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vendredi 2 octobre 2015

Le passeur

Quadrilogie francilienne, 1 sur 4


Le passeur

Le 11 août 2015

Vous n’y êtes pour rien, dans cette histoire. C’est moi qui ai tout inventé.

Je me suis fait mon propre film, de A à Z : générique du début, décor survolé en panoramique, personnages importants dès les premiers plans, quelques flash-back, intrigue alambiquée, suspense insupportable, rebondissement incontournable, volonté de faire perdre leurs repères aux spectateurs, nouvelle donne (tout s’explique), dernière scène inattendue, arrêt sur image, musique de fin choisie par mes soins, acide à souhait.

Vous n’avez été qu’un personnage de fiction, revu et corrigé par ma fièvre créatrice intense, l’envie d’écrire un beau roman pour l’été au fur et à mesure que l’histoire avançait, une histoire palpitante, haletante, dévorante, fleur bleue, à l’eau de rose, violettes impériales…

Mais je m’égare. Je ne vous ai écrit que pour trouver grâce à mes propres yeux, ni plus ni moins. Savoir aussi où tout cela pourrait bien mener. Qui ne tente rien, n’a rien ! Je vous ai donc écrit, j’ai espéré, j’ai attendu, j’ai eu plaisir à vous lire en retour, à vous répondre, ensuite… Oui, pour mon seul plaisir.

Ma vie est si peu trépidante… Amorphe ? Non, quand même pas ! Je me donne les moyens d’avoir de l’activité. Ces dernières années, ce sont mes courts séjours citadins en France ou en Europe (deux jours ici, quatre jours là) qui m’ont fait le plus vibrer. Je suis somme toute quelqu’un de très ordinaire, profitant de l’existence, de ses petites joies, de ses à-côtés.

Lorsque l’on a quelques ressources financières, pourquoi se le refuser ? J’ai décidé : je ne me refuse rien ! Je m’offre de petits voyages, ici ou là, dans des villes que j’aime bien, certaines que je connais déjà, d’autres que je découvre. Je ne dépense pas trop d’argent, mais je sais me faire plaisir !

Voyager en solitaire… Pas si triste que ça. Au contraire, il y a plein d’avantages, comme faire ce que l’on veut quand on veut, décider au dernier moment d’un changement de plan sans que cela crée un incident diplomatique, errer, le nez au vent, la fleur aux dents, sans souci matériel, boire et manger quand on l’aura décidé, ne pas se forcer si l’on n’a pas faim, succomber fissa à une grosse fringale…

Bien sûr, les repas au resto ne sont pas aussi conviviaux, partagés ; bien sûr, les nuits se passent dans une chambre single (au prix cependant avantageux) et elles ne sont ni fauves, ni sauvages, ni curieuses, ni torrides, seulement réparatrices… Quoique, une aventure ? Cela m’est déjà arrivé ! Dans le meilleur des cas, l’on prend son petit-déjeuner ensemble (après une ultime partie de jambes en l’air) avant de se quitter, chacun ayant à faire de son côté.

Pour mon plaisir, j’ai continué à vous écrire, à vous poser des questions de telle sorte que vous ayez toujours matière à me répondre ; je n’avais plus qu’à attendre que vous vous manifestiez, une fois ma lettre envoyée. Réponse souvent rapide, parfois plus tardive, selon…

Car c’est cela, il s’est agi quelque part de « vraies » lettres, loin des Short Message System, de Microsoft Network, des tweets ou des likes. Moi qui aime les envolées littéraires, langagières, lyriques et colorées, cela a été du bonheur de vous lire, d’entretenir avec vous cette correspondance. Pour cela, je vous dis merci.

Surtout, par cette relation épistolaire, vous m’avez permis de relancer mon envie d’écrire, lascive et paresseuse, ces derniers temps. Enfin, l’envie d’écrire pour moi. D’écrire mes propres textes, sans contrainte aucune, sans norme ni délai, sans sujet imposé.

Car il y avait toujours quelque chose à écrire pour l’un ou l’autre des magazines musicaux intéressés par ma plume, ou alors le reportage d’un concert, avec photos perso, à mettre en ligne sur mon blog (ayant promis aux artistes de le faire je ne pouvais me défiler), des posts urgents à publier avant…

J’ai pris du recul pour ne me consacrer qu’à « mon » écriture. Écrire ce que je veux quand je le veux, au fil de mon imagination débordante ; incohérence, esprit tortueux, humour noir, confusion des genres.

C’est grâce à vous, heureux personnage de l’un de mes textes tordus (et peut-être d’autres à venir), que j’ai retrouvé les bienfaits de l’écriture et ce malgré son jeu cruel, son côté il faut triompher du mal, se faire violence, rentrer dedans. La déception, pourtant, à la relecture : minable, naïf, risible, illisible, impubliable… Mis à part sur mon blog, évidemment.

J’ai poussé l’extravagance jusqu’à imaginer entre nous une rencontre improbable, impromptue, à l’arrache, pour pimenter l’affaire. Cadre urbain, climat estival, ambiance conviviale, festive, riche en échanges, visages souriants, personnages hauts en couleur, éclats de rires, pas de danse endiablés, pas de deux arpentant les trottoirs, brin de conduite sur les boulevards, confidences, promesse de nous revoir…

Je ris jaune. Pauvres lecteurs ! Enfin si j’en ai quelques-uns, du moins ! Ça doit les raser, tout ce charabia. Ils doivent vite passer à autre chose s’ils se trouvent là par hasard ! Même mes photos de chats n’intéressent pas grand monde. C’est pour dire, hein !

