voit rien, on n'arrive pas à déterminer d'où ça provient. De toute façon, c'est tellement délicat d'intervenir dans l'histoire d'un couple qui se déchire… On prend son mal en patience, ça finit par s'arrêter, on se rendort ; le lendemain on a presque oublié, on a juste mal dormi, fait un mauvais rêve…

Un mois après, ça recommence, on entend des insultes de part et d'autre, une voix de femme qui hurle : "Dégage !" et une voix d'homme qui la traite de salope. On comprend alors que ça vient du premier étage, de l'appartement du fond, à gauche, côté jardin. On repense à la jeune femme blonde, on a du mal à l'imaginer en furie, elle qui paraît si délicate, si douce, si calme. On se demande qui la maltraite, qui lui manque à ce point de respect. Cette nuit-là, elle le jette dehors, on entend la porte claquer et des pas dévaler les escaliers ; on pense alors : "Bon débarras !"

Mais quelques nuits plus tard, il revient à la charge, à une heure où tout le monde dort ; il cogne à sa porte, il crie, il veut qu'elle lui ouvre, elle ne veut pas, elle parle fort, elle est dans les reproches, il la supplie de lui ouvrir, il s'énerve, il donne des coups de pied, elle hurle de l'autre côté… Ça dure longtemps, c'est insupportable, personne n'intervient, on ne sait pas quoi faire, peut-être qu'il faudrait appeler la police ? Les bruits cessent enfin, il nous semble qu'il s'en va. On se dit, en cherchant le sommeil, qu'une histoire se termine ; que lorsqu'on en est là, dans les injures, la colère, le mépris, quand on ne se supporte plus, à ce point-là, il est temps que ça s'arrête.

Ça recommence, tout l'été, à l'automne, puis en hiver. Ils continuent à se voir, apparemment il vit chez elle, au moins par intermittence. Il lui fait des scènes terribles de jalousie, elle l'affronte, elle lui répond, ils se traitent de tous les noms ; elle le met à la porte, il revient, il demande pardon, elle accepte. Pendant quinze jours c'est le beau fixe, puis les crises recommencent, toujours en pleine nuit, indifféremment en semaine ou le week-end.

La police se déplace plusieurs fois. Il y a bien des gens que ça gêne, tout de même ! Ne serait-ce parce qu'en premier lieu, c'est du tapage nocturne : appelons les choses par leur nom ! Et puis surtout, cette jeune femme blonde, n'est-elle pas en danger, avec un homme jaloux, violent, qui la menace continuellement ? Nous en parlons, entre voisins. La retraitée nouvellement arrivée, au premier, dans l'appartement mitoyen, juste au-dessus du mien, nous affirme qu'il la frappe ; elle entend les claques, les coups, les pleurs, les plaintes. C'est elle qui a appelé la police à plusieurs reprises : elle ne pouvait pas supporter d'entendre cette femme se faire ainsi humilier, démolir, de l'autre côté de la cloison. Nous ne comprenons pas comment elle puisse rester avec un homme pareil. D'autant plus qu'une fois la police sur place, elle affirme que ce n'est rien, qu'il ne s'est rien passé de grave.

La voisine dit que maintenant, puisque cette femme couvre l'homme qui la bat, elle n'appellera plus la police. Nous savons dorénavant à quoi cet homme ressemble : petit, brun, baraqué, le regard fuyant, nous le voyons souvent attendre sa copine sur le parking. Il possède une énorme BMW noire et brillante, dont il prend grand soin. Nous nous demandons quand tout cela va s'arrêter, si cela va s'arrêter un jour. C'est toujours le même scénario : elle le met à la porte après un nouveau drame, il revient quelques jours plus tard faire le scandale devant sa porte à trois heures du matin, elle finit par lui ouvrir, ils vivent ensemble jusqu'à ce que la situation tourne à nouveau au vinaigre, elle le jette dehors…

La retraitée a déménagé fin mai, pour un appartement plus grand, et certainement plus calme. Cela fait maintenant plus d'un an que nous subissons des tapages incessants. Le plus triste là-dedans, c'est que contrairement au couple d'avant, aucun bruit dans l'appartement, ne vient, apparemment, témoigner d'une vie sexuelle démonstrative et débridée. Il n'y aurait donc pas de réconciliation sur l'oreiller ? Ou alors seulement des emportements pudiques, furtifs et silencieux, ne laissant aux voisins que le pire de leur vie intime ?

Les choses se sont accélérées à l'aube d'un nouvel été. Les clashs sont devenus de plus en plus fréquents, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, augmentant en volume et en violence. Ça devenait impossible à gérer. Le jour, je n'étais pas tranquille dans mon jardin, ils hurlaient les fenêtres ouvertes, les volets à moitié fermés, se jetant les pires insultes au visage. La nuit, mon sommeil était interrompu par des cris déments, surexcités ; j'entendais des objets qui tombaient par terre ou qu'on jetait contre les murs, des bruits de lutte, des corps qui s'affrontent, qui s'attrapent, qui se font mal ; et toujours ces injures insupportables, toujours les mêmes odieuses injures, et puis d'infâmes vulgarités.

Je ne parvenais pas à appeler la police, non par peur des représailles, mais parce que dans ma tête, je voyais clignoter les mots "délation", "collaboration", "pacte avec l'ennemi".  Mon camp n'a jamais été du côté de la police, alors j'ai choisi d'autres modes de "résistance", plus pacifiques mais peu efficaces, je dois l'avouer. J'ai prévenu le syndicat des propriétaires, j'ai affiché dans le couloir de l'immeuble des mots de mécontentement au lendemain d'une nouvelle crise, j'ai adressé au couple plusieurs lettres anonymes, courtoises mais menaçantes… Rien n'y a fait, bien sûr.

