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mardi 5 juillet 2016

Exposition

Souvenirs musicaux

La pochette de l’album était en noir et blanc. Sur chacune des faces figurait un grand carré noir, traversé de petits traits blancs à l’horizontale et à la verticale. En haut à gauche, en noir sur blanc, apparaissait le nom du groupe, avec ce jeu de mots insolite : Charles De Goal. Il y avait le logo du label : New Rose. L’album s’appelait "Algorythmes", avec ce y à la place du i. "Exposition" était le premier titre de la face 1.

Ça commençait par une longue nappe de synthé, dont le son allait en augmentant, au fur et à mesure que se greffaient de petits bruits étranges. Arrivaient ensuite la pulsation d’une boîte à rythmes, l’introduction à la guitare, reprise par la basse, puis le chant, en français. La voix grave, hautaine, mystérieuse, attaquait par ces mots : "Rideau tiré sur le carreau cassé, protéger mon intimité, empêcher tous ces regards fixés sur cette pièce aux murs immaculés…"
           
J’ai découvert "Algorythmes" au cours d'une soirée à Paris, en 1986. Un choc profond, qui m'a conduite à acheter l'album dès le lendemain et à me le passer en boucle des jours entiers. J’adhérais totalement à cette musique froide, basique, minimale, qui me correspondait si bien. La cerise sur le gâteau, c’étaient des textes superbement écrits, jouant subtilement avec les mots, distillant un humour très corrosif, noir, parfois cruel.

Je ressentais très fort cette façon d’écrire, d’aborder des sujets sombres, violents, désespérés, dans une langue poétique rigoureusement maniée. Le style musical, brut, sauvage, dépouillé, à la technologie glacée, était parfaitement maîtrisé, créant une atmosphère propre au contenu des textes.

Mais qui jouait dans Charles De Goal ? Sur la pochette d'"Algorythmes", rien n'était précisé. À la boutique New Rose, rue Pierre-Sarrazin, quartier Saint-Michel, j’ai trouvé d’autres disques, on m'a dit que Charles De Goal était une seule et unique personne. Sur les albums, il était à la fois au chant, à la basse, aux synthés, aux programmations rythmiques. J’ai compris pourquoi il y avait une symbiose si forte entre les textes et la musique.

Est sorti l'album "Double Face". Là encore, le noir et le blanc prédominaient sur la pochette. On y voyait un buste massif, présentant, à la manière d’une planche de Rorschach, un seul œil au milieu d’une ébauche de visage. Au verso, deux petites photos carrées : sur chacune un visage, en partie dissimulé par des ombres.

On entendait souvent "Nuit Noire" sur Ouï FM et Radio 7. Moi, celle que je préférais, c’était "ICO". Je suis allée, avec mon frère, au concert du Rex Club. Sur la scène, les éclairages étaient si sombres que je n’ai eu qu’une vision floue de sa personne. D'autant plus que je suis restée loin derrière. Peut-être ne voulais-je pas savoir ?

J’écrivais, à ce moment-là, des textes entre chanson et poésie. Je m’essayais, moi aussi, à décrire des décors, des ambiances, sans tout dévoiler, dans la nuance. Je recherchais une écriture précise et aiguisée. Comme Charles De Goal, je voulais dire les choses sans les nommer ; susciter, chez le lecteur, des interrogations.

Dans le trio que j’avais formé avec mon frère et un copain, j'ai mis mes textes en musique. Nous utilisions une boîte à rythmes, des claviers et une basse. Je chantais. L’absence de guitare, la prédominance des claviers, la basse omniprésente et méthodique, les battements sans faille de la machine, donnaient à l’ensemble une tonalité glaciale, chirurgicale. Nous nous sommes appelés Otto Matik. C’était le personnage, énigmatique, de l’une de mes chansons. Une référence au "maître", en quelque sorte.

J’ai arrêté la musique, j’ai continué à écrire, n'en finissant jamais d'écouter Charles De Goal et de le faire connaître, toujours plus, autour de moi.

Un jour, chez un disquaire, dans les bacs "rock français", je suis tombée sur un petit carré de plastique reproduisant la pochette graphique d’"Algorythmes". Sur le CD, il y avait aussi "Ici l’Ombre", le seul album que je n’avais pas en vinyle ! Le disque démarrait sur "Exposition", on retrouvait le sigle de New Rose, mais la boutique n’existait plus, rue Pierre-Sarrazin.