Cet acharnement « littéraire » ne sera certainement que temporaire. Quand j’aurai épuisé tout ce que ma pauvre cervelle ravagée peut produire, j’hibernerai sans doute pour plusieurs mois. J’en profiterai pour lire, réfléchir, m’enrichir, me ressourcer à la montagne.

Visionner des séries sur le lecteur DVD, faire plus de sport, sortir davantage, prendre rendez-vous avec mes amis, les inviter chez moi, rencontrer de nouvelles personnes, voir des expos, passer du temps à dormir… L’urgence créative me reprendra peut-être au printemps, qui sait ? Sur d’autres bases, des fondations toutes neuves, de nouvelles racines ; sur l’herbe repoussée plus tendre.

Pourquoi fait-on ces choses qui nous prennent du temps et nous isolent des autres, enfin quand il s’agit de l’écriture ? Pourquoi se l’impose-t-on malgré tout, pourquoi ces belles journées d’été passées à l’ombre au lieu de bronzer au soleil avec un bon vieux bouquin à lire, de se baigner en eau fraîche et gargouillante, de se promener à la campagne en compagnie agréable ?

Pourquoi vouloir partager à tout prix ces histoires sans queue ni tête qui pourraient rester au fond des tiroirs ou sur une clé USB cachée au fond de l’un de ces tiroirs ? Pourquoi le faire quand même, alors qu’il y a tant à profiter sur Terre ?

Eh bien bravo, c’est vous l’heureux gagnant, vous seul avez donné la bonne réponse : « On est parfois amenés à se demander pour qui, sinon pourquoi, on fait tout ça à part pour nous... Et la réponse est qu'heureusement il y a toujours des gens pour l'apprécier et à qui ça fait du bien par où ça passe, que ce soit à travers les yeux ou les oreilles :) »

Rien à rajouter, nickel chrome. Je ne doute plus de rien. Merci, encore une fois, de tout mon cœur pour votre aide précieuse.

lundi 28 septembre 2015

Les affaires

Quadrilogie francilienne, 2 sur 4


Les affaires

Le 13 août 2015

En juillet 2014, je décidai de ranger ses vêtements, ses vestes et ses chemises surtout, de façon à ne plus les avoir à ma vue continuellement. Elles étaient suspendues sur des cintres, accrochées au grand portant qui servait aussi pour mes propres affaires. Protégées par des housses, elles restaient en bonne place dans mon appartement. Elles me rappelaient qu’il avait vécu là, chez moi ; elles me renvoyaient aussi au fait qu’il n’y vivait plus depuis mi-mars, qu’il ne reviendrait jamais, que je ne le souhaitais pas de toute façon.

Juillet 2012 : Il s’installait avec moi, dans un premier temps dans mon studio. Après, tous les espoirs étaient permis, la priorité étant pour lui de trouver rapidement un emploi dans la région ; le reste suivrait, sans doute. Je me voyais déjà avec lui dans une petite maison, avec un espace plus grand, où nous aurions un jardin, notre chambre, un salon-cuisine américaine, chacun notre bureau, une grande bibliothèque, nos collections de CD rassemblées, nos DVD aussi. Je m’voyais déjà… Ça a vite pris une autre tournure, beaucoup moins « Peace and Love ».

Deux ans plus tard, quatre mois après son départ précipité, aucune solution n’avait été encore envisagée concernant ses affaires. Toutes ses affaires. Car évidemment, il n’avait pas apporté que ses vêtements, ses sous-vêtements et son nécessaire de toilette. Lorsqu’on s’installe chez sa copine, on apporte aussi un peu de sa vie passée, des objets indispensables et personnels, des bibelots, des livres, des CD, des DVD, des documents administratifs, que sais-je, encore ?

Ce n’était certainement pas à moi de les lui rapporter, avec ma voiture bien évidemment, 1200 bornes aller et retour, c’était à lui de prendre ses responsabilités ! Mais responsable, il ne l’était pas du tout, à ce moment-là. Alors comme je ne pouvais, dans l’immédiat, me débarrasser de ses affaires, j’ai entrepris de les ranger, pour ne plus les voir, pour ne plus avoir à les toucher, pour commencer à oublier.

Je décrochai donc ses vestes et ses chemises de leurs cintres, avec l’idée de les plier et de les déposer dans l’une de ses valises qu’il n’avait pas prise, ce serait de toute façon plus pratique à transporter quand il viendrait ou ferait venir quelqu’un les chercher. J’aurais peut-être la place d’y mettre quelques pantalons, aussi. La valise, refermée, trouverait ensuite un coin discret où se loger, dans la salle de bains, sous les étagères, recouverte d’une serviette éponge, hors de mon regard au quotidien.

En manipulant l’une de ses vestes, j’ai trouvé dans une poche un briquet (en état de marche) et dans l’autre, deux bouchons de liège et un ticket de courses mentionnant ses achats du 15 février 2014. Deux bouteilles de vin « Carte Noire » de Cahors y figuraient, un paquet de pâtes, de la sauce bolognaise, de la salade verte…, les deux bouchons au fond de sa poche étant la preuve de leur consommation rapide, sur le chemin de retour du supermarché, sans même attendre d’être rentré, de s’attabler, de boire dans un verre, un verre à vin…

Je l’imaginais, le goulot sur les lèvres, buvant compulsivement directement à la bouteille ; je l’avais surpris, un soir, par la fenêtre, j’étais dehors, il s’était enfermé à l’intérieur avec les clés dans la serrure et je ne pouvais pas rentrer, il était dans la cuisine, à se pochtronner de la plus détestable façon qui soit.

