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dimanche 18 octobre 2015

Les fourmis de la Cigale (10)

Nouvelle noire

Dixième partie : 18 octobre 2015

Les cigales et la fourmi

L’aube a pointé le bout de son nez depuis longtemps, six heures du matin en plein mois de juillet c’est normal.

Ce qui l’est moins en revanche, c’est cette silhouette agitée, sur le balcon d’en face, au cinquième et dernier étage, cette musique furieuse, à fond les ballons, qui réveille tout le voisinage, ces cris poussés par l’ombre folle à lier, son escalade du parapet, ses allers-retours, bras tendus, d’un bout à l’autre du balcon en équilibre instable, ces cris encore, juste avant la chute, ces cris sauvages, puis un choc sourd sur la pelouse, en bas de l’immeuble.

« Soirée déchirée » à la Cigale Musclée, ce vendredi. Pour fêter le début des vacances, la fermeture de la salle jusqu’en septembre, du moins pour sa partie « cigale ». Car la partie « musclée » reste ouverte tout l’été. Pas question de ne pas s’entraîner !

« Soirée déchirée » : tout un concept ! Le dress code : arriver déchiré(e). Dans tous les sens du terme. Vêtements déchirés, mine déchirée, état déchiré, qui ne fera qu’empirer au cours de la fête.

On se la met grave, alcools forts et pétards, ce soir tout est permis, peut-être même quelques lignes sniffées dans les toilettes, va savoir, musique rock tonitruante, filles maquillées, habillées délire pour l’occasion, gaies, souriantes, fumant des cigarettes, prenant la pose, garçons punk, reggae, classique, rock, hardcore, cheveux longs, cheveux courts, jeans élimés, tee-shirts abîmés, chemises débraillées, parlant fort, verre à la main, jeunes du quartier venus faire un tour, on les laisse entrer bien qu’il s’agisse d’une soirée « privée » ou annoncée comme telle…

Tout le monde est là, ça fait plaisir à voir. Myriam, Sheila, Magali, Brigitte, Dédel, Asùn, Pascale, Malika, Yasmine, Corinne, Odile, Christèle, Sophie, Barbara, Laetitia, au moins deux Nathalie, la grande Claude, la copine sulfureuse de Vincent qui se fait appeler Isabelle, Rachid, Khalid, Dom, Fred, Bidi, Fafa, Philippe, les deux Manu, Mao, Paulo, Jano, Charlie, Mamar et sa moitié, Étienne, Didier, Toutoune, Gérald, Fabrice, Thierry, Frédéric, Karim, au moins trois Vincent et deux Laurent, Antonio, José, Fathi, Mohamed, Mustapha, Kader, Hicham, Fayçal, Fabien, Olivier et sa gentille amie blonde…

Il y a même quelques culturistes échappés de leur salle de muscu, venus boire un verre de Champagne, trinquer à leur santé et à celle de tous ces joyeux lurons, même s’il y en a qui feraient bien d’arrêter de fumer et de se droguer… La petite salle de concert de la Cigale Musclée est pleine à craquer ! Ce soir, il n’y a pas de groupes sur scène, le matériel est rangé, l’inventaire a été fait, on n’y touche plus avant l’automne !

Alors, la musique crache des baffles de la sono, derrière le bar. CD ou vieilles cassettes de compils, il y aura de quoi écouter tout au long de la soirée ! Danser, même ; remuer, sauter en l’air, s’énerver sur un pogo, se jeter dans un slam, sur des titres imparables comme « Where is my mind ? » des Pixies, « Smells like teen spirit » de Nirvana, « Tostaky » de Noir Désir, « Should I stay or should I go » des Clash, « Mala vida » de la Mano Negra…, et quantité d’autres tout aussi remuants : FFF, Thugs, Shériff, Nihil, Bérus, Cadavres, Specimen, Parabellum, Burning Heads, Ard’hons, PKRK, OTH, Zebda, Molodoï, Lofofora, Marcel et son Orchestre…, un peu de Bob Marley car les filles en demandent.

Elles commencent à être bien raides, d’ailleurs, les filles. Ce n’est pas être misogyne d’affirmer que les femmes tiennent moins l’alcool et autres substances en tout genre que les hommes, car c’est simplement la vérité !

Elles s’écroulent sur une chaise, à moitié comateuses, la clope au bout de leurs doigts en train de se consumer quand elle n’est pas déjà tombée par terre (la clope, pas la fille, quoique…), elles vont vomir dans les toilettes ou bien dehors, si les toilettes sont occupées, le long des murs en béton de la Cigale Musclée lorsqu’elles en ont le temps, sinon elles gerbent littéralement, sur le goudron du parking.

Elles se mettent à être chiantes, à devenir vulgaires, décadentes, le maquillage ayant coulé, la coiffure défaite, l’ire et la jalousie comme cheval de bataille, la méchanceté gratuite, la provocation infâme et calomnieuse entraînant des haussements de voix entre plusieurs mecs, que les autres se chargent de calmer vite fait avant que n’éclate une bagarre. On est venu pour s’amuser, c’est rien, c’est l’alcool qui met les nerfs à vif, c’est juste une prise de tête à cause d’une nana bourrée, allez tiens, prends une taffe…

Les couples se reforment ou se forment selon, certains s’enlacent et s’embrassent sous les néons rallumés au plafond, cela annonce la fin prochaine de cette « Soirée déchirée » réussie au-delà des espérances, le rangement avec ceux et celles qui resteront, le ménage à fond, les seaux d’eau, les raclettes, le ramassage à l’extérieur des verres et autres canettes.

Certains sortent prendre l’air justement, les solitaires dansent ensemble sous les néons presque verts à cette heure, d’autres trouvent encore de l’énergie pour se remémorer le Festival Rock du week-end précédent, accoudés au bar, allez, encore une coupe, et un pétard roulé, pour la route !

Cinq heures du matin : José ouvre une dernière bouteille, avec les courageux(ses) qui sont resté(e)s pour tout « cleaner ». On lève son blida, on trinque, on se félicite les un(e)s les autres pour le succès de la saison écoulée, riche en rythmes, en guitares, en couleurs ethniques, que ce soit côté jazz (Christian Vander Trio, Didier Lockwood Quartet, Faton Cahen), côté blues (Tao Ravao, Paris Slim, Patrick Verbeke Quintet), côté racines (Kemang Kanouté, Foundada, Nouraï), côté local (les incontournables Nihil, les J’m’en fous, les Pom Pom, les tous jeunes Dakodak).