Lorsque je les croisais, ensemble ou individuellement, je détournais la tête et le regard, je ne leur disais pas bonjour. Ils me pourrissaient littéralement la vie mais je ne parvenais pas à le leur dire en face. J'avais peur d'affronter des gens capables de se comporter de façon aussi extrême, si loin de ma propre façon d'être et de penser. Car en retour, j'aurais reçu à coup sûr des agressions verbales, peut-être même des menaces, je n'avais pas envie d'alimenter leur rapport déjà exacerbé à la violence. Alors quoi ? Compter sur le ras-le-bol des voisins, attendre que les autres réagissent à ma place ?

Beaucoup ont essayé d'intervenir, à ce que j'en ai su, mais ils se sont faits proprement rembarrés. "Occupez-vous de vos affaires" leur a-t-on répondu. "Ne vous mêlez pas de ça, ça ne vous regarde pas !" L'enfer a continué tout l'été. Le couple fonctionnait toujours selon le même processus destructeur, c'était cyclique, personne n'était dupe. Que faire pour que ça cesse ?

J'en voulais à la jeune femme blonde d'aimer un tel homme, car il fallait bien qu'elle l'aime, pour accepter tout ça ? Je lui en voulais d'avoir aussi peu d'amour-propre, de se laisser frapper au point d'avoir à porter, pendant plus d'une semaine, des grosses lunettes noires pour cacher ses yeux meurtris. C'était malsain, mais je ne faisais rien ; c'en était d'autant plus malsain, je m'en voulais de ne rien faire.

Au tout début de ce mois de septembre 2007, après qu'elle l'a chassé une nouvelle fois avec perte et fracas, hurlements et claquements de porte—c'était un samedi soir—, j'ai pensé qu'on avait atteint les limites, qu'il fallait vraiment que ça s'arrête, que tout le monde allait devenir dingue. Le dimanche fut étrangement calme et reposant : il faisait beau, j'ai passé la journée dans le jardin, les volets sont restés fermés dans l'appartement du premier étage.

Les bruits ont démarré vers vingt heures trente, un boucan du diable, tonitruant, pétaradant, assourdissant. On aurait cru soudain que l'immeuble était en travaux : ça tapait avec un marteau, ça attaquait le métal à la perceuse ou à la scie, ça vrillait les oreilles, ça faisait trembler les murs, ça couvrait le son de la télé. Qu'avaient-ils encore inventé ?

Ça s'arrête puis ça recommence, une heure plus tard ça continue encore, ça devient intenable. Je me décide à sortir dans le couloir pour voir d'un peu plus près ce qui se passe—ça provient, à n'en pas douter, du premier étage—, je tombe nez à nez avec l'homme brun qui dévale les escaliers. Il me fait peur mais je trouve le courage de l'interpeller : "Qu'est-ce qu'il se passe ?" Il me répond que sa copine n'est pas là et qu'il veut entrer, ça ne prendra plus longtemps maintenant, son copain serrurier est venu l'aider pour ouvrir la porte. En fait, il cherchait à me rassurer, comme si la situation était tout à fait normale ! Je savais bien qu'il n'avait pas le droit de faire ça, qu'il n'était pas le locataire !

De retour chez moi, j'ai failli appeler la police—je savais maintenant qu'il fallait composer le 17—, puis je me suis dit que c'était à elle de régler ça. Cette fois-ci, puisqu'il allait vraiment trop loin, elle serait obligée de prendre les choses en main quand elle verrait sa porte fracturée à son retour ! Le vacarme a duré jusque vingt-deux heures trente sans que personne, apparemment, ne réagisse.

Le lundi soir en rentrant du travail, j'ai vu, sur le parking, une voiture de la police municipale. Dans le couloir, au rez-de-chaussée, l'homme se justifiait : c'était sa vie privée, ce qu'il avait fait ne regardait que lui. Le policier tentait de lui rappeler la loi, lui expliquait qu'il n'avait pas le droit, qu'on n'entrait pas chez les gens comme ça… Il lui a demandé de le suivre, l'a fait monter dans la voiture et j'ai pensé qu'il n'avait que ce qu'il méritait.

Dans la nuit du lundi au mardi, il y a eu de nouveau des coups et des cris, des échanges d'insultes dans l'appartement maudit. La femme hurlait, appelait au secours. Et rebelote ! C'en était trop ! Ça ne pouvait plus durer ! J'ai décroché le téléphone, j'ai tapé fébrilement le 17 et expliqué ce qu'il se passait à la dame du standard. Une demi-heure après, j'ai entendu des policiers monter jusqu'au premier. Ils sont redescendus avec l'homme, très excité, qui protestait.

Le mercredi matin, on me convoquait dans les locaux de la police nationale, pour témoigner. J'ai appris que la jeune femme blonde avait osé porter plainte, l'abcès pouvait enfin crever. "Avec tout ce que ce monsieur a à se reprocher, il ne devrait pas sortir avant un bon moment" m'a dit le policier. "Vous allez pouvoir souffler !"

Ce même mercredi, en fin de journée, je jardinais, quand j'ai entendu de la musique, des rires de filles dans l'appartement du premier étage. La jeune femme blonde avait invité ses copines ; les volets, habituellement entrebâillés, étaient ouverts en grand. C'est elle qui avait grand besoin de respirer, d'avoir la paix ! Le répit a été de courte durée : quinze jours plus tard, l'homme est revenu, comme si de rien n'était.

vendredi 10 juin 2016

Marie

Trilogie des voisines 2 sur 3

Jeudi 15 février 2007

Cela va faire dix ans que je connais Marie. Nous habitons le même immeuble, au rez-de-chaussée, avec terrasse et grand jardin. Communément, cela signifie que nous sommes voisines. Nous sommes souvent dehors, en toute saison ; nous avons ainsi souvent l'occasion de nous dire bonjour, d'échanger quelques mots. J'ai vu grandir sa fille, Audrey, maintenant vingt-trois ans. De timide et réservée, collégienne, lycéenne puis étudiante, aujourd'hui salariée, elle est devenue une grande et belle jeune femme, discrète, posée, mue par l'envie de réussir sa vie.