Déjà, il ne prenait plus la peine de sortir un verre ballon, comme il le faisait lorsqu’on trinquait encore ensemble, car j’aime boire, oui, de temps en temps, à l’occasion d’une sortie ou d’une soirée en amoureux… Il buvait sa vinasse dans un verre Ikea, comme ça il pouvait s’en servir plus, avant d’aller prendre racine devant son ordinateur, des journées entières.

Voilà, ses vêtements mis dans la valise, ce qu’il me laissait comme souvenir : celui d’un mec en train de boire, de boire salement. Un mec déjà fin saoul, aux alentours de six heures du soir, alors que je rentrais de mon travail. Un mec qui tomberait de sa chaise, plus tard dans la soirée, s’écroulant par terre sans parvenir à se relever, ronflant là, à même le sol, parce que ce mec, je ne l’aiderais même pas à se remettre debout, à le déshabiller, à l’allonger sur le canapé-lit avant d’essayer de me rendormir, côté mur.

Je l’ai fait, au début, quand je pensais que cet abus d’alcool n’était que temporaire, qu’il avait des choses à digérer, qu’il lui fallait un peu de temps. La première fois qu’il est tombé par terre, la chaise basculant avec lui dans un horrible bruit de chute, j’ai été si inquiète que je me suis précipitée vers lui pour lui demander si ça allait, pour soutenir sa tête, le faire asseoir, au moins… Oui, je l’ai fait bien souvent, mais son mal empirant, j’ai fini par le laisser tout seul dans son enfer, je ne pouvais plus rien pour lui.

Je suis allée consulter à l’antenne d’addictologie du secteur, j’ai rencontré une infirmière à laquelle j’ai décrit son comportement, je voulais être sûre, je voulais qu’elle emploie le mot… J’ai bien essayé, après, de laisser près de son ordi, sur le bureau, en évidence, les documents que j’avais récupérés là-bas, afin qu’il les parcoure, qu’il prenne conscience de son problème, de la nécessité d’arrêter, ne serait-ce que pour son entourage proche, son amie qui l’aimait, en l’occurrence…

Au bout d’un an de ce régime, il n’était plus question de vivre ensemble, seulement de l’héberger dans mon petit appartement car après tout, il s’agissait du mien, qui payait les factures ? Voilà, le registre factures, tout pour fâcher ; pourtant, c’est le nerf de la guerre ! Je l’hébergeais à contrecœur, il avait bien essayé d’aller vivre chez l’un de ses rares amis (ceux que je rencontrais parfois) mais ça s’était vraiment mal passé, l’ami y avait laissé des plumes…

Tu peux rester chez moi jusqu’à ce que tu aies trouvé une autre solution pour ton hébergement. Si tu pouvais faire vite… Tu parles, qu’il est resté ! Ça a été de pire en pire, pour lui comme pour moi, j’en ai été jusqu’à avoir de la pitié, tu te rends compte ! C’était mon mec, enfin, avant, et voilà que j’avais de la pitié pour lui, tellement il s’acharnait à tomber (de sa chaise) et plus bas encore. Est venu, aussi, le mépris. Voilà que je me battais pour ne pas sombrer avec lui. Je lui tenais tête ou, plus grave, je restais indifférente à son numéro, tellement lassée, toujours le même.

Et puis voilà, un beau matin, il est parti. À quelques jours du concert de Charles de Goal à Mains d’Œuvres, à Saint-Ouen. J’avais réservé deux places, j’y suis allée seule. Je m’étais réhabituée à sortir seule, il ne souhaitait plus spécialement m’accompagner. Parfois, ça m’arrangeait. 

J’ai revendu son billet à l’entrée, déjà bien imprégnée de vin blanc, les verres que j’avais bus au bar du coin, en compagnie des musiciens et de leurs ami(e)s. Puis j’en ai enchaîné plein d’autres, à la buvette de la salle…  À la fin j’ai vomi copieusement dans le caniveau, que du liquide, avant de retourner à ma voiture, car il faut bien rentrer.

Juin 2015 : Je l’ai au téléphone, il a trouvé un appart dans la ville où il souhaite s’installer, il a emménagé, il est content, rassuré, apaisé. Oui, et pour ses affaires ? Il doit revoir ça avec son père, il promet de l’appeler, de lui demander s’il peut récupérer une voiture, venir tout chercher chez moi, convenir d’un rendez-vous alors, ensuite conduire jusque là-bas, en profiter peut-être quelques jours, avant de remonter… Bon d’accord, tu me rappelles ?

Juillet 2015 : J’ai déjà envisagé une autre solution que l’aide (théorique) de son père, toujours fuyant, peu fiable, pour convoyer ses affaires. C’est son ami, celui chez qui il avait vécu quelque temps avant que ça ne devienne impossible entre eux (j’avais alors récupéré le paquet cadeau) qui, me parlant de ses vacances prochaines dans sa famille et chez ses amis d’enfance, m’a proposé de me rendre ce service. Il ne passerait pas très loin de chez lui, alors… Elles me manquent, mes affaires, à moi aussi, qu’est-ce que tu crois, j’y pense jour et nuit ! C’est ce qu’il m’avait dit, la dernière fois, au téléphone.