On se remémore les bons moments dans « la salle d’animation » ouverte dès dix-huit heures en semaine, à boire un thé, un chocolat, une limonade, un jus de fruit, à faire un baby, à jouer aux cartes, à parler zique, à en écouter, à discuter des projets de l’association, des concerts à venir, qui sera là et à quel poste, à faire l’ordre du jour de la prochaine réunion du bureau ou du nouveau CA, à lancer les convocations « officielles » par courrier, même si l’on se voit souvent ici, les un(e)s les autres, à un moment donné…

La partie administrative ne se trouve pas précisément au bâtiment « Cigale Musclée », mais un peu plus haut dans la ZUP, sur la dalle, dans les locaux du Club de Prévention. Et l’on y passe, aussi, souvent. Surtout lorsqu’on est membre actif au sein du bureau. Alors on vient aider José et Myriam à rédiger des courriers, à écrire les adresses et à affranchir les lettres en partance, à plier et à glisser le courrier, à refermer l’enveloppe…

Oh ! Mais ne serait-ce pas l’heure de se coucher ? Il fait jour, dehors, allez, tout le monde au pieu ! La viande dans le torchon, comme on dit en Champagne, hein, chers bénévoles ! Je pars tout à l’heure dans le Tarn, Régine conduira, cela fait un petit bout de temps qu’elle est allée dormir. Il faut bien qu’il y ait quelqu’un de responsable, dans la maisonnée ! A tchao, bon été à tous ! J’enclenche l’alarme, je ferme à double tour… Ça y est, José est en vacances !

Quelques voitures démarrent, certain(e)s rentrent à pied, ils ou elles n’habitent pas très loin, square Mozart, square Lully, square Chopin, square Bizet, square Offenbach, square Liszt (toujours difficile à écrire du premier coup sans faute), square Léo Delibes, rue Charles Gounod, allée Édouard Lalo : au number four, la Cigale Musclée. C’est ici que l’on se quitte, en se disant à bientôt, après la monstrueuse « Soirée déchirée ».

Il y en a un pourtant que l’on ne reverra jamais, ou alors en piteux état, dans son cercueil, avant son inhumation dans le caveau familial, en bonne place dans le cimetière, dans sa partie ancienne. Une vieille famille bourgeoise, ayant œuvré pour le rayonnement du vin de Champagne à travers le monde, son industrialisation, sa mécanisation, ses lignes de chemin de fer à la grande époque, ses chaînes de dégorgement, de bouchonnage, d’encapsulage, d’étiquetage, d’emballage, d’expédition, ses robots à remuer les bouteilles, par palettes entières…

Qui était présent au moment de la fermeture des portes blindées par le responsable, qui est resté pour le ménage et pour le coup à boire ? Quand l’avez-vous vu ou aperçu pour la dernière fois ? Quelqu’un l’a-t-il accompagné sur le chemin, l’a-t-il laissé en bas de son immeuble, l’a-t-il aidé pour prendre l’ascenseur ?

Ou bien l’ascenseur était encore en panne, alors qui est monté avec lui, pour l’aider à gravir les marches, à mettre sa clé dans la serrure, qui s’est finalement introduit chez lui ? Cela fait de l’un d’entre vous un témoin, voire un suspect ; si c’est le cas il ne vous reste plus qu’à  me donner le mobile, ça ira plus vite, car il y en a un, n’est-ce pas ? L’on ne tue pas sans raison l’un de ses meilleurs potes en le faisant basculer, comme ça, après une nuit de beuverie, de son cinquième étage !

Ce n’était pas l’un de vos meilleurs potes ? Une connaissance, plutôt ? Mais il était à la soirée ! Vous l’avez vu, tout de même ! Dans quel état psychologique était-il ? Joyeux ? Hargneux ? Dépressif ? Il avait beaucoup bu ? Il a consommé autre chose, à part la fumette ? Il ne buvait plus ? Il ne fumait plus, ni clope ni pétard ? Il ne touchait plus ni à une allumette ni à un briquet (et pour cause), il cuisinait exclusivement sur des plaques électriques ? Vous le connaissiez quand même un peu, alors ?

Des gens très lucides, vous savez, peuvent en arriver quelquefois à l’idée du suicide et à son exécution (oui, je suis drôle) dans la minute, cela dit je ne suis pas certaine encore qu’il s’agisse d’un suicide. On l’a peut-être aidé à monter sur la balustrade, on l’a peut-être encouragé à s’y trémousser jusqu’à tomber dans le vide « par accident », on l’a peut-être poussé et dans ce cas c’est un meurtre, oh, il ne fallait pas grand-chose pour le déstabiliser, après cette « chouille » du tonnerre, n’est-ce pas ?

Il y avait cette musique de cinglés, aussi, dans le lecteur CD. Quelqu’un peut-il me dire si l’album « Suicide assisté » de ce charmant orchestre nommé Les  Phacochères était vraiment indiqué lorsque l’on a des idées suicidaires ? Vous n’étiez pas au courant, pour ses idées suicidaires ? Qui a fait jouer ce disque sur la platine, qui a mis le volume au maximum, la meilleure façon de se faire repérer par l’entourage, cela dit ?

Apparemment, il a des antécédents, sa sœur me l’a confié, ce matin. Vous le savez sans doute, si vous le connaissez un peu : il a foutu le feu chez lui il y a de cela quelques années à cause d’une cigarette mal éteinte, il s’est endormi, coma éthylique, son appartement s’est embrasé, il s’en est sorti avec de graves brûlures, notamment au visage. Pas facile de revivre, hein, après ça ? Surtout lorsqu’on a coupé les ponts avec sa riche famille ? Depuis ce drame, il ne sortait plus qu’exceptionnellement, pas vrai ?

Et hier soir, il était invité à la « Soirée déchirée » ? Il est venu tout seul ? Non, vous êtes venu le chercher car sinon il n’aurait pas décollé, d’accord. En quel honneur était-il invité ? C’était une soirée privée, sur invitations nominatives, ils font ça bien, les rockeurs d’aujourd’hui. Ah bon, parce qu’il avait réalisé les illustrations de la Semaine Jazz, en mars, et celles du Festival Rock, début juillet ?

L’équipe de la Cigale Musclée voulait le rencontrer afin de le remercier, l’encourager, envisager avec lui d’autres projets graphiques… Si vous n’étiez pas passé le chercher, il serait resté tout seul chez lui, alors, comme d’hab. Personne ne le connaissait vraiment bien, alors ? Qui l’avait déjà vu, avant hier soir ?

Ah, vous… Veuillez parler, s’il vous plaît. Ainsi vous étiez sa petite amie dans les années quatre-vingt, vous alliez tous les deux au lycée à l’époque, vous avez souvent dormi ensemble mais sans jamais coucher, OK. Rien de plus frais, de plus actuel ?

Vous ne l’avez revu que ce soir, vous avez parlé un peu du bon vieux temps, sans plus ? Vous étiez accompagnée de votre ami du moment et vous êtes allée le rejoindre parce qu’il commençait à coller de trop près une grande brune horriblement fardée, vêtue d’un vieux drap sale laissant voir un sein ? Je vous comprends, bien sûr. Solidarité entre femmes oblige !