Charles De Goal est à l’honneur sur mes platines, de temps à autre. Je regrette sincèrement l’avoir manqué au Sentier des Halles, il y a quelques années. Je m’étais dit qu’il allait sûrement sortir un album, qu’il repasserait plus tard, que j’irais à ce moment-là…

Je n’aurais pas dû hésiter : il n’y a eu, du moins pas à ma connaissance, d’autres concerts parisiens. Sa musique était trop pointue, peut-être ? Inclassable, finalement.

Charles De Goal est un pionnier, une référence incontournable du courant électro rock hexagonal des années quatre-vingt. Pourquoi s'est-il arrêté ? Que fait-il aujourd’hui ? Trouve-t-on encore dans les bacs, en 2005, la musique de Charles De Goal ?

En 2016, Charles De Goal fait toujours parler de lui. Je me suis fait groupie, année après année. Depuis ce concert refondateur inattendu à la Flèche d’Or, le 9 mars 2006.

En 2016, le Général en personne, Patrick Blain, se laisse à évoquer en profondeur ses expériences, ses souvenirs, ses conceptions de la musique…, dans une passionnante interview de Warren Bismuth & John Hirsute, à lire ici sans hésiter :

Texte paru précédemment sur Hautetfort :


À lire sur ce blog :
(Trois concerts de Jad Wio, Minimal Compact 1988, Jamais dans le cadre, De JS Bach à Joy Division, Charlélie Couture, Supertramp, Food for Thought, Clan of Xymox, Bossanova, Turn on the Bright Lights, Yeah, Nevermind, The Deep End…)

À lire aussi sur Hautetfort :
(Le secret de Patrice, Impasse du Levant, Laure aimait la vie)

(La veillée, Révélation, La maison)

(Enola Gay, Blood Sugar Sex Magik, Faith, Is this Love, Rodolphe Burger à l’île de Batz, Angie, The Needle and the Damage Done, Pyromane, London Calling, Perfect Kiss, Exposition, Christian Death le 1er novembre 1988)

samedi 25 juin 2016

The Deep End

Souvenirs musicaux

Madrugada est entré dans ma vie avec l'album "Industrial Silence", déniché dans la discothèque de mes amis bretons, Christelle et Olivier. Puis à la médiathèque, un peu plus tard, je suis tombée sur "Grit". Ainsi, ce groupe nordique et ombrageux n'était pas l'auteur d'un seul et unique album ! J'aimais cette musique sombre, dense, capiteuse, qui m'évoquait des groupes américains tels que Morphine, 16 Horsepower, Certain General...

Quand j’ai su qu’ils passaient à Paris, j'ai pris ma place sans hésiter. J'ai acheté "The Deep End" tout juste sorti, pour m'imprégner de tous ces nouveaux titres qu'ils ne manqueraient pas de jouer. D'entrée de jeu, j'ai trouvé le son très différent, plus clair, presque trop propre. Un album sophistiqué laissant planer, parfois, l'ombre embarrassante de REM. Mais je verrais bientôt ce qu’ils donnaient en concert

Le 16 mai 2005, ce lundi de pentecôte si controversé (solidarité vieillesse), je suis chez moi, j'ai décidé de ne pas travailler. Je m’octroie un jour supplémentaire de congé, tant pis si je ne suis pas payée. Je réécoute mes trois albums de Madrugada dans l'ordre chronologique, puis je file vers Paris. Je pars très en avance, je ne sais pas ce qu’il en est des conditions de circulation, j’ai le temps, j’en profite !

Une heure de voiture, je me gare non loin de la place de la Bastille. Petite visite à la Fnac, sandwich italien rue de la Roquette... Il pleut légèrement, je mets mon chapeau imperméable. Je me dirige rue de Lappe, à droite, puis passage Louis-Philippe, à gauche.

À peine vingt heures, j'entre au Café de la Danse où Chris T-T Stuff, jeune folk singer chevelu et barbu, ouvre la soirée, pour un petit quart d'heure. Les gradins se remplissent, la fosse accueille les gens qui veulent rester debout. C'est quand même un concert de rock ! "Madrugada : rock ténébreux." Ces mots sur le programme sont bien choisis, je trouve.

Un air entêtant de musique espagnole envahit la salle, les musiciens entrent sur scène. Le chanteur, gilet noir sur chemise blanche, le crâne chauve, les mouvements amples, saccadés, est acclamé. "Stories From The Streets", aux éclatants accents hispaniques, ouvre le show, les lumières claquent sous les effets stroboscopiques. Je pense à Nick Cave et à And Also The Trees, l'idée ne m'avait pas effleurée auparavant, très bizarrement. Le son est net, parfait, puissant.