J’achetai quatre grands sacs en toile plastifiée avec des anses, forme valise, avant de rentrer chez moi et de me lancer dans une tâche douloureuse mais nécessaire : vider les placards. Tous ceux qu’il occupait lorsqu’il vivait chez moi, ceux qu’on avait rajouté (ceux que j’avais acheté) pour qu’il puisse tout ranger, avoir son espace personnel… Non, ce ne fut pas une partie de plaisir, juste une nouvelle étape à franchir dans le « détachement », envisager bientôt la « vraie » fin de l’histoire, presque dix ans.

Oui, je suis amère, bien sûr. Qui ne le serait pas, à ma place ? Qui aurait gardé, comme ça, pendant plus d’un an, les affaires de son ex, alors qu’il n’était pas question de nous remettre un jour ensemble ? Qui l’aurait fait, hein, qui ? J’ai rassemblé tous les sacs dans un coin de ma pièce principale, là où ça « gênerait le moins », j’ai exhumé de la salle de bains sa valise, son écran d’ordi et quelques autres babioles, j’ai rajouté par-dessus la tente Quechua maxi modèle dont je ne me servirai plus jamais.

Août 2015 : Son ami est venu prendre toutes ses affaires, à l’occasion d’un repas dominical auquel je l’avais convié, en compagnie d’une amie qui passait quelques jours chez moi. En fin de journée, j’ai sorti les sacs de mon appart jusqu’à la terrasse, par la porte-fenêtre, sa voiture était garée tout près, il les a chargées… Le coffre étant plein, il a fallu aussi en mettre sur les banquettes arrière, l’air de rien ça faisait du volume ! Je l’ai remercié vivement.

Alors, j’ai commencé à réenvisager mon territoire. J’allais pouvoir soulager les étagères et remplir les placards, trouver les endroits les plus fonctionnels pour mes dossiers, pour tous ces documents que je conserve, dont j’ai parfois besoin. 

En arrangeant mes livres dans les bibliothèques, je me suis aperçue que certains d’entre eux étaient à lui, que je lui avais offerts, à l’occasion d’un Noël, d’un anniversaire, ou sans occasion particulière. Franck Thilliez, Fred Vargas, « La vérité sur l’affaire Harry Quebert » de Joël Dicker… Celui-là, c’était un cadeau pour son anniversaire. Il m’avait conseillé de le lire… Ce que je n’ai toujours pas fait. Mais certainement, un jour ou l’autre.

Il doit bien y avoir, ici ou là, d’autres affaires à lui, oubliées dans les multiples coins et recoins de mon appartement. Il me vient à l’esprit que j’ai omis de lui rendre ses DVD. Ils sont parmi les miens, dans des boîtes en carton, on se les partageait. Qu’est-ce qui est à moi, qu’est-ce qui est à lui, dans ce fourbi ? Je ne suis pas sûre de donner les bonnes réponses, je ne suis pas à ce point calculatrice.

J’ai retrouvé mon univers. Celui d’une femme plus toute jeune qui vit seule, avec ses chats, dans un 40 mètres carrés avec terrasse et bout de pelouse (desséchée par la canicule), gagnant relativement bien sa vie malgré un métier parfois difficile, qui profite de son temps libre pour voyager, se cultiver, expérimenter, écrire, photographier, lire, écouter, voir, visionner, visiter, marcher, nager, bien boire et bien manger, croyant en l’amitié davantage qu’en l’amour, repartant de zéro, une dizaine de plus au compteur…

Je me souviens d’avoir, pendant deux ou trois mois peut-être après son départ, continué à utiliser mon ordinateur portable sur la table du salon, celle où je mange, celle où je prépare mes cours, celle qui était devenue « ma » table puisque lui s’était approprié « mon » bureau. Il fallait bien qu’il se pose quelque part, il n’y avait guère d’autre endroit que la table du salon, ou le bureau…

Eh bien pendant deux ou trois mois, il ne m’est pas venu à l’esprit de le réinvestir, ce bureau. Je ne posais jamais mon ordi dessus, j’y mettais d’autres choses, certes, mais pas mon ordi, comme si ce lieu était réservé, interdit, chasse gardée. Je restais sagement à ma place, celle que j’avais toujours occupée, quand il était assis là, au bureau, à pianoter sur son clavier, à remuer du vent, du matin au soir.

Puis un jour la révélation, la permission, la fin de la pénitence. Ce ne serait pas mieux, si je remettais l’ordi sur le bureau, comme avant ? Avant qu’il ne vienne chez moi, avant qu’on ne vive ensemble ? On n’habite pas seulement ensemble, on vit, surtout. Pour le meilleur, mais aussi pour le pire. On peut se bousiller la vie, même, tellement c’est moche, médiocre, minable. J’en sais quelque chose. Pas toi ?

vendredi 25 septembre 2015

Le présage

Quadrilogie francilienne, 3 sur 4


Le présage

Le 16 août 2015

À l’orée de la cinquantaine, je me suis aperçue que mon corps avait changé. J’avais forci, pour ne pas dire grossi mais le résultat était le même ; j’avais perdu des muscles, notamment dans les bras, malgré une hygiène de vie relativement correcte. Natation, gym aqua-cardio, marche active, course à pied, parfois du vélo…

J’étais mal dans mon corps, mal dans ma tête, un peu comme à l’adolescence. Malheureusement pour moi, j’en étais loin, de l’adolescence ; dorénavant de l’autre côté de la pente, avec le compte à rebours déjà enclenché. Je n’avais plus qu’à faire avec. Accepter que les choses changent, autour de moi, à l’intérieur de moi. Je prenais de l’âge, c’est tout, et je n’y pouvais rien, sinon entretenir mon corps, me mettre au régime, continuer le sport.