Et vous… Oui vous, crachez le morceau, maintenant ! C’est vous qui l’avez raccompagné, au petit matin, après la fête. Jusqu’où exactement ? Vous étiez trop raide, vous ne vous souvenez pas. Vous vous souvenez l’avoir raccompagné, oui ou non ? Vous l’avez quitté sur le chemin, en bas de son immeuble, au pied de l’ascenseur ou au pied des marches, plus haut dans les étages, jusqu’à sa porte, vous êtes entré avec lui à l’intérieur de son appartement ? C’est bien, mon jeune ami, continuez, je vous prie !

Est-ce vous qui avez mis « Suicide assisté » de ces affreux Phacochères en rut, n’avez-vous fait qu’allumer la chaîne et appuyer sur « Play » machinalement, sans savoir s’il y avait ou non un disque ? Vous vouliez en mettre un autre, de disque, après toute cette folle nuit à écouter du bruit, ça vous manquait, bien sûr… D’accord, c’était déjà dans le lecteur, c’est même lui qui vous a demandé de mettre la chaîne en marche, afin de danser sur son album du moment. On avance, on avance !

Alors pourquoi n’avez-vous rien fait quand vous l’avez vu ouvrir la fenêtre du balcon, gesticuler et hurler comme un possédé, grimper sur la rambarde et s’y balader ? Vous vous en êtes douté, quand même, à ce moment-là, qu’il voulait se foutre en l’air ? Vous veniez de prendre de l’héro, vous étiez scotché, comme dans un film, vous aviez l’impression d’assister à un spectacle donné spécialement pour vous par votre compagnon d’infortune… Bravo ! Non-assistance à personne en danger, ça vaut dans les combiens à votre avis ?

Pourquoi n’êtes-vous pas resté dans l’appartement quand le corps est tombé, pourquoi n’avez-vous pas au moins appelé la police avant de vous enfuir, vous étiez aux premières loges, non ? Je sais, des voisins l’ont fait à votre place. Vous auriez pu attendre la police, dire que vous aviez été témoin du drame, expliquer ce qu’il s’était passé, honnêtement, calmement ?

Ah, vous n’êtes pas quelqu’un d’honnête et encore moins quelqu’un de calme, vous avez déjà fait de la prison. Ce matin, dans votre veste, il y avait une bonne quantité de doses d’héro et de coke, pour la revente, dès le début de l’après-midi. Montrez-moi ce que vous avez, là, dans vos poches ? Évidemment, vous avez pris soin de tout planquer avant votre convocation au commissariat, je vous félicite, quel professionnalisme !

Votre ami, là, le macchabée, il a laissé une lettre de plusieurs pages, glissée entre son ventre et sa chemise, une pièce à conviction qui plaidera certainement en votre faveur, mon cher ! Il l’a écrit dans un délire, sans aucun doute, mais il y dit qu’un jour, quand le moment sera venu, il se jettera de son cinquième étage, et comme tout seul il n’a « pas les couilles », il mettra son plan en pratique quand il aura trouvé des spectateurs.

« Suicide assisté » c’est son credo personnel, c’est ainsi qu’il veut mettre sa mort en scène, devant, si possible, un public friand de ce genre de performance. L’œuvre d’art sublimée par cet acte irréversible, le trépas comme apothéose, la plus belle fin qui soit, faire un dernier tour de piste, etc, sortir sur le balcon, danser, crier, enjamber la rambarde, etc, basculer, sentir son corps voler, s’écraser, s’exploser dans l’herbe grasse, son âme monter au ciel pour retrouver J. R. R. Tolkien, Philip K. Dick, H. P. Lovecraft et autres larrons…

Bon, on va s’arrêter là pour la séance de lecture et l’interrogatoire, je vous remercie tous, vous m’avez bien aidée. Le temps d’éclairer encore quelques points de l’enquête, et ce sera vite bouclé, heureusement. Ou plutôt, malheureusement. Malheureusement pour lui, pauvre type ! Dans sa boîte aux lettres, ce matin, il y avait un pli des Éditions Dargaud lui proposant un contrat, un rendez-vous à fixer en rappelant le secrétariat, le plus tôt possible. Quelle ironie du sort, quel destin tragique, vous ne trouvez pas ?

Il aimait faire des crobars, des petits Mickeys, de la Bande Dessinée ? Il avait du talent, vous me l’affirmez ? Il n’attendait peut-être que ça, pour revivre, d’avoir un contrat ? Il n’a pas choisi le bon, en l’occurrence. À une journée près, son parcours aurait pu changer du tout ou tout ! Le voilà qui a mis un terme à sa vie avec pour seul spectateur un ivrogne et camé de première, un mec traînant dans les affaires louches, voitures volées, trafic de drogue, ancien taulard… En tant qu’artiste, il méritait mieux, non, vous ne croyez pas ?

Ah, quand vous êtes descendu avec lui pour l’emmener à la soirée, il a voulu regarder dans sa boîte aux lettres, il attendait un courrier important mais vous lui avez dit qu’on n’avait pas le temps, que ça pouvait attendre demain, qu’on était déjà en retard. Oui, effectivement. Si vous deviez avoir quelque chose à vous reprocher, ce serait le fait de ne pas l’avoir laissé ouvrir sa boîte aux lettres hier soir, celle des Éditions Dargaud s’y trouvait peut-être déjà…

Descendre plus profond dans les abysses : Alex, convoquez le facteur qui fait sa tournée par le square Offenbach, qu’il vienne le plus rapidement possible, avant que sa mémoire flanche. À cette heure-ci, il doit avoir fini son travail, il doit être chez lui. Ramenez-le moi toute affaire cessante, son témoignage peut être capital (enfin, pour ma morale personnelle, pas pour l’enquête, qui, à n’en pas douter, conclura à un suicide, tordu, certes, mais un suicide).

Mesdames et messieurs, je vous remercie encore une fois pour votre aide précieuse. Cette personne s’est sûrement suicidée comme tant d’autres dans cette ville, dix le mois dernier, déjà trois depuis début juillet, selon des modes opératoires qui prêteraient à rire si ce n’était pas dramatique de se donner la mort, pour un homme, comme pour une femme. Le pire, c’est quand ils se tuent après avoir zigouillé toute leur famille… Brrr… Pathétique.

Bref. Vous restez, bien entendu, à la disposition de la police. Oui, vous ne risquez pas de vous promener par monts et par vaux après cette nuit blanche éprouvante, vous avez du sommeil à rattraper. Alors bonne nuit, les enfants ! Faites de beaux rêves ! Veuillez me suivre… Par ici la sortie.