Audrey n'habite plus chez sa mère, dans ce studio aussi étriqué que le mien, où l'on voudrait pousser les murs. Mais elle est toujours très proche d'elle et vient la voir tous les week-ends, quelquefois en semaine. Audrey et Marie ont toujours été très complices, soudées l'une à l'autre. Marie, quarante-huit ans, vit séparée du père d'Audrey, mais ils n'ont toujours pas divorcé. Audrey a depuis peu un petit ami, qui l'accompagne parfois quand elle rend visite à sa mère. Marie vit seule avec Zizou, son chien noir et tout fou.

Depuis quelques mois, Marie s'inquiétait pour sa santé. Elle nous en avait fait part, à Simone (une voisine retraitée, qui vit au premier étage) et à moi, un jour où nous discutions toutes les trois dehors, côté jardin. Simone revenait d'une promenade avec Loulou, son chien. Sa dernière mammographie avait révélé une tumeur plus maligne que bénigne du côté droit, et ça lui faisait mal. Elle allait faire des examens, des analyses complémentaires, elle nous dirait ce qu'il en était.

Insidieusement, jour après jour, le mot "cancer" s'est immiscé dans nos conversations. Autant appeler les choses par leur nom, de toute façon, plutôt que de tourner autour du pot. Entre voisines, nous parlions plutôt de tout et de rien. Entre voisines, nous n'évoquions pas ou peu nos malheurs et malaises profonds, juste les petits maux, les presque riens du quotidien. Entre voisines, nous savions maintenant que Marie allait avoir besoin de notre soutien.

Marie a fait des analyses. Marie a attendu les résultats pendant de longues semaines, puis la décision des médecins : il fallait opérer. Marie a dû encore patienter avant qu'on lui donne une date pour l'opération. Marie a dû attendre l'opération, c'était long, angoissant. D'une "simple" extraction de la tumeur, il s'est finalement avéré qu'il valait mieux faire l'ablation totale du sein. Marie pleurait en nous parlant, Simone et moi. Nous l'écoutions, sans fuir le problème ; nous affrontions, avec elle, la réalité en face. Mais nous, nous n'étions pas malades.

Marie avait rendez-vous à l'hôpital le mardi 13 février au matin. Audrey a pris une journée de congé pour l'accompagner. Ce jour-là, chez Marie, les volets sont restés fermés. J'ai pensé à ce qui l'attendait, à cette perte d'une partie d'elle-même, à cette amputation, garante de sa vie. J'ai pensé à la mort, j'ai eu peur de la mort. J'ai écrit à Marie : j'ai choisi une jolie carte, avec le dessin d'un soleil souriant et de fleurs aux couleurs vives, je l'ai glissée dans sa boîte aux lettres pour qu'elle puisse la lire dès son retour. Je veux qu'elle sache que je pense à elle, qu'elle peut compter sur moi.

L'ablation d'un sein, apparemment, chirurgicalement parlant, ce n'est rien, presque une formalité. La chimiothérapie, par contre, ça doit être encore une autre paire de manches. Marie aura tant et tant d'autres épreuves à surmonter avant la guérison ! Ce soir, en rentrant du travail, sur le parking, j'ai vu la voiture d'Audrey. Et, aux fenêtres de l'appartement de Marie, dont les volets s'étaient rouverts, il y avait de la lumière. Marie a lu ma carte, c'est sûr ! J'attends qu'elle se sente prête, j'attends de la revoir.

Mercredi 17 septembre 2008

Marie est morte, cela fait trois semaines aujourd'hui. Elle allait avoir cinquante ans, elle n'était pas tellement plus âgée que moi… C'est bien jeune, pour mourir ; elle ne méritait pas ça, pas si vite… Je la savais malade, depuis un an et demi. Ça avait commencé par un cancer du sein droit, qu'il avait fallu lui enlever en totalité. Après l'opération, elle avait eu une longue période de chimio, de rayons… Elle s'était fait faire une prothèse, avait porté un temps une perruque, qu'elle avait remplacée, l'été venu, par un foulard aux teintes mauves qu'elle nouait bien serré.

À peine le temps pour Marie de souffler un peu, de voir ses cheveux repousser, d'un beau gris argenté, de reprendre goût à la vie, et les médecins trouvaient des cellules cancéreuses dans son foie. Elle a entamé de nouveaux traitements, très éprouvants. Marie souffrait beaucoup ces derniers temps : on lui avait prescrit de la morphine, ça la faisait dormir une grande partie de la journée, plus qu'elle n'aurait voulu.

Ce printemps et cet été, je ne l'ai pas vue souvent dehors. Elle n'avait pas le droit de s'exposer au soleil, alors elle restait chez elle, les fenêtres ouvertes. Le dimanche, quand Audrey venait, que le temps était beau, elles déjeunaient ensemble, sur la terrasse, à l'ombre du grand parasol vert et blanc, sur la petite table ronde en plastique blanc.

Marie aimait faire la cuisine, surtout quand Audrey était là. Elle préparait de bons petits plats, bien mijotés, épicés, qui me donnaient l'eau à la bouche. Ça sentait bon, chez Marie, le dimanche vers onze heures du matin ! Marie aimait manger, elle était gourmande, elle avait toujours été un peu ronde. Du moins, je l'avais toujours vue ainsi.

Le dimanche après-midi, la mère et la fille jouaient aux cartes, elles adoraient le rami. Elles allaient se promener aux alentours avec le chien Zizou, tout content, tout noir, tout fou, il leur faisait la fête ! Ces derniers temps, Marie ne pouvait pas marcher longtemps, ses promenades s'étaient écourtées, elle se sentait vite essoufflée. Audrey partait seule avec le chien.

Marie avait toujours eu une pelouse nette, parfaitement entretenue. Avant sa maladie, c'était elle qui tondait, une fois par quinzaine, le samedi ou le dimanche. Ce printemps et cet été, Audrey s'y était mise, Marie avait trop mal aux bras pour pousser la tondeuse. Elle s'essayait un peu au jardinage, faisait pousser des fleurs le long de ses grillages. Dernièrement, je l'avais vue installer, dans sa pelouse, tout près de sa terrasse, deux grands bacs en bois carrés, où elle avait planté des giroflées et des kalanchœs.