Pour mes cinquante ans, je n’avais pas organisé la « partie de jardin » habituelle du mois de septembre où j’invitais mes amis ; j’avais réuni ma famille « pour marquer le coup » mais sans grand enthousiasme, cela en deux fois, car mes parents ne souhaitaient pas se rencontrer à la fête d’anniversaire de leur fille quinqua. La dernière fois qu’ils avaient daigné le faire, c’était en 1999, pour le mariage de mon frère.

Presque quinze ans plus tard, ils n’étaient pas décidés à renouveler l’expérience ; c’est dire, malgré leur vie respective refaite et réussie (avec, pour ma mère un mari, pour mon père une compagne), le lourd contentieux dont ils se sentaient encore redevables, près de quarante ans après leur séparation. Moi, j’avais proposé de nous réunir tous ensemble, au restaurant, avec aussi mes meilleur(e)s ami(e)s…

La première fête se fit dans mon jardin pour l’apéro, puis au restaurant marocain tout proche où nous pourrions aller à pied, comme cela nous pourrions boire sans modération et sans la peur du gendarme. Étaient présents ma mère et son mari, mon frère et sa femme, leurs deux enfants, mon ami de l’époque. Après le repas, nous irions nous promener à la base de loisirs de Jablines, nous profiterions du soleil, assis sur des bancs, en face du lac.

La deuxième fête se fit plus tard, en comité réduit : mon père, sa compagne et moi. Après un court passage dans mon jardin, je les emmènerais en voiture jusqu’à Claye-Souilly, j’avais réservé dans un restaurant traditionnel, nous y boirions l’apéro, j’avais pris une coupe de Champagne. Nous ferions une balade digestive le long du canal de l’Ourcq, nous parlerions de nos lectures, de films, d’émissions de radio ou de télévision, de la famille, de connaissances communes, de nos vies respectives ; nous évoquerions des souvenirs.

Le « vrai » jour de mes cinquante ans, c’était un vendredi, je me souviens ; après le travail j’étais allée en voiture jusqu’à Paris pour retrouver mon ami accompagné de son ami d’enfance, qui l’hébergeait à ce moment-là.

Rendez-vous à Barbès, en face du cinéma Le Louxor, où nous irions plus tard dans la soirée voir « Jimmy P. » de l’excellent Arnaud Desplechin (et les non moins géniaux Benicio del Toro et Mathieu Almaric). Je leur avais offert plusieurs coups à boire, eux de la bière, moi du vin blanc. Nous avions mangé dans un self oriental, pas cher, pas bon.

Mon ami m’a dit qu’il avait profité de son après-midi à Paris pour chercher une belle labradorite à m’offrir, que celle qu’il avait choisie n’était pas sertie, qu’il l’avait réservée, qu’elle serait prête la semaine prochaine, qu’il me faudrait donc attendre un peu pour mon cadeau d’anniversaire.

Ce bijou devait remplacer celui qu’on m’avait volé lors du cambriolage de mon appartement, début septembre. À l’occasion de notre premier Noël ensemble, mon ami m’avait offert une jolie labradorite ovale, à porter en pendentif ; elle était rangée dans ma boîte à bijoux le jour fatidique.

De cette nouvelle labradorite, je n’en ai jamais vu la couleur. Mon ami est revenu vivre chez moi, mais il n’est jamais revenu de Paris avec une petite boîte contenant mon cadeau. Il ne me faisait pas de cadeau, à cette époque, de toute façon.

Plus tard, lorsque je lui ai posé la question au sujet de la labradorite qu’il devait m’offrir, il m’a dit que les relations étant mauvaises entre nous, il avait préféré annuler la commande. Je ne l’ai pas cru. Je pense qu’il m’avait menti dès le soir de mes cinquante ans, qu’il n’était pas allé à la bijouterie de la rue Saint-André des Arts ce jour-là, qu’il m’avait dit ça pour me faire plaisir, devant son ami.

Finalement, je me la suis offerte, cette labradorite. Elle est fine et ovale, avec un support en argent ; j’ai acheté aussi la petite chaîne, en argent elle aussi. C’était à l’occasion d’un séjour dans le Jura, en février dernier. Visitant le musée lapidaire et des pierres précieuses, l’idée a jailli, lumineuse, que je pouvais me faire ce cadeau, remplacer le bijou disparu.

Je ne suis pas de ces femmes qui collectionnent les breloques. Aux oreilles j’ai trois anneaux en argent. À la main droite, à l’annulaire, la bague en onyx (et en argent) offerte par ma mère pour mes trente ans ; au cou « ma » labradorite, que je ne quitte plus.

J’ai attendu l’année suivante pour refaire une « partie de jardin ». En bien meilleure condition morale (pour le physique, il y avait toujours des kilos superflus) que pour les cinquante ans « officiels » et subis.

La journée avait permis à mes amis de se revoir entre eux, aux nouveaux de faire connaissance avec les plus anciens, aux enfants de jouer ensemble, aux grands de boire et de manger, dans la bonne humeur, dans la richesse des échanges, dans les rires joyeux et les sourires détendus.