La Cigale Musclée (1989/1996) : il est temps d’en parler (plus ou moins) sérieusement.

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lundi 24 août 2015

Nuit trouble

Nouvelle noire

L’envie l’avait reprise, il lui fallait un homme. Maintenant. Ce ne serait pas plus difficile que toutes les autres fois ! Sur l’autoroute, vers Paris, elle passa en revue ses conquêtes de l’été. De beaux mâles, dans l’ensemble : jeunes, fougueux, musclés. Elle avait bon goût, en la matière ; elle était rarement déçue.

« Eux aussi ont eu plutôt bon goût ! » plaisanta-t-elle, esquissant une moue satisfaite. Elle attirait les hommes, les hommes l’attiraient : de beaux hommes, exclusivement. Elle-même était une très belle femme, elle prenait soin d’elle, elle aimait séduire, sentir l’autre troublé….

Elle craquait pour les corps harmonieux, bien proportionnés, depuis toujours, lui semblait-il. Elle aimait sentir ses mains parcourir une peau douce ou plus burinée, explorer la grâce d’un torse ; elle appréciait la fermeté des pectoraux, la rondeur d’une épaule, la courbe d’un bras, la dureté des muscles.

Elle liait ses caresses au regard, suivant des yeux le mouvement de ses mains sur le corps appétissant de son partenaire. Elle gardait les yeux ouverts quand elle s’aventurait plus bas, vers le ventre, et puis plus bas, encore… Son cœur se mit à battre fort à l’évocation des souvenirs de ses dernières vacances.

Les séances de massage avec ce surfeur breton avaient été exquises. Il était doré de la tête aux pieds, de la couleur du pain d’épices : elle n’en avait fait qu’une bouchée.

Elle s’était régalée de la peau noire aux saveurs enchanteresses de ce musicien africain, dont elle avait palpé le corps parsemé d’étranges cicatrices, durant des heures, du bout des doigts.

Elle avait fondu pour ce nordique, blond aux yeux bleus. Pour lui, elle s’était presque usé la langue à force de lécher chaque parcelle de sa peau claire, presque trop blanche, délicieusement sucrée.

Ça lui manquait, ces sensations. Un sourire malicieux se profila sur ses lèvres gourmandes. « Ce soir, il me faut du grand art » se dit-elle. « Mon désir est intense dans le creux de mon ventre, je dois l’assouvir. Je veux un homme à ajouter à ma collection. C’est là, en moi, je ne peux résister. »

Elle se concentra sur sa conduite. Bientôt le périphérique, la sortie vers le centre, la Seine, les quais, les grands boulevards, une place pour se garer, là, sur le trottoir, le long d’une rue étroite… Elle arrivait enfin. Il était temps que les affaires reprennent.

Elle s’était décidée à revenir ici, dans cet endroit accueillant, cosmopolite. Les hommes y étaient peu farouches, plutôt entreprenants, recherchant les contacts. La dernière fois elle était repartie bien avant le jour, enlacée à un rocker mince et nerveux, un petit brun aux cheveux longs, santiags et perfecto. Il n’habitait pas loin, ils y étaient allés à pied.

C’était vraiment un coup minable. Quand elle est partie de chez lui, le jour n'était pas encore levé. Elle a repris sa voiture pour rentrer chez elle, elle rentrait toujours chez elle, de toute façon. Elle se douchait longuement avant de sombrer dans un sommeil profond, enfin apaisée. Au moins pour un moment.

Une musique entraînante, aux guitares saturées, montait du sous-sol enfumé. Elle se sentait d’humeur badine, un peu moins dans l’urgence, maintenant qu’elle était arrivée. La nuit ne faisait que commencer ! Elle pourrait prendre le temps de s’amuser.

La salle était bondée, de nombreux danseurs s’agitaient sur la piste. Elle alla voir de plus près, repéra quelques hommes à son goût. Elle commanda un soda alcoolisé frais et sucré, s’accouda au bar, souriante, aux aguets.

La chasse était ouverte. Les hommes qui s’approchèrent d’elle la laissèrent indifférente. Le premier n’était vraiment pas son style, le suivant déjà bien soûl, celui-ci un peu gros, celui-là trop âgé…

« J’aime l’amour ! » lança-t-elle tout haut, l’esprit rendu léger par l’alcool circulant dans ses veines. « Moi aussi ! » lui répondit une voix masculine à sa gauche. « J’ai très envie de vous connaître ! Vous êtes d’accord ? » Elle répondit par l’affirmative, un large sourire découvrant ses jolies dents bien plantées. Ils échangèrent quelques plaisanteries avant de rejoindre la piste de danse.

Le courant était passé entre eux, ils s’accordaient merveilleusement pour danser. Physiquement, il lui plaisait. Fin, musclé, les cheveux châtain coupés court, jeans, chaussures de sport, tee-shirt moulant mettant en valeur une carrure athlétique… « Tu ne manques pas d’humour, toi ! » conclut-elle en l’enlaçant soudain. Elle avait besoin de l’avoir près d’elle, de sentir son odeur, goûter sa peau en sueur. L’entente de leurs corps ne laissait aucun doute.

« Mes amis vont partir » dit-il un peu plus tard, alors qu’ils discutaient au bar. « Je n’ai pas pris ma voiture. Tu voudras bien me raccompagner ? » « Le plaisir sera pour moi » lui répondit-elle en effleurant, de l'index, son menton. « Qu’est-ce que je ne ferais pas pour un homme aussi charmant que toi ! » ajouta-t-elle en riant.

Ils dansèrent encore quelque temps, serrés l’un contre l’autre, attisant leur désir par des mots et des caresses. Ils se décidèrent à aller chez lui, en banlieue est proche de Paris. Le trajet fut rapide. Elle trouva à se garer juste à côté. Il la félicita pour son créneau, qu’elle réussit du premier coup.

Il habitait au rez-de-chaussée d’un immeuble neuf, résidentiel. Il la fit entrer, lui enleva son manteau, lui fit faire le tour du propriétaire. Quand il lui montra sa chambre, elle lui confia, avec aplomb, qu’il pourrait lui demander de faire tout ce qu’il voulait dans toutes les pièces de l’appartement, mais certainement pas dans celle-là. Une chambre, c’était fait pour dormir. Et ce qu’elle voulait maintenant… C’était tout sauf dormir !

« J’ai du Champagne au frais, ça te dit ? » demanda-t-il, enjôleur. « Ah mais j’adore le Champagne ! Je suis d’origine champenoise, tu sais ? Cela me rend très exigeante ! J’espère que tu as choisi une bonne cuvée, sinon… Je m’en irai fâchée ! » Pendant qu’il s’activait dans la cuisine, elle regardait avec attention, dans le salon, toutes ces photos de pays lointains accrochées aux murs.