Les fleurs étaient là, sous mes fenêtres, jusqu'à aujourd'hui, avant qu'Audrey ne vienne, en cette fin de journée, démonter et reprendre les bacs. Dans la pelouse, il ne reste que ces deux carrés de terre nue, tranchant avec le vert, deux plaies ouvertes, deux petites tombes fraîchement creusées… Les volets sont déjà refermés.

Je ne pensais pas qu'elle allait les enlever, ces deux bacs. Marie avait mis tant d'énergie à les monter ! Déjà, Audrey avait retiré les petits moulins à vent qui tournaient joyeusement au milieu des fleurs. Ça m'avait fait mal au cœur. De ma fenêtre, quand je les regardais, je pensais à Marie, à cette petite note de fantaisie au milieu de son jardin sobre, spartiate, qu'elle voulait "facile d'entretien". Il y avait là, dans ces moulins à vent, un petit quelque chose d'elle qui s'animait, qui respirait, qui demeurait "vivant"…

Maintenant, dehors, il n'y a plus rien pour me souvenir de Marie. Tout a disparu, jour après jour, au fil des visites d'Audrey. Je comprends qu'elle ait voulu régler ça très vite… Elle a tout juste vingt-cinq ans, c'est bien jeune pour perdre sa mère. Quel poids à porter sur ses épaules ! Elles étaient si proches, si complices ! Le jeudi 28 août, c'est par Audrey que j'ai appris la mort de Marie : "Maman est partie, dans la nuit de mardi à mercredi. Son foie ne fonctionnait plus, elle était très faible, elle a attrapé un virus, elle a fait une commotion cérébrale, on n'a rien pu faire…"

La dernière fois que j'ai vu Marie, c'était le samedi. Elle revenait tout juste de ses vacances en Auvergne, chez sa sœur, avec Audrey. Nous nous étions parlé, ça s'était bien passé là-bas, mais elle se sentait fatiguée. "Je perds la boule", m'avait-elle confié. Le dimanche, il a plu, je ne suis pas sortie. Mon frère, sa femme et leurs enfants sont venus me rendre visite. J'allais avoir ma nièce (huit ans) en vacances pour quelques jours, avant la rentrée.

Lundi, chez Marie, les volets sont restés fermés. Mardi aussi, puis mercredi. Je me suis dit qu'elle était certainement à l'hôpital pour de nouveaux examens ou traitements, qu'elle allait revenir en meilleure forme. À aucun moment je n'ai imaginé qu'elle allait mourir. J'aurais tant voulu la voir profiter de la vie…

Sur le parking, sa voiture n'avait pas bougé. Sur sa terrasse, je voyais le parasol fermé, la table ronde avec son petit pot de basilic posé dessus, je venais de lui rendre, j'en avais pris grand soin pendant son absence. Il y avait ses quatre chaises en plastique vert foncé, rangées les unes sur les autres, son étendoir à linge, sa grande malle rouge et bleue où elle entreposait son matériel de jardinage…

Ce jeudi matin-là, le 28 août, quand j'ai ouvert ma porte-fenêtre, une fois le petit-déjeuner pris à l'intérieur avec ma nièce (il faisait un peu frais pour que nous nous mettions dehors), j'ai vu que chez Marie, les volets étaient ouverts. Une grande joie m'a saisie. Elle revenait, j'allais pouvoir lui dire bonjour, lui demander de ses nouvelles ; nous allions nous parler un peu, comme nous avions l'habitude de le faire, depuis si longtemps maintenant ! Mais c'est une femme inconnue que j'ai vu sortir de l'appartement pour fumer sur la terrasse, elle avait posé un cendrier sur la petite table ronde, à côté du basilic.

J'ai pensé que Marie était revenue de l'hôpital avec cette dame, Audrey n'ayant pu se libérer… Je suis retournée dans mon appartement pour me préparer, superviser l'habillage de ma nièce après une toilette sommaire au lavabo. Nous devions sortir, aller faire des courses. Juste avant de partir, je suis retournée sur la terrasse pour je ne sais quelle raison ; c'est là que j'ai vu Audrey, avec la femme qui fumait, ainsi qu'un homme. Nous nous sommes dit bonjour, puis Audrey m'a appris, pour sa mère. Je me suis sentie tellement triste ! Je ne m'y attendais pas, pas si tôt ! Je voulais croire que Marie avait encore de belles années devant elle, qu'elle allait vaincre la maladie… J'aurais tant voulu qu'elle guérisse !

Pourtant je le savais, son cancer s'était développé dans son foie puis rapidement dans d'autres parties de son corps, son traitement était de plus en plus lourd, sans grande efficacité… J'avais bien remarqué que les choses empiraient, pour Marie. Mais je ne pouvais imaginer qu'elle meure, si vite, à son retour de vacances… J'ai dit à Audrey que Marie avait bien fait d'aller en Auvergne, qu'elles avaient pu en profiter toutes les deux, que c'était bien de l'avoir vécu… J'allais penser très fort à Marie, tous les jours qui suivraient.

Il y aurait une messe au village, à dix heures, lundi 1er septembre. Je ne pourrais pas m'y rendre, je reprenais le travail ce jour-là… Mais Simone y était allée, elle m'avait raconté. Marie serait enterrée en Auvergne, là où reposait sa mère, là où vivaient sa sœur et son mari, la femme et l'homme que j'avais vus sur la terrasse, avec Audrey. La semaine suivante, j'ai fait envoyer des fleurs pour sa tombe, de la part de Simone et moi. En sortant de chez le fleuriste, je n'ai pu m'empêcher de pleurer.

Ce soir, chez Marie, il n'y a plus rien. Ni dedans (Audrey a vidé l'appartement le week-end précédent), ni dehors. Toute trace d'elle a disparu. Il n'y a plus son grand paillasson, à la porte d'entrée. Ni sa petite voiture bleu pâle métallisé, sur le parking. Marie n'habite plus ici, Marie me manque, Marie est morte.