Début juillet de cette année, j’ai lancé les invitations pour un prochain dimanche de septembre, qui tombera pile le jour de mon anniversaire. J’ai même demandé à un couple d’amis rémois de venir jouer sur ma terrasse, ils font des reprises 80’s, 90’s, pop, rock, électro, etc. M’y prenant à l’avance, tous les invités pourront s’organiser pour être là le jour J. Nous fêterons surtout les vingt ans de Léa, mon chat coriace, vorace, vivace. Extraordinaire !

Ma cinquantaine est plus sereine. Je m’offre des séjours en ville, à la mer, à la campagne, à la montagne, dès que je suis en vacances. Je pars seule et j’aime ça. Je me sens dans l’urgence, dans l’envie de faire, de voir, de vivre. Tout à la fois plus aventureuse et plus réaliste. Ne rien me refuser, me faire plaisir, oser, assurer, me sentir heureuse. Maintenant, quand, sinon ?

Je reperds peu à peu les kilos qui s’étaient installés, pour lesquels je ne parvenais pas à « me faire une raison ». Je me sens mieux dans mon corps, je remets les petites robes dans lesquelles j’étais boudinée l’été dernier.

Mon moral est de fer, j’ai toujours autant envie de sortir, de m’amuser, de danser, de faire la fête. Nombreux sont les gens de mon âge qui aiment le côté festif de la vie, heureusement ! Alors on organise des soirées amusantes, avec un thème de déguisement, on loue un endroit sympa où l’on pourra dormir sur place, on se calle trois jours en tout pour pouvoir se remettre… Cool, cet esprit « je suis rock’n’roll et je sais faire la fête ».

Seulement en rêve. Ou alors je ne connais pas les bons endroits. Pour mon amie qui vit à Angers, c’est différent. Avec son compagnon, ils ont réellement des occasions de s’amuser et de participer à des soirées, entre Angers et Poitiers.

Elle m’avait invitée un samedi d’octobre, pour ses quarante ans, dans le Poitou où elle avait loué un gîte très rustique, avec couchage en maisons en bois dans les arbres. J’étais venue avec mon amie de Vaires-sur-Marne en voiture ; on avait fait des bornes mais je ne voulais louper ça pour rien au monde, je n’étais pas si souvent invitée à ce genre de fiesta !

Il fallait venir habillé coloré, c’était la seule condition ; on pouvait se déguiser, si on le souhaitait. Tout le monde mettait la main à la pâte pour les préparations culinaires, la décoration de la salle, l’installation des chaises et des tables, le branchement de la sono et des éclairages, la mise en route d’un chauffage (la journée avait déjà été bien fraîche, alors la nuit !), les essais de la pompe à bière, l’ouverture des bouteilles de vin rouge, la mise en place des cacahuètes, pistaches, fruits secs, cakes, chips, gâteaux pour l’apéro…

Quelle joie que cet anniversaire de mon amie d’Angers ! Quel bons délires, quelles longues parties de danse, quels dialogues insensés avec Spock, Mario, Princesse Daisy, Endora, un bûcheron tyrolien, la fée de Peau d’âne… Le feu de camp à l’extérieur était aussi extrêmement sympathique. Voilà ce que j’aimerais vivre plus souvent. Voilà pourquoi je vais à des concerts, j’aime y trouver l’ambiance de fête.

Récemment, mon amie de Château-Thierry m’a parlé d’un endroit où elle va quelquefois, où l’on peut danser, un bar pas très loin de chez elle, d’où elle est revenue à l’aube ! Nous nous sommes promis de nous y faire une soirée, un samedi au mois d’octobre.

Il y a cette salle, près de Chalifert, qui organise une soirée disco le 29 août et sans doute d’autres, à venir… Le 29 août justement, c’est le concert de La Famille Grendy, à Lagny-sur-Marne, sur la péniche Le Lapin Vert (si si, je vous jure !) amarrée au Quai Saint-Père. Le 26 septembre, il est fort possible que j’aille au concert gospel en l’église de Doue, avec mon amie de Sammeron.

Vendredi 11 septembre, Fête de l’Huma avec, peut-être, mon amie de Vaires-sur-Marne et sa fille, samedi 12, virée à Loos pour les cinquante ans d’un vieux copain rémois, je tiens à y être, dimanche 20 c’est ma « partie de jardin » en l’honneur, principalement, des vingt ans de mon chat… Le 19, si je veux, ce seront les Journées du Patrimoine.

L’agenda 2015/2016 se remplit déjà. Des dates de concert en octobre, novembre, décembre, des spectacles de théâtre à rajouter, la reprise des activités : la pré-rentrée le 31 août, la rentrée des élèves le 1er septembre, ma séance chez la psy le matin du 2, l’aqua vélo le 10, l’atelier d’écriture le 18, pas encore (mais ça ne saurait tarder) des réunions professionnelles…

Les affaires vont reprendre, obligé, après ce creux de mi-août. Mais d’abord, un séjour en solo à Venise. Après Amsterdam en juillet, Venise me semblait tout indiquée pour août, autre ville d’eau, avec des maisons magnifiques, des ponts majestueux, des canaux innombrables…

Une autre fois ce sera Bruges, Delft, Gouda, Anvers, Bruxelles, Berlin, Rome, Prague, Budapest, Lisbonne, Madrid, Stockholm… J’ai décidé de voyager. Beaucoup de mes amis voyagent, en ou hors d’Europe. New York, Marrakech, Pékin, Shanghai, le Laos, le Cambodge, la Bolivie, le Pérou…

Pour Venise, j’ai choisi le train. Un train de nuit, à partir de Munich. Pour arriver en gare de Santa-Lucia au petit matin, avoir du temps devant moi pour entrer dans la ville, la redécouvrir par les souvenirs que j’en ai gardés, me remémorer cette longue et belle journée d’été passée là-bas, j’avais vingt-trois ans, presque vingt-quatre.