« Je voyageais, avant » lui confia-t-il en rapportant deux coupes et la bouteille. « Avant quoi ? » « Eh bien, avant que je rencontre ma femme, il y a trois ans, la mère de mon fils… »  Elle resta sans voix un moment, puis reprit de l’assurance : « Je te remercie pour ta franchise. J’espère seulement qu’ils ne vont pas débarquer dans les heures qui suivent ? » Il lui assura que non, qu’il serait seul dans son appartement jusqu’au lendemain soir.

Elle n’allait tout de même pas rebrousser chemin pour ce genre d’histoire. Il était consentant, après tout, il l’invitait chez lui… Il savait ce qu’il faisait, non ? S’il s’offrait une aventure, c’était pour aujourd’hui, pas pour demain. Cinq heures du matin : il était grand temps pour elle de s’intéresser de plus près à son ravissant compagnon. Surtout qu’il n’y aurait pas d’autre fois, elle en était certaine.

Ils trinquèrent joyeusement à leur rencontre, elle le félicita pour le choix du Champagne. Ils mirent de la musique, tamisèrent la lumière du salon et commencèrent à danser, soudés l’un à l’autre, afin de reprendre les choses là où ils les avaient laissées. Ils restaient debout, leurs corps ensorcelés par la musique, mi-orientale, mi-celtique. Elle se délectait de ce corps solide, de toute beauté, bien charpenté.

Ça la rendait folle. Elle le complimenta ardemment sur son physique avantageux, frôlant la perfection. « C’est du grand art, vraiment ! » murmura-t-elle en plongeant son regard bleu acier dans ses yeux clairs et brillants. « Mais tu n’as pas encore tout vu ! » lui souffla-t-il en prenant sa main avec empressement.

Il lui proposa de continuer leurs ébats sur le canapé blanc du salon. Il s’allongea et la laissa poursuivre, les yeux clos. Au comble de l’excitation, elle lâcha soudain : « L’heure est venue, mets-toi à l’aise, je vais te faire goûter à ma spécialité. Ta femme pourra aller se rhabiller, je suis la meilleure dans ce domaine ! »

Plus tard, l’amant comblé glissait vers une torpeur proche de la béatitude. Le moment était venu : elle se releva, saisit son sac à mains, en sortit son couteau, un Laguiole parfaitement affûté, trancha le cou de l’homme d’un coup net, avant qu’il ne puisse prononcer un seul mot. Le sang s’écoulait déjà de la blessure franche.

Elle se mit à laper le liquide épais, à l’aspirer à petits coups rapides, avec application. Ses dents, rouges de sang, s’acharnant sur le cou de l’homme, étincelaient, parfaitement aiguisées. Quand ce fut terminé, elle s’essuya la bouche d’un revers de la main, rassembla ses affaires avant de passer à la salle de bains.

« Je te l’avais dit que ce serait du grand art ! » lança-t-elle au cadavre exsangue, tout en se dirigeant vers l’entrée. Elle s’assura qu’il n’y avait personne dans le couloir, referma la porte derrière elle, sortit prudemment pour aller jusqu’à sa voiture. Le moteur démarra au quart de tour.

Il était huit heures, l’air était frais, il faisait à peine jour en ce début d’automne. Elle allait être tranquille pour un moment. La prochaine fois, il lui faudrait redoubler de prudence, choisir un endroit en province où elle n’était encore jamais allée… Ses aventures continueraient !

Bien au chaud dans son lit, elle se remémora sa nuit mouvementée avec ce bel amant qui l’avait tant troublée. Il avait vraiment très bon goût, un bon goût de vanille : ce fut sa dernière pensée avant de s'endormir, pour jouir, enfin repue, d'un repos bien mérité.

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dimanche 16 août 2015

Le bilan

Nouvelle noire

Je suis né le douze juillet 1963 : depuis hier, j’ai quarante ans. Coup de massue, clou enfoncé. Un cap terrible, que je ne suis pas sûr de surmonter. J’ai si mal…

Ça a commencé à me serrer les tripes à peine ma trentième année passée et ça n’a fait qu’empirer : la peur est là, plus méchante que jamais. J’avance vers un âge qui s’éloigne, inexorablement, de la jeunesse. On n’y peut rien, me direz-vous.

Il y a ces terribles crises de paralysie qui m’assaillent, me terrassent, m’anéantissent. Elles sont de plus en plus fréquentes. C'est à chaque fois plus long pour m’en remettre ! Mon corps est devenu si vulnérable… Je me sens comme un vieux, à devoir garder le lit des jours entiers, avec le dos bloqué et ces douleurs affreuses…

Voilà qu’aujourd’hui, je me retrouve encore à ne plus pouvoir bouger. Une fois de plus. Une fois de trop ! Tout ça parce qu’hier soir, après ma fête d’anniversaire (tout le monde y tenait, sauf moi), j’ai voulu ranger tout seul le mobilier de jardin dans le garage. Évidemment, j’ai trop forcé.  Une semaine d’arrêt maladie, peut-être deux… Voilà ce que j’ai gagné.

Mes idées noires en profitent pour refaire surface : elles s’immiscent au plus profond de mon cerveau, jusqu’à m’en rendre dingue. Je deviens dingue ! Ne vaudrait-il pas mieux que j’en finisse maintenant ? Je me suis déjà retenu plusieurs fois d’avaler tout mon stock de somnifères et d’anti-douleurs avec une bouteille de vieux rhum, et puis… La vie a toujours repris le dessus.

Finalement, je me trouve toujours un tas de bonnes raisons pour continuer la route. Le prochain voyage… Ah ! Les voyages ! S’il n’y avait pas eu les voyages ! Les médecins ne prédisent pas d’amélioration à mon état : irrémédiablement mon corps va décliner, se déliter et s'atrophier, au fil des années. Je ne pourrai le supporter. Ma chère bouteille est là, tout près. Et les cachets… Ici, dans le tiroir de la table de chevet.

Il n'y a personne à mon chevet. Maman est passée un peu avant midi pour m'apporter les médicaments qu'elle est allée chercher pour moi à la pharmacie. Elle n’a pas pu rester, je lui en veux énormément. Elle devait déjeuner avec mon père, ensuite elle avait plein de choses à faire… Toujours très occupée, ma mère !

Mais elle viendra ce soir, elle me l’a promis, elle me préparera à manger, elle restera un peu pour papoter. Elle remettra en place les oreillers, elle bordera mon lit, comme quand j'étais petit garçon, elle me donnera plein de baisers… Vivement ce soir ! Peut-être que, si je parviens à me lever, je pourrai voir avec elle le feu d’artifice, de la fenêtre ?