Texte paru précédemment sur Hautetfort :

mercredi 8 juin 2016

Voisines d'avant

Trilogie des voisines 3 sur 3

Juillet 2011

Première partie : Simone

C'est au moment de la retraite que Simone est venue s'installer dans mon immeuble, un studio au premier étage, donnant sur les jardins. Elle avait juste soixante ans, pas question pour elle de faire du rab, son métier de concierge dans un immeuble chic, c'était terminé.

D'où venait-elle, déjà ? Une ville bourgeoise de la banlieue parisienne, mais laquelle ? Le Vésinet ? Le Plessis-Robinson ? Je me souviens, c'était à Saint-Mandé, elle m'en parlait souvent, elle avait des anecdotes à raconter sur sa vie de concierge, toujours les mêmes, un chat en haut d'un toit qu'elle avait sauvé, sa cheville tordue qui depuis lui faisait mal les jours de pluie…

Quand elle est arrivée, Simone avait un chien, un roquet bas sur pattes, genre teckel mais en plus foncé, plus corpulent. Comment s'appelait-il, déjà ? Riri ? Fifi ? Riquet ? Rouxy ? Cela me revient, c'était Bobby. Il n'était plus tout jeune, il était un peu gras, il peinait à se déplacer…

Simone l'emmenait en promenade, empruntant le passage côté jardins au bout duquel la porte grillagée donnait sur une sente, puis sur d'autres chemins. J'habitais là, dans mon studio en rez-de-chaussée avec terrasse et grand jardin.

J'avais emménagé au printemps 1997, juste un peu après Marie et sa fille Audrey (une douzaine d'années à l'époque), qui occupaient le studio en rez-de-jardin à droite du mien, de l'autre côté du passage.

Simone est arrivée plus tard, en 1999 ou 2000. Nous avons fait rapidement connaissance à l'occasion de ses promenades quotidiennes avec Bobby. Nous discutions dehors, Simone au milieu dans le passage, Marie dans son jardin, moi dans le mien…

Elle nous a raconté (ce ne serait ni la première, ni la dernière fois) dans quelles circonstances elle avait trouvé son appartement, pourquoi de Saint-Mandé elle était venue s'établir ici, dans ce village tranquille tout près de Meaux.

Simone fréquentait Pierre, qu'elle nommait plus affectueusement Pierrot. Il était veuf, vivait dans un pavillon à Villeparisis, ou à Livry-Gargan, à moins que ce ne soit plutôt Tremblay-en-France. Il venait la voir deux jours dans la semaine, généralement le jeudi et le samedi.

Au début je trouvais ce mode de vie plutôt moderne, venant de personnes ayant dépassé la soixantaine. Simone avait été mariée, avait divorcé, elle avait ensuite vécu seule dans sa loge de concierge, alors elle voulait conserver son indépendance. Elle n'avait pas envie de s'embarrasser d'un bonhomme au quotidien, elle avait ses habitudes, les choses lui convenaient ainsi avec Pierrot, nous avait-elle confié.

Pierre ne restait jamais dormir chez Simone, il rentrait chez lui retrouver sa fille… J'ai appris un jour avec effarement qu'elle avait mon âge, qu'elle était fonctionnaire, célibataire, sans enfant et toujours chez papa, qu'elle partait souvent en voyage avec des copines…

Bien plus tard (nous sommes restées voisines pendant plus de dix ans) j'apprendrais que les choses n'étaient pas si simples, que Simone subissait, plus qu'elle voulait bien le laisser paraître, une situation très inconfortable. Leur liaison a commencé alors que Pierre était marié, mais il n'a jamais voulu divorcer, malgré les demandes de Simone. Sa femme est décédée, il était donc "libre" pour refaire sa vie, mais il a prétexté cette fois-ci devoir s'occuper de sa fille… Selon Simone, il lui cacherait même leur liaison, m'a-t-elle dit une fois, alors que j'étais montée la voir chez elle et qu'elle était dans les confidences. Voilà pourquoi Simone n'allait jamais chez Pierre.

Après Bobby, mort de vieillesse, Simone a adopté Loulou, qu'elle a trouvé errant depuis plusieurs jours sur le parking de la résidence. Elle voulait reprendre un chien, mais un plus petit. Finalement le destin lui avait envoyé Loulou, de taille moyenne, aux poils gris et longs, qui lui tombaient sur les yeux. Un chien fougueux, joueur, tout heureux d'avoir retrouvé un bon foyer après un épisode d'abandon certainement tragique. Simone pensait que ses maîtres l'avaient emmené en voiture pour le lâcher ensuite au bord de la route.

Loulou n'était plus un chiot quand Simone l'a adopté. Un chien, ça ne vit pas très vieux, finalement. Moins qu'un chat. Au printemps dernier, quand j'habitais encore là-bas, Loulou a eu des problèmes de santé. Il s'est retrouvé paralysé du train arrière à cause d'une hernie discale, il ne pouvait pratiquement plus se déplacer. Simone faisait appel à sa voisine Sophie, qu'elle surnommait "la grande", pour transporter Loulou dans les escaliers, afin qu'il puisse quand même prendre l'air, faire ses besoins…

Le vétérinaire avait donné un traitement, il fallait attendre. Loulou s'est rétabli, mais avec des séquelles. Plus tard, ce sont ses dents qui se sont mises à tomber. J'ai donné à Simone les coordonnées d'un dispensaire de soins pour animaux, pour les propriétaires peu argentés comme elle, qui n'a qu'une petite retraite. Elle n'a jamais eu assez d'argent pour aller chez le dentiste, alors qu'elle n'a pratiquement plus de dents…

Simone m'a souvent rendu service, elle s'est occupée de mes chats (j'en ai eu un, puis deux, puis trois) quand je partais en vacances, et je partais souvent. Marie et Audrey s'en occupaient aussi, ou d'autres voisines comme Céline ou Karine, ça dépendait des années, des disponibilités. Mais fréquemment c'était Simone. En retour je lui rapportais toujours quelque chose, des spécialités "locales". Je lui envoyais une carte postale du lieu de mes vacances, c'est une attention à laquelle je me suis toujours attachée.