Je voyageais en Italie en compagnie de mon amie de Bordeaux ; j’avais déjà beaucoup aimé Vérone et là, j’étais littéralement émerveillée, quel choc ! J’avais pris des photos, bien réussies pour la plupart ; nous nous étions plusieurs fois éloignées du centre touristique pour flâner dans des rues plus calmes.

Au début de mes vacances, je me suis mise à repenser à une poésie que j’avais écrite lorsque j’habitais encore Paris, dans ma petite chambre de bonne. Je me souvenais de quelques vers, notamment le début : « Nous sommes des mutants, nous vivrons cent mille ans » et la fin : « Nous serons vos mémoires pour les siècles à venir ».

Voilà qu’aujourd’hui, je la relis cette poésie, car je l’ai gardée, et bien gardée, archivée même, facilement retrouvable, numérotée ; j’en ai trois versions. Les choses n’ont pas beaucoup changé pour moi depuis l’avènement de l’informatique. Aujourd’hui, sous Word, je crée des dossiers aisément identifiables, j’enregistre mes textes, je les sauvegarde sur une clé USB, je n’imprime plus rien.

Le temps

Nous sommes des mutants,
Nous vivrons cent mille ans,
Peut-être davantage ;
Aberration du temps,
Vision démesurée
D’un avenir illimité.

Nous sommes si jeunes encore
Que rien ne nous altère,
Nous avons le pouvoir
Du retour en arrière,
De l’abstraction des ans,
Du jeu avec le temps.

Nous sommes si vieux pourtant,
Le miroir nous surprend,
Traquer dans ce visage
Quelques marques de l’âge,
Même après tout ce temps
Toujours la même image ?

La déraison nous pousse
À nous croire immortels
Vivre dans l’illusion
D’un présent éternel,
Distorsion temporelle,
Existence perpétuelle.

Vous assisterez tous,
Vieillissants, impuissants,
À la grande victoire
Contre le cours du temps.
Nous serons vos mémoires
Pour les siècles à venir. 

Un singulier présage, à l’approche de mes vingt-cinq ans. Les X-Men et autres Heroes ne sont pas très loin, ceci dit.

samedi 19 septembre 2015

La reprise

Quadrilogie francilienne, 4 sur 4


La reprise

Le 30 août 2015

Reprendre là où je m’étais arrêtée. Avec un peu plus de vécu derrière moi. Deux mois. Deux mois de vacances, avec tout le temps devant moi pour me projeter, envisager. Faire le point, rebondir, aller de l’avant. Le chemin est long, encore. Semé d’embûches, truffé de pièges.

C’est la rentrée. Sous un soleil toujours aussi caniculaire. Je ne m’en suis pas plainte. J’ai adoré. Je n’ai jamais autant eu si peu cette sensation de froid qu’au cours de cet été. Je n’ai pas grelotté, j’ai rarement mis un pull. J’ai apprécié d’avoir bras et jambes nus, en permanence.

J’ai tout de même connu la pluie, brève, rafraîchissante, la pluie d’orage. À Amsterdam, en Auvergne, à Venise. À Annet, aussi : joie de rester à la maison, en compagnie (ou non) des chats. Rideau de pluie, terre mouillée. Mater X-Men, en DVD. Je me suis refait tous les films, avec, pour clore la saga en beauté, le dernier en date : « Days of Future Past » réalisé (de nouveau) par Bryan Singer.

À part Léa, jamais très loin, Tempo et Kiwi ne se montrent pas souvent, ces derniers temps. Ah, bien sûr, ils sont là le matin, au moment du petit-déjeuner. Je sers Léa en premier, puis les deux autres, indifféremment, selon leur ordre d’arrivée. Cela avant même que je ne lance mon café.

Ensuite, ils traînent un peu dans la maison, daignent monter sur le canapé lit (en position lit plus souvent que canapé au cours de la dernière semaine de mes vacances) mais n’y restent jamais longtemps. Ils ont mieux à faire dehors, même s’il pleut. En ce moment, ils me snobent. Sales petites bêtes !

J’ai eu la visite de Patate, un jour ou deux de temps en temps. Il s’installe sur une chaise de jardin, sur la terrasse, celle qui a un coussin rouge et confortable, il prend ses aises. Puis il retourne chez lui, au centre ville, sans que sa maîtresse n’ait à revenir le chercher en voiture, comme elle l’a fait souvent, après son déménagement.

Si Pirouette s’est faite discrète, ça n’a pas été le cas du hérisson, venant toutes les nuits au réfectoire : croquettes, pâtée, assiette d’eau fraîche dans laquelle je l’ai vu plusieurs fois se baigner. Jusqu’au soir où j’en ai vu deux, puis un autre où ils étaient carrément trois, un petit et deux gros !

À Amsterdam, je m’étais promis de ne pas prendre trop de photos, mais j’en ai pris quand même pas mal, évidemment. Plus ciblées, néanmoins. Plus précises. Je suis entrée dans la ville en territoire déjà connu, alors ça change le regard, le point de vue.