J’ai trop chaud, je transpire, je suis trempé. Il n’y a pas cinq minutes, je tremblais de froid. Je n’ai pas la force d’appeler mes potes, ils ne pourraient rien faire pour moi, de toute façon… Je n’ai envie de rien. La douleur est insupportable, au-delà de tout. Quand cet enfer va-t-il cesser ?

J’ai eu de bons moments dans ma vie, pas vrai ? Pas grand-chose à jeter, j'ai tout consommé. Consumé ? J’ai vécu à ma façon, sans rendre de comptes à personne. La solitude s’est imposée, naturellement : il ne m’est jamais venu à l’idée de fonder un foyer. C'est totalement hors de ma portée. J’avais déjà assez à faire avec moi-même, alors, avec une femme et des gosses !

J’ai suivi mon petit bonhomme de chemin, je me suis fait tout seul : un bon job, ma maison, mon jardin, ma collection de disques, mes bouquins, mes sorties, mes bons amis… Et puis mes voyages ! Si j’ai tenu jusqu’ici, c’est grâce à mes voyages ! Une bonne partie du globe explorée, arpentée, découverte.

J’ai prévu d’aller à Cuba, l’hiver prochain. Trois bonnes semaines. Mon billet est d’ores et déjà acheté, alors… Y renoncer ? Je souffre tant, c’en est intolérable. J’ai envie de hurler ! Mille épées chauffées à vif me transpercent le corps. C'est un calvaire, Dieu me punit. Je dois expier mes fautes.

Mon dernier voyage, je l’ai fait au Brésil : Rio de Janeiro, soleil à gogo, musiques chaudes, percutées, balancées, déhanchées… Sur la plage de beaux corps dorés, hâlés, ambrés, cuivrés. Nuances de peau, du noir profond au brun léger… J’en ai bien profité !

Les voyages sont les seuls moments de mon existence où je m’abandonne à l’amour. À l’amour, et au sexe. J’aime le sexe ! Ses tentations suprêmes, ses sensations extrêmes. Ses perversions, ses jeux cruels et sans limite. C’est toujours très facile de faire des rencontres, dans les endroits où je vais.

La première fois, c’était en Thaïlande. J'avais tout juste vingt ans et envie d'exotisme… Elle, à peine seize ans, un joli petit corps de femme, des jambes sublimes, finement ciselées : elle s’est montrée experte pour m’emmener, très vite, sur de sombres terrains aux troubles parfums de vice.

Je l’ai aimée, comme elle voulait être aimée. Elle me montrait comment faire, elle m'incitait, elle m'excitait. Je l’ai baisée, baisée encore et puis je l'ai frappée. Elle en redemandait. Elle a voulu jouer à l'étrangleur et à l'étranglée avec l'un de ses bas qu'elle faisait coulisser sur son cou gracile et j’ai serré. Légèrement d’abord, puis fermement.

Je n’ai pas pu m’arrêter de serrer. J'ai eu du plaisir à la voir agoniser, se débattant, cherchant l’air, la bouche grande ouverte, les yeux exorbités. Puis elle n’a plus bougé. J’ai possédé cette fille jusqu’à son dernier souffle. Une fille de joie, une fille des rues, une inconnue, une fille perdue.

L’année suivante, c’était en Inde. J’ai craqué pour cet homme d’une trentaine d’années, au corps mince, bien dessiné. Il m’a ouvert à d’autres possibilités. J’ai apprécié, je l’ai aimé. Puis étouffé, sous l’oreiller. J’ai continué.

Voyage après voyage, d’un continent à l’autre, j’ai recherché des plaisirs toujours plus raffinés. Savoir que le moment viendrait, quand je l'aurais décidé, amplifiait mon désir, décuplait ma jouissance. Garçon ou fille, sans préférence : il ou elle me plaisait, il ou elle m'appartiendrait ; je n'étais pas contre, non plus, les mélanges de genres.

Si je fais le bilan, je dirais qu’aimer dix-huit fois en vingt ans, ce n’est ni trop, ni pas assez : une bonne moyenne, en quelque sorte. Je pense avoir été sincère, à chaque fois. Je les ai tous aimés, mes amants étrangers. Une relation intense, fulgurante, passionnée.

Les histoires courtes sont les meilleures. Je leur ai révélé le meilleur de leur existence, eux m'ont donné ce qu'ils avaient de plus précieux. Ils n'auront vécu que pour me rencontrer, que pour m'aimer jusque dans la mort.

Je pense à mes voyages passés en préparant celui à venir. Je regarde mes photos, je me repasse mes vidéos : moments uniques, instants sublimes, des heures et des heures de souvenirs. Des monuments, des paysages, des plages, des rues, des corps, un visage, un regard, l’intérieur d’une chambre…

Je m’envole pour Santiago de Cuba juste après Noël, je fêterai là-bas le premier jour de l’année 2004, et les deux autres semaines, je visiterai une bonne partie de l'île… Allez, faire ce voyage, même si c'est le dernier !

Vivre un ultime amour… J’ai six mois de répit. Après seulement, à mon retour, je tirerai ma révérence. Je suis contre l'acharnement thérapeutique. Je veux une mort propre, digne, librement choisie.

J'aurai mené une vie paisible, très ordinaire. Des brocantes, des concerts, des cocktails au rhum qui me mettent la tête à l’envers, de bons petits plats diététiques, des repas entre amis, du jardinage, du bricolage, de la déco, quelques plaisirs en solitaire…

Je me sens si faible ! J’ai une de ces fièvres ! Je suis brûlant, comme de la braise. Mais j’ai moins mal, maintenant. Les épées ne sont plus que de fines épingles, je respire, ça va mieux. Boire un bon verre d’eau fraîche… Je vais dormir un peu. Le temps passera plus vite, en attendant maman.

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mercredi 12 août 2015

Erreur de jeunesse

Nouvelle noire

Vous m'avez tant manqué, je vous manque de si peu ! Nous voilà tout de même réunis, en quelque sorte. Qu'il en soit ainsi. On ne peut rien contre ce sale coup du destin.

Dire que nous aurions pu passer notre vie ensemble ! Si seulement j'avais voulu… Nous aurions pu construire quelque chose de fort, de grand, de beau, d’exceptionnel, n'est-ce pas ? Mais j'ai refusé. De m'engager. Auprès de vous.

Vous veniez de finir vos études, vous aviez commencé à travailler. Vous auriez vite une bonne situation ! Vous vouliez fonder un foyer, vous installer, avoir des enfants… Et vous marier, absolument.

Pour moi c'était trop tôt, nous avions bien le temps ! Pourquoi précipiter les choses ? Pour vous, c'était une preuve d’amour. Si je ne voulais pas, c'était parce que je ne vous aimais pas. Vous m'avez lancé un ultimatum : le mariage avant la fin de l'année, ou bien…

Je n'ai pas supporté que vous me mettiez ainsi au pied du mur. C'était cruel ! Alors j'ai fui. Pour ne pas avoir à vous dire oui. À travers le pays, puis à travers le monde.