Depuis de longues années, Simone ne partait plus en vacances. Plus jeune, avec Pierrot, elle sillonnait les routes, ils dormaient à l'hôtel ou montaient la guitoune, comme elle disait. Elle envisageait deux ou trois jours en Normandie au printemps ou à l'automne, peut-être à Honfleur, mais ça dépendait de Pierrot et finalement ils ne partaient pas. Elle restait seule chez elle, la télé allumée, elle sortait le chien, discutait avec ses voisin(e)s côté jardin ou côté parking, allait faire ses courses dans sa Fiat Panda, l'ancien modèle…

Le dimanche 19 septembre de l'année dernière, la veille de mon anniversaire, il y a eu mon déménagement, puis mon installation progressive dans mon nouvel environnement, un appartement un peu plus grand, plus proche de mon travail, en rez-de-jardin, avec terrasse… Le temps de finir de nettoyer le studio que je quittais, j'ai continué à y dormir, dans un espace vidé soudain plus grand, meublé au minimal, juste un matelas pneumatique, une lampe de chevet, une table, une chaise, des vêtements dans un sac de voyage, un livre ou deux, des magazines, le matériel de ménage…

Le mercredi 29 septembre, j'ai emmené les trois chats jusqu'à leur nouveau domicile et j'ai passé ma première nuit là-bas, dans un fouillis indescriptible. Il y avait des cartons partout, jusqu'en haut des murs, jusque dans la baignoire, à peine de la place pour ouvrir mon canapé clic-clac.

Il me faudrait patienter jusque fin décembre avant que tout soit correctement aménagé. J'ai acheté de nouveaux meubles, il a fallu les fabriquer, je vidais les cartons au fur et à mesure, je passais une partie de mon temps dans les magasins de mobilier et de bricolage, j'ai fait de la peinture, monté des étagères… J'avais hâte que ce soit terminé !

Le vendredi 1er octobre, après la visite de l'agence immobilière et des nouveaux propriétaires pour l'état des lieux et la remise des clés, je suis allée dire au revoir à Simone, lui promettant de passer prochainement la voir, j'aurais des occasions de revenir sur Meaux.

J'ai vu Simone en novembre, un vendredi soir, je ne sais même pas si elle m'a offert un verre d'eau, la télé était allumée, elle ne l'a pas éteinte. Elle m'a raconté les dernières histoires de voisinage, elle n'avait pas été concierge pour rien. Elle s'entendait bien avec le jeune couple du rez-de-chaussée au-dessous de chez elle, ils lui donnaient des tomates qu'ils faisaient pousser dans leur jardin.

Il y avait toujours de l'eau dans le gaz chez le couple maudit du premier étage, apparemment la fille était partie chez sa mère et lui vivait toujours ici, avec trois ou quatre véhicules garés en permanence sur le parking de la résidence, des activités louches et trafics divers… Entre temps ils avaient fait un gosse ensemble, mais ça n'avait pas l'air d'être la joie, ils continuaient à s'insulter de visu ou au téléphone et à se cogner dessus. C'était tragique.

Simone avait sympathisé avec les nouveaux propriétaires de mon appartement, un couple à la retraite d'une soixantaine d'années. Ils s'y étaient installés avec leurs chiens, avaient l'air de se plaire, avaient commencé les travaux de rafraîchissement, le loueraient quand ils auraient terminé.

Loulou n'était pas très vaillant dans son panier, on voyait bien que c'était un vieux chien maintenant, mais il était toujours partant pour jouer, pour rattraper les balles que Simone lui lançait dans l'appartement. Elle m'a raconté des histoires que je connaissais déjà où il était question de Bobby qui restait sagement assis dans la voiture quand elle allait faire ses courses au supermarché, puis de Loulou qui s'était sauvé plusieurs fois sur le grand chemin derrière Jardiland. Je la laissais parler, elle n'avait pas tant de choses que ça à raconter qui soient un peu exceptionnelles.

Avant de partir, j'ai dit à Simone que ce serait sympa de se revoir avec Audrey (maintenant une jeune femme de vingt-sept ans, bientôt vingt-huit) fin décembre ou début janvier. On pourrait aller au restaurant, comme on avait fait en juillet. Dans la même crêperie, si elle voulait. Je l'inviterais chez moi au printemps quand je serais bien installée, Pierrot pourrait venir aussi…

Début janvier, j'ai envoyé mes vœux à Simone pour la nouvelle année, en espérant que tout allait bien de son côté. Je lui reparlais de ce projet de crêperie, je lui téléphonerais bientôt. J'allais aussi contacter Audrey pour savoir quand elle était libre.

Quand j'ai appelé Simone pour lui proposer de nous voir avec Audrey le samedi 29 janvier, elle m'a semblé peu enthousiaste. Oui elle avait bien reçu ma carte mais elle ne savait plus où elle l'avait mise, elle me remerciait. Non elle ne tenait pas à sortir, son chien était malade, elle ne voulait pas le laisser seul, elle n'avait pas le cœur à ça.

J'ai insisté un peu, je viendrai la chercher en voiture pas plus tard que dix-neuf heures, on ira retrouver Audrey à la crêperie, elle n'aura rien à payer, elle sera de retour chez elle au plus tard à vingt-deux heures… Non, rien à faire, Simone n'y tenait pas. Je lui ai demandé si elle en avait après moi, elle m'a dit non, c'est juste qu'elle n'y tenait pas. Bon et bien au revoir, alors ?

J'ai raccroché un peu sonnée. J'étais tout à la fois vexée et désemparée face à son refus de passer un peu de bon temps avec ses anciennes voisines en buvant du cidre et en mangeant des crêpes. La première fois en juillet, ça s'était très bien passé ! Surtout qu'avec Pierrot, elle ne va guère qu'à la cafète de chez Leclerc. Il n'a que ça à lui offrir, pas même un vrai restaurant ? Un mufle, cet homme-là !