Il semblerait qu’à Venise, où j’allais pour la deuxième fois (la première, c’était au cours d’une longue journée féerique, de l’aube (à l’aube) au soleil couchant, il y a plus de vingt-cinq ans), je me sois appropriée plus rapidement la ville, ses quartiers, ses rues, ses îles, la mer, les petits ou les grands espaces, les déplacements en vaporetto.

En Auvergne, je me suis focalisée sur des thèmes, pour mes photos. Celui des jardins, que j’ai visités avec ma tante, celui des paysages, de ces nombreux sites remarquables où elle m’a emmenée. Celui des chats, bien sûr. J’avais commencé une belle collec’ à Amsterdam, j’ai poursuivi sur ma lancée.

Les Grands Thermes de Châtel-Guyon (désaffectés, ouverts au public seulement le dimanche) m’ont bien inspirée, avec toutes ces mosaïques fin dix-neuvième (siècle). Ma matinée « découverte des soins thermaux » aux Thermes Henry, avec bain de vapeur, douche pénétrante, douche au jet et bain de boue, m’a bien inspirée aussi. À tel point que j’envisage, l’été prochain, de m’offrir une cure « antistress » de six jours. Ma tante est bien sûr prête à m’accueillir.

Renouveler les petits séjours. En ville, puisqu’en ce moment c’est ça que j’aime. Ne pas attendre mes prochaines vacances pour le faire. Même sur un court week-end, partir. Prendre l’air. Profiter de la vie, du fait d’être libre. En train ou en voiture, l’hôtel réservé, la promesse de choses à voir, à faire, à boire, à manger…

J’aime déambuler, j’aime me déplacer. À pied, suivre un plan. À Venise, je me suis bien débrouillée. J’ai compris rapidement je crois comment fonctionnait la ville, la nécessité d’utiliser le vaporetto pour se rendre d’un lieu à un autre. Pour aller au Lido, par exemple.

Le premier jour, j’ai remonté le Grand Canal depuis la gare ferroviaire, ne sachant où donner de la tête tellement c’était grandiose. Je suis passée sous le Pont Rialto, j’ai continué au large de la Place Saint-Marc, avec l’Horloge, le Campanile, la Basilique, le Palais des Doges, le Pont des Soupirs.

Sur l’autre rive, j’ai contemplé l’église Santa Maria della Salute, l’église della Dogana, l’île de San Michel… Et déjà la langue de sable qu’est le Lido m’offrait sa rue commerçante, ses cornets de glace, ses plages, sa mer Adriatique quasiment tiède, ses hôtels de luxe, ses transats, son plein soleil…

Au fil des jours, au fil de l’eau, les rives du Grand Canal me deviendraient plus familières. Ici la Ca’ Pessaro, la Ca’ d’Oro ; tout près du Rialto, le marché aux poissons, plus loin l’Accademia, le musée Peggy Guggenheim. Je saurais conjuguer trajets à pied et en bateau. Je m’aventurerais jusque l’île de Burano, aux maisons peintes de toutes les couleurs, rehaussées par le bleu du ciel et les éclats du soleil. Avant j’aurais visité celle de Murano, plus terne, aux teintes ocre et marron, le temps était pluvieux.

J’oserais enfin boire un Spritz, l’apéritif local sucré, léger, aux jolis tons orangés, aux tables de tous les cafés à partir de dix-huit heures. Je mangerais avec bonheur un plat de seiche sauce à l’encre avec polenta et légumes grillés, mon seul repas gastronomique du séjour. Je me ferais un plaisir à faire quelques emplettes dans les petits supermarchés du coin, « comme tout le monde », ceux qui vivent là, au quotidien, les Vénitiens.

Je verrais quelques chats, mais pas autant que je l’aurais escompté. Beaucoup plus vifs, beaucoup plus lestes qu’à Amsterdam, où ces félins dodus prenaient la pose avant même que je sorte mon appareil photo, restant immobiles, les yeux mi-clos, la tête dodelinant derrière une vitre réchauffée par le soleil.

C’est à Burano que j’en ai vus le plus, c’était en fin de journée, ils apparaissaient ici ou là, très furtivement. Il fallait que je réagisse vite, si je voulais les photographier. Ils sont donc pris d’assez loin, ils ne se laissent pas approcher comme ça. J’aurais peut-être dû m’asseoir, attendre qu’ils se montrent… Mais j’avais « d’autres chats à fouetter », en l’occurrence faire le tour de l’île, littéralement émerveillée par toutes ces couleurs éclatantes, leurs reflets dans les canaux.

Par contre, des lions, il y en avait en masse. Des lions ailés, symbole de la Venise impériale, représenté avec un doge, tenant une main à l’index. Ils ne bougeaient pas, au moins, ces félins-là, leur grosse patte posée fièrement sur la Bible…

La plus grande révélation de mon séjour à Venise aura quand même été celle des peintures du Tintoret, d’abord à l’Accademia, puis à la Scuola Grande di San Rocco et pour finir, le « must » au Palais des Doges, l’apothéose avec la fresque murale « Le Paradis » et ses cinq cents visages d’anges, dans la salle du Grand Conseil…

C’est la reprise, les vacances sont derrière moi, maintenant. Bientôt, la mise en route de nouvelles activités. Me projeter, envisager. Faire le point, rebondir, aller de l’avant. Le chemin sera long, encore. Semé d’embûches, truffé de pièges. Il faut vivre, ou bien quoi ?