Où que j'aille, je pensais à vous. Comment ne pas avoir de remords ? Mais m'aviez-vous vraiment laissé le choix ? Si seulement vous aviez fait preuve de patience !

Un jour, j'ai su qu’il me fallait rentrer. Au fil du temps, des expériences, j'avais mûri. Les voyages forment la jeunesse, comme on dit ! J'allais vous retrouver, et ne plus vous quitter. Vous étiez mon seul et mon unique amour ! Je voulais passer le reste de ma vie avec vous !

Mais qu'est-ce que je croyais ? Je débarquais comme ça, sans crier gare ? De quel droit vous déclarais-je une flamme qui n'avait plus lieu d’être, après toutes ces années ? Sans vous donner une seule nouvelle ? Loin des yeux, loin du cœur ! Vous aviez tourné la page ! C'était trop tard ! Vous faisiez votre vie ! Depuis longtemps ! Sans moi !

Moi, je n'ai jamais vraiment fait la mienne. Une vie de solitaire n’est pas vraiment une vie. Je m’en rends compte, à présent. Je n'ai jamais assumé mes responsabilités, de toute façon. Si nous nous étions mariés, n'aurais-je pas fui tout de même, un jour ou l’autre ?

J'ai repris les voyages, j'en ai fait mon métier. Toujours en action, reportage sur reportage, dans des pays en crise, en guerre, dévastés par les épidémies, les attentats, les catastrophes, les cataclysmes… Il y a toujours eu de quoi faire, de par le monde. La misère humaine…

L'heure de la retraite a sonné. À peine le temps de me retourner, toutes ces années passées… Retour en France, à mes racines, dans la propriété familiale. Priorité : vous retrouver. Vous ne seriez plus en colère, après tout ce temps ! J’aurais tant voulu que vous me pardonniez.

Nous aurions évoqué tant de souvenirs… Vous m’auriez raconté vos joies, vos peines, les événements importants de votre existence, votre famille, vos enfants, votre carrière professionnelle, les mariages, les naissances…

Vous avez eu une vie heureuse, n’est-ce pas ? C’était ce que vous souhaitiez, non ? Le bonheur conjugal, la fidélité, la stabilité… Moi, je n'ai fait que vous chercher à travers tous ces êtres fluets, sans personnalité, qui ont jalonné ma vie, ici ou là.

Je n'ai jamais pu vous oublier. Je n'ai aimé que vous. Je peux bien vous le dire, aujourd'hui, et je vous le dirai encore, chaque jour qu'il me restera à passer sur cette terre. Car je vais revenir vous voir, vous savez ! Je ne vous lâche plus, maintenant. Vous me revenez tard, c’est tout.

Si seulement je n’avais pas eu ce fâcheux contretemps… J'aurais dû venir vous voir la semaine dernière, comme nous en avions convenu tous les deux, au téléphone ! Nous aurions pu alors bavarder en tête-à-tête, vous dans votre lit, moi sur une chaise, tenant vos mains, une dernière fois…

Votre demeure est là, désormais, à gauche, tout au fond de l’allée. Elle n'est pas difficile à trouver : c’est l’endroit le plus fleuri du cimetière.

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samedi 18 juillet 2015

Rencontres nocturnes

Nouvelle noire
Trilogie de juillet 2 sur 3
12 juillet 2015

Nous nous étions arrêtés, tous les deux, au même endroit, au même moment, pour soulager notre vessie, éprouvée par de longues heures de conduite dans les embouteillages. Là, sur cette aire d’autoroute, quelque part entre Meaux et Château-Thierry.

Une aire minimale, avec des places de parking pour les voitures et d’autres pour les poids lourds, une pelouse rabougrie, de maigres bouquets d’arbres et un bloc sanitaires, fort attractif, pour lui, comme pour moi.

Après notre besoin naturel respectif satisfait dans une cuvette circulaire métallique qui, à la dernière goutte, avait craché un liquide bleu visqueux le long de ses parois, nous nous trouvâmes aussitôt un autre besoin, moins naturel mais tout aussi pressant : fumer une cigarette.

Nos voitures étant garées côte à côte, il nous fut très facile d’engager la conversation. Oh ! Des choses anodines ! Je ne sais plus si c’est lui ou alors moi qui a commencé par : « Ça fait du bien, une pause pipi et une bonne clope, n’est-ce pas ? » L’un ou l’autre a alors répondu : « Oui, sortir de Paris un vendredi soir, c’est toujours la galère ! Que d’heures perdues ! »

En inspectant la carrosserie de nos voitures respectives et les inscriptions qui s’y trouvaient, nous nous aperçûmes que nous travaillions tous deux dans le commerce, dans des domaines certes différents, mais commerciaux néanmoins. De quoi alimenter les échanges, tout en fumant.

« Moi, je travaille avec des collectionneurs d’objets d’art anciens » me confia-t-il. « Une clientèle triée sur le volet, exigeante, mais qui paie bien. » Je lui dis que je vendais du matériel informatique de pointe, pour les petites et les moyennes entreprises. Moi non plus je ne me plaignais pas, les affaires marchaient plutôt bien, même en ces temps de crise.

Les voitures s’arrêtaient, déversant leur flot de conducteurs et de passagers pressés d’aller se soulager aux toilettes, puis elles redémarraient, retrouvaient l’autoroute en direction de l’Est. Nous allumâmes une deuxième cigarette pour justifier la poursuite de notre dialogue, qui s’avérait de plus en plus intéressant.

Nous avions en commun le goût pour la natation et la plongée sous-marine, nous étions sportifs tous les deux mais nous aimions aussi les repas gastronomiques, les bons vins, les petites clopes et le pétard, de temps en temps. Nous avions fréquenté la même école de commerce, mais pas à la même époque. Il était plus âgé que moi de presque vingt ans, mais il en paraissait beaucoup moins, grâce à sa stature athlétique, fine, élancée.

« Où allez-vous, au fait ? » lui demandai-je, dans un élan. « À Thionville, dans le centre, j’ai rendez-vous demain matin avec des clients réguliers, pour leur proposer une collection d’antiques masques africains, issus de différentes tribus. Rare et très cher ! Ils m’ont réservé une chambre d’hôtel à proximité. Nickel ! » Il me posa la même question en retour, à laquelle je répondis très évasivement : « Oh, j’ai une livraison à faire, dans une zone artisanale à proximité de Metz, je dois appeler quand j’y serais. »

Ainsi, nous en conclûmes que nos chemins allaient malheureusement se séparer, que nous n’aurions pas l’opportunité d’approfondir les choses ce soir, que les affaires étaient les affaires, mais que demain, peut-être, au retour, nous nous croiserions à nouveau sur une aire d’autoroute…

Nous prîmes donc rendez-vous, demain, même heure, à la tombée de la nuit, sur cette même aire, enfin sa jumelle symétrique, dans l’autre sens, évidemment. Nous ne nous quittions pas des yeux, il avait l’air d’aimer les jeunes et j’étais plutôt bien de ma personne, mince, veste grise, chemise noire ouverte et chaussures fines au bout carré. Il était plus décontracté, avec son jean, ses baskets de marque, son polo bleu clair à manches longues.