En ce début d'année j'étais joyeuse et enthousiaste, alors je ne comprenais pas qu'il pût en être autrement pour les autres. J'en ai voulu quelque temps à Simone, il m'a fallu accepter cet état de fait, l'idée que je ne la reverrais peut-être jamais, qu'une page se tournait.

Nous voilà en juillet, je n'ai pas contacté Simone. Je ne vois pas pour quelle raison de son côté elle m'appellerait… Elle ne fera aucune démarche dans ce sens-là, j'habite loin, maintenant…

Je n'existe plus dans son petit univers, avec son immeuble, le parking, les jardins, son chien, son ami, les voisins… Je ne fais plus partie de son monde, elle n'a pas besoin de moi. Elle trouvera toujours autour d'elle des personnes avec qui parler, si elle en a envie. Moi, j'habite juste à vingt minutes en voiture…

Tout de même, j'étais attachée à Simone. J'aurais envie d'avoir de ses nouvelles, savoir pour son chien, pour sa santé à elle, celle de Pierrot, et son moral, est-il plus haut qu'au cours de l'hiver dernier ?

Deuxième partie : Audrey

Marie est arrivée dans son studio avec sa fille Audrey, jeune collégienne, laquelle vivait une partie de son temps chez son père où elle avait une "vraie" chambre, dans une "vraie" maison. Marie, séparée de son mari, continuait cependant à travailler avec lui. Ils avaient une grosse affaire en commun (bar, tabac, restaurant), elle ne pouvait faire autrement tant qu'ils n'auraient pas vendu et partagé la somme, m'avait-elle dit.

Levée aux aurores, six jours sur sept, pas rentrée avant quinze heures, treize heures le dimanche. Le lundi, son seul jour de congé… Ils n'ont vendu que bien plus tard, trop tard, Marie n'en a pas profité longtemps. Son cancer s'est déclaré, en même pas deux ans elle était emportée. Audrey avait grandi, travaillait maintenant, mais elle restait très proche de sa maman, toujours là le week-end, l'accompagnant dans la maladie, les soins, la rémission, l'espoir de la guérison, et puis…

En 1998, Marie a pris un chiot tout noir qu'elle a nommé Zizou, c'était l'année de la coupe du monde de football, avec la victoire éclatante de l'équipe des Bleus. Marie et Audrey adoraient le foot, pendant cette période-là elles n'ont pas loupé un match, leur ferveur grandissait au fur et à mesure des victoires des Français "blacks, blancs, beurs". Je me souviens les avoir vues souvent, chacune vêtue d'un grand maillot de foot bleu, jouer au ballon avec Zizou dans leur jardin en riant comme des folles…

Aux dernières nouvelles que j'avais eues d'Audrey, Zizou était en bonne forme, malgré son âge avancé, treize ans cette année. C'était principalement son père qui s'occupait du chien, elle le prenait juste le week-end. Elle louait un petit appartement de ville, pas loin de la gare. La semaine, Audrey travaillait dur dans un cabinet comptable. Elle rentrait tard le soir, on lui demandait souvent de travailler le samedi, elle avait peu de temps pour elle…

Zizou n'aurait jamais supporté de rester seul toute une journée. Marie l'avait toujours emmené avec elle pour aller travailler, il ne savait pas ce que c'était de rester enfermé ou attaché dans le jardin, il était habitué à sa présence continuelle. Quand Marie est morte, il a continué à la chercher longtemps, m'avait dit Audrey. C'est son père maintenant qui l'emmenait avec lui pour travailler, il tenait une friterie sur un parking au bord d'une nationale, dans le sud Seine-et-Marne.

Quand sa mère a emménagé au printemps 1997, Audrey était toute jeune, douze ou treize ans à peine. Je l'ai vu grandir pendant toutes ces années de voisinage : de collégienne elle est devenue lycéenne, bachelière, puis étudiante. Elle a passé avec succès un BTS secrétariat comptable, est entrée rapidement dans la vie active avec un premier emploi à la Défense… Plus tard elle avait pu se rapprocher, elle logeait chez son père en semaine, venait chez Marie le week-end. C'était une ravissante jeune femme, heureuse de vivre et de partager cette complicité avec sa mère.

Marie est tombée malade, Marie s'est fait enlever un sein, Marie a enduré tous les traitements, Marie a perdu ses cheveux, Marie a remonté la pente, elle se croyait guérie, tout semblait aller pour le mieux, et puis… Marie est morte à l'hôpital, dans la nuit du 26 au 27 août 2008. Cela fera déjà trois ans cette année. J'en ai été bouleversée, je l'aimais bien, Marie. Rarement la mort ne m'avait concernée d'aussi près. Quel drame, pour Audrey, à vingt-cinq ans…

Nous étions voisines depuis si longtemps, nous vivions côte à côte en bonne harmonie, nous nous disions bonjour, nous nous parlions souvent… Il m'est arrivé plusieurs fois d'inviter chez moi Audrey et Marie, Simone et Pierrot, pour partager un cidre et une galette des rois, pour boire un café et manger des petits gâteaux, pour trinquer avec un verre de champagne lors de ma fête d'anniversaire…

Après la messe dans l'église du village puis l'enterrement en Auvergne, Audrey est venue plusieurs fois au studio pour ranger les affaires de sa mère, préparer le déménagement qui a dû avoir lieu un week-end où j'étais absente. Fin septembre tout était bouclé. Audrey m'avait confié qu'il valait mieux pour elle faire les choses rapidement, tant qu'elle avait encore de l'énergie. Elle avait peur de s'effondrer d'un instant à l'autre. Elle m'a donné son adresse chez son père, son numéro de portable. Je lui ai demandé des photos de Marie, elle a promis de m'en envoyer, Simone lui en avait demandé aussi.