La plupart des morceaux sont issus de "The Deep End", joués dans un ordre différent. Je reconnais "Majesty", une magnifique balade sur "Grit". Mon buste chaloupe, je bats la cadence, certains titres sonnent très blues. Autour de moi, sur les gradins, des gens remuent la tête, certains ont les yeux fermés.

Chaque titre est harmonieusement orchestré, les musiciens fougueux, très inspirés. En fond de scène, sur ce mur à la hauteur impressionnante, tombe une immense  tenture aux reflets moirés, aux teintes changeantes, tantôt violine, parme, pourpre…

L'heure est bien courte, les cinq norvégiens quittent la scène après avoir remercié un public littéralement envoûté. Ils reviendront sous les applaudissements nourris et les cris enthousiastes pour trois nouveaux titres, dont "The Kids Are On High Street", en première position sur "The Deep End".

Deuxième rappel, coup de grâce ultime, un dernier pour la route… Les lumières se rallument, c’était sublime. Je redescends doucement sur Terre, je reste un peu dans la salle, il n’est pas tard, je n’ai aucune raison de me presser.

J'inscris mes coordonnées sur l'email list et j'achète "The Nightly Disease", pièce manquante à ma collection. Je me dirige lentement vers la sortie, dehors il fait doux, il ne pleut plus, les rues sont animées comme tous les soirs dans ce quartier. Je marche d'un pas léger jusqu’à ma Twingo jaune/vert, j’insère mon tout nouveau CD dans le chargeur avant de démarrer.

Bientôt vingt-trois heures : les petits sons de cloche et les notes blues de "Black Mambo" envahissent l’habitacle. J’ai entendu ce titre, ce soir, c’est sûr. Me voilà replongée en plein coeur du concert, je conduis dans les rues dégagées, toute à l’écoute, plus concentrée sur la musique que sur l’itinéraire à prendre.

J'entre sur l'autoroute, je souris, mes doigts tapotent en rythme sur le volant… Tout ça vaut le coup d’être vécu ! C’était vraiment une bonne soirée, Madrugada n'a pas fini de me charmer.

À lire sur ce blog :
(Trois concerts de Jad Wio, Minimal Compact 1988, Jamais dans le cadre, De JS Bach à Joy Division, Charlélie Couture, Supertramp, Food for Thought, Clan of Xymox, Bossanova, Turn on the Bright Lights, Yeah, Nevermind…)

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samedi 18 juin 2016

Nevermind

Souvenirs musicaux

De Nirvana, je ne connais finalement que "Nevermind" et le live acoustique "Unplugged In New York". J’ai beaucoup écouté ce dernier, sorti l’année de la mort de Kurt Cobain. Les chansons, débarrassées des artifices électriques, n’en sont que plus fortes et sincères.

Je n’avais "Nevermind" que sur une mauvaise cassette, copiée au moment de sa sortie, en 1991. L’occasion m’était souvent donnée, dans les fêtes ou en boîte rock, de danser sur "Smells Like Teen Spirit". Les petits accords nerveux à la guitare, suivis des grands coups de batterie et de cette solide ligne de basse, sont d’entrée de jeu reconnaissables.

Il y a un son "Nirvana". Je ne me suis jamais lassée de l'énergie bouillonnante, teigneuse, sulfureuse, contenue dans ce morceau. C’est plein de rage, de hargne et de furie, Kurt Cobain a une voix d’écorché vif, hurlante, en grande colère.

Allez savoir, des fois, ce qui peut bien déterminer l’achat d’un album plutôt qu’un autre. La semaine dernière, en attendant mon cours de yoga, je suis allée visiter les rayons disques d’une grande surface.

Dans ma tête c'était relativement clair : je repère mais je n’achète pas. Je reviens quand j'ai des sous. Dès mon entrée, j’ai été attirée par des bacs entiers de promos sur des albums "cultes". J’ai mis le nez dedans, j’ai commencé à repérer quelques disques, pour voir.

Je me suis rapidement retrouvée avec "Reggata de Blanc" de Police, le premier Dire Straits et "Nervermind" de Nirvana. J’allais faire une entorse à mon règlement en m’autorisant l’achat d’un de ces disques à un prix, somme toute, très raisonnable.

Lequel des trois m’était le plus indispensable, aujourd’hui ? J’ai fait le choix. De Nirvana. Du bébé sous l’eau nageant vers un billet de un dollar accroché à un hameçon. Ça ne fait rien. Ou ça fait tout.