Nous allumâmes une troisième blonde : « La dernière, pour la route ! » tout en abordant des sujets plus intimes. Nous nous sentions devenir complices et déjà, amoureux. Nous étions tous les deux seuls au monde et nous allions avoir du mal à nous quitter. Nous remontâmes chacun, à contrecœur,  dans notre break, nous faisant des signes à travers les vitres.

Je le laissai partir devant, honneur aux plus âgés, puis connectai mon GPS où j’avais préalablement enregistré l’adresse de la livraison. Je transportais, certes, du matériel informatique high tech, oui mais du matériel volé, pas par mes soins d’accord, mais en le véhiculant, je faisais du recel. J’avais conscience des risques mais c’était l’argent qui m’attirait avant tout et plus j’en gagnais, plus j’en voulais. Plus j’en avais besoin.

Vendre mon corps, jamais. Alors, quitte à entrer dans la délinquance, autant attaquer directement par le haut du panier. C’est un ami respectable de mon père, cet ingrat, qui m’a fait introduire dans le milieu informatique et le braquage industriel. Conduire une belle voiture ? À travers la France, dans différents pays européens ?

Rouler incognito, sous une fausse identité, en prenant une autre personnalité ? Pouvoir m’offrir des fringues de luxe, un pied à terre à Paris (pour les affaires), un autre à Marseille (pour les loisirs) et toutes sortes de plaisirs ? La voiture fournie gracieusement alors que j’ai toujours aimé faire de la route ?

Oui, cet homme m’intéresse, mais certainement pas pour ce qu’il croit. Enfin, pas seulement. À son retour de Thionville, si ses transactions se font, il sera assurément en possession d’une forte somme d’argent, et là… Réglons d’abord nos affaires, on verra plus tard. Une bonne nuit de sommeil après ça, un peu de tourisme dans cette bonne vieille ville de Metz, un tour au Centre Pompidou, un restaurant étoilé… Je l’aurai bien mérité !

Alors, s’il pouvait y avoir la cerise sur le gâteau, le cadeau Bonux, le nec plus ultra… Mon arme est en sûreté, dans la boîte à gants ; elle pourrait bien me servir, dans quelques temps. Volée, évidemment. Et non identifiable, par aucun service de police, on me l’a juré. Ah ! Voilà les abords de Metz, je ne vais pas tarder à arriver. Croisons les doigts pour que tout se passe sans incident…

Nous nous étions arrêtés, tous les deux, au même endroit, au même moment, pour soulager nos envies, éprouvées par vingt-quatre heures d’attente insoutenable, lui à Thionville et moi à Metz. Là, sur cette aire d’autoroute, quelque part entre Château-Thierry et Meaux.

Il était ponctuel et, quand je le vis garer sa voiture, aisément identifiable, je vins vers lui en souriant. Moi j’étais là depuis longtemps, tout s’était conclu parfaitement à Metz, l’argent déposé sur un compte, dans une agence à la périphérie, et plein d’espèces pour moi, dont j’avais déjà encaissé les trois-quarts, m’accordant juste une marge en liquide, pour « voir venir. »

Il pleuvait légèrement, il faisait sombre, j’avais mis mon imper gris anthracite, dans la poche duquel j’avais dissimulé mon arme, un revolver élégant mais surtout efficace. « Alors, comment vont les affaires ? » lui demandai-je gaiement.

« Ah ! Ne m’en parle pas, des petits joueurs, les mecs ! Heureusement que l’hôtel était déjà payé, parce qu’à part ça, à Thionville, j’ai perdu mon temps ! Ils avaient convoqué un expert, il s’est avéré que certains masques étaient des faux, de belles reproductions, certes, mais du XXIe siècle ! Ah la honte ! Viens plutôt me consoler, m’entourer de tes jolis bras, oui, là, comme ça… »

Je me laissai faire, ne lui laissant pas apparaître ma mine déconfite. La poule aux œufs d’or était belle et bien plumée, il fallait que je me rende à l’évidence. Un vieux, pas trop moche, pétri d’expériences, après tout, ça ne se refuse pas. Main dans la main, nous prîmes la direction des bosquets.

« Alors, il est où, ton fric, petite frappe ? C’est que ça coûte bonbon, du matériel informatique, surtout volé ! Tu l’as mis où, l’oseille juteuse de tes trafics, hein ? La baise avec toi, c’était sympa, merci, mais pas de quoi casser trois pattes à un canard, non plus. Tu manques d’inspiration, jeune Padawan ! Si j’avais le temps, je ferai ton éducation mais là, tu vois, je suis pressé. Alors tu me dis où tu l’as planqué, et on est quittes. Je t’évite la prison, tout rentre dans l’ordre, chacun repart chez soi, ni vu ni connu… »

J’avais rencontré plus fort que moi, qui me croyais invulnérable. Je reçus un premier coup de poing dans la figure, puis un deuxième. Mon nez m’a fait mal, le sang coulait déjà. Puis, un nombre invraisemblable de coups de pied est venu percuter mon ventre, et plus bas. Je tombai à terre, me mis en position fœtale et hurlai de douleur. « J’ai rien sur moi, je te jure, j’ai tout mis sur des comptes à Metz, j’ai juste dix mille euros, dans ma veste, en liquide, prends-les et laisse-moi partir, je ne dirai rien, s’il te plaît ! »

Mon amoureux transi me dépouilla fissa, tel un sauvage, encore un flic pourri qui avait pris la grosse tête… Je ne me débattais même pas, j’avais surtout peur. Il trouva aussi mon arme, s’en empara, la déverrouilla, vérifia la présence des balles en faisant tourner le barillet, me força à l’empoigner de ma main droite tout en continuant à me taper dessus, mit mes doigts sur la détente (lui, il avait des gants), le tourna vers ma tempe, appuya…

Un suicide au revolver avec la main droite lorsque l’on est gauchère, ça a paru suspect aux policiers chargés de l’enquête. Comme ils ne parvinrent pas à retrouver la provenance de l’arme, que mes parents n’expliquaient pas mon geste, qu’en creusant un peu ils découvrirent que je n’étais pas la jeune fille de bonne famille que je prétendais être, ils ont conclu à un règlement de compte, à une rencontre qui avait mal tourné.