Audrey a mis le temps mais elle l'a fait, plus d'un an après. Elle n'avait pas oublié ses anciennes voisines, elle nous confiait ces photos en souvenir de sa mère, son geste m'a profondément touchée. Dans l'enveloppe que j’ai reçue, il y avait des photos de Marie pour Simone et pour moi, ainsi qu'une gentille lettre où elle s'excusait de s'y prendre aussi tard pour m'écrire. Elle n'habitait plus chez son père qui avait déménagé vers Provins je crois. Elle avait trouvé un studio tout près de son travail, elle me donnait sa nouvelle adresse, son email, me proposait de passer chez elle, ainsi je ferai connaissance avec sa chatte persane nommée Mulan…

Nous nous sommes revues en janvier 2010 autour d'une bonne galette, j'avais apporté le cidre et des chocolats. Audrey roulait dorénavant avec la voiture de sa mère, je me souviens avoir eu un frisson en arrivant quand je l'ai vue garée sur le parking. Marie et sa petite voiture bleu pâle métallisé… Chez Audrey il y avait aussi tous ses meubles, le lit, l'armoire, la table, les chaises, le meuble informatique, l'ordinateur, les photos aux murs…

Audrey m'a dit qu'elle avait en projet d'acheter un appartement dans ce secteur. Son père partirait prochainement dans le sud de la France, pour prendre sa retraite. Elle ne se voyait pas le suivre, ni aller vivre en Auvergne, près de la famille de sa mère. Elle n'avait pas de petit ami, elle avait des ami(e)s, des collègues, elle allait parfois au cinéma, au restaurant… Elle voyait beaucoup son père, il passait chez elle lui donner Zizou pour le week-end, puis elle lui ramenait, ils mangeaient souvent ensemble, ils se rendaient des services.

En juillet dernier nous sommes allées manger à la crêperie avec Simone. J'en gardais de bons souvenirs, ça m'avait fait plaisir de nous voir réunies. Pourquoi pas, en ce début 2011, organiser une nouvelle petite soirée ? J'avais envie de les revoir, mes anciennes voisines ; sans doute me manquaient-elles un peu. J'étais ravie d'avance à l'idée de fêter avec elles, simplement, la nouvelle année.

Nous avions été proches, à vivre dans le même immeuble, au contact les unes des autres, même si nous n'avions jamais été amies, à proprement parler. Des anciennes voisines, ça compte, dans une vie. Elles comptaient dans la mienne, je voulais conserver les liens. Pendant toutes ces années, elles ont toujours été de bonne compagnie, toujours un sourire, un bonjour, des mots échangés… Grâce à Simone, Audrey, Marie, j'étais moins seule.

J'ai appelé deux fois Audrey le soir en semaine vers vingt heures sachant qu'elle finissait souvent tard, elle ne m'a pas répondu. J'ai laissé des messages, lui proposant la crêperie avec Simone, lui demandant de me rappeler, elle ne l'a pas fait. Je l'ai contactée par mail, elle m'a enfin répondu… Elle travaillait beaucoup, elle s'excusait pour la réponse tardive, elle était d'accord pour le samedi 29 janvier.

Audrey était heureuse de m'annoncer qu'elle avait acheté un appartement, proche de Lagny. Maintenant elle était dans les travaux, son père venait l'aider le week-end, il y avait beaucoup de choses à faire avant de pouvoir y emménager.

J'ai appelé Simone qui a refusé ma proposition, j'ai rappelé Audrey mais elle était sur messagerie, je lui ai parlé du problème, je voulais son avis… J'ai essayé sans succès une autre fois à l'heure du déjeuner…

Finalement Audrey m'a envoyé un texto le soir où nous aurions dû nous voir. Elle s'excusait de répondre si tard, elle pensait que comme Simone ne venait pas on avait annulé, son père était venu pour travailler dans son appartement tout le week-end et elle ne voulait pas le laisser seul pour le dîner… Comme Simone, Audrey n'y tenait pas, c'est tout.

En ce début d'année j'étais joyeuse et enthousiaste, je ne comprenais pas qu'il pût en être autrement pour les autres. J'en ai voulu quelque temps à Audrey, il m'a fallu accepter cet état de fait, l'idée que je ne la reverrai peut-être jamais, qu'une page se tournait.

Nous voilà en juillet, je n'ai pas contacté Audrey. Son dernier mail date de mars, elle m'écrivait qu'elle était toujours très occupée par son travail, qu'elle continuait ses travaux dans l'appartement tout en y ayant emménagé, qu'elle était crevée, qu'elle avait du mal à récupérer. Pour se voir, ce ne serait pas avant fin mai, elle m'appellerait… Fera-t-elle prochainement la démarche, même avec du retard ?

Nous ne sommes pourtant qu'à une quinzaine de minutes en voiture l'une de l'autre. Je ne peux pas lui en vouloir, sa vie ne doit pas être toujours facile, elle n'a sans doute pas tout le temps le cœur à s'amuser.

Tout de même, j'étais attachée à Audrey. J'aurais envie d'avoir de ses nouvelles, savoir si elle est totalement installée, si elle prend des vacances, si ses animaux vont bien, et son moral, est-il plus haut qu'au cours de l'hiver dernier ?

Juillet 2015

Épilogue :

La vie réunit, puis sépare. De mes deux anciennes voisines, je n’ai revu ni l’une, ni l’autre. Ni Simone, ni Audrey. Marie apparaît souvent dans tous ces souvenirs que je garde d’elle.

J’ai de nouvelles voisines : Élisabeth, avec laquelle je parle souvent des chats (le sien s’appelle Croquette) ou d’autres choses, liées ou non à la résidence. Déborah a déménagé dans un appartement du centre-ville, mais nous gardons le contact. Elle vient toujours s’occuper de mes chats quand je m’absente, de même moi je descends nourrir Patate, dorénavant familiarisé avec son nouvel environnement.

Récemment, le maître de Pirouette m’a demandé de veiller sur elle, pendant les dix jours de ses vacances. Je m’en suis acquittée avec un grand plaisir ! Il y a aussi le jeune couple sympathique, en rez-de-chaussée, qui possède deux jeunes chats, Jack et Roxy.

Et le voisin de l’immeuble d’à côté, qui vient d’adopter deux chatons, deux sœurs, une noire et une tigrée. On dirait les « mini moi » de Roxy et de Jack, ou encore ceux de Tempo et de Léa ! La vie réunit, puis sépare.