Depuis, je me nourris littéralement de cette musique sauvage, révoltée, dont j’ai été privée longtemps. Il y a des albums, comme ça, qui redeviennent indispensables, s'ils se trouvent en accord avec ce qu’on est, ce qu’on ressent.

En ce moment, moi c’est plutôt les trucs froids, colériques, désespérés. Alors je m’entends bien avec l’esprit de Nirvana.

Miss Kate, délibérément grunge

Ping-pong, courrier des Inrocks paru dans le numéro 479 (2 au 8 février 2005)

À lire sur Hautetfort :


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(Trois concerts de Jad Wio, Minimal Compact 1988, Jamais dans le cadre, De JS Bach à Joy Division, Charlélie Couture, Supertramp, Food for Thought, Clan of Xymox, Bossanova, Turn on the Bright Lights, Yeah…)

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mercredi 15 juin 2016

Yeah

Souvenirs musicaux

Serais-je passée à côté de LCD Soundsystem si je n'avais pas eu l'occasion de les écouter au festival de la Route du Rock, l'été dernier ? Ce soir-là, j'ai été immédiatement happée par les mécanismes redoutables de cette musique tribale, primitive, organique.

James Murphy, le chanteur, avec sa tête hirsute et sa voix brute, taillée dans la masse, m’a fait l’effet d’être joyeusement décalé, très rock'n'roll. Ce groupe américain insolite, mêlant avec panache musique rock et électro, m’avait mise de très bonne humeur. J'étais sortie du set comme régénérée.

Fin août 2004, LCD Soundsystem était à Paris, à la Villette, pour un concert gratuit en plein air, avant Minimal Compact. Si je n’étais pas allée à la Route du Rock, je les aurais de toute façon découverts là, car le concert de Minimal Compact était incontournable.

J'ai encore revu LCD Soundsystem au festival des Inrocks, au mois de novembre, avec toujours un plaisir immense à danser sur ces rythmes hypnotiques, entêtants, dès l’apparition du chanteur leader au visage poupin, à la brosse coiffée à l’arrache. Un physique grassouillet, à la mise vestimentaire banale, quelconque, limite débraillée… Bien loin des critères de la rock star.

J'ai attendu fébrilement la sortie de l’album, fin janvier 2005 : nous y sommes enfin. Je suis allée chercher l’objet de mon désir, le coeur battant, chez le premier disquaire venu et je ne peux déjà plus m’en passer. Toute la musique de mon groupe préféré du moment sur un double CD !

Je l’écoute chez moi sur ma platine, elle m'accompagne dans la voiture ; je m'imprègne jusqu'à la moelle de ces fourmillements de sons, de rythmes, de percussions, du timbre de cette voix si particulière, à la fois désinvolte et rebelle.

Je découvre des morceaux que je n’avais pas entendus en concert, moins dansants mais tout aussi efficaces ; des remixes plus techno… Le titre que je préfère, c’est quand même l’imparable et définitif "Yeah" dans une "crass version" d’un peu plus de neuf minutes, un brin disco, délicieusement psychédélique.

Pourtant, quelque chose me manque terriblement : la scène, les lumières, le gros son, le public, le spectacle, la présence habitée de James Murphy, dorénavant mon idole.

Chose incroyable, LCD Soundsystem repasse prochainement deux fois sur Paris, à la Maroquinerie puis à l’Élysée Montmartre. J’y serai, c’est certain. 


À lire sur ce blog :
(Trois concerts de Jad Wio, Minimal Compact 1988, Jamais dans le cadre, De JS Bach à Joy Division, Charlélie Couture, Supertramp, Food for Thought, Clan of Xymox, Bossanova, Turn on the Bright Lights…)

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lundi 13 juin 2016

Turn on the Bright Lights

Souvenirs musicaux

Je l’avais noté dans mon carnet depuis quelque temps. À la rubrique "Musiques", où se trouvaient déjà : Nosfell (chanson étrange), Émilie Simon (trip hop, chanson), Avril (prix Constantin 2002), Beth Gibbons, Carlos Nunez, Du Oud, "L’imprudence" de Bashung, La Blanche (chanson française électro pop), System of a Down (metal gothique)…

J’avais rajouté : Interpol (new wave new-yorkaise). Je venais de lire un article qui présentait le groupe, puis une critique de l’album. J'étais impatiente de connaître leur musique. Étaient-ils vraiment bons, comme on avait bien voulu l’écrire ? Est-ce que ça n’allait pas sentir un peu le réchauffé, leur histoire ? Avaient-ils juste cherché à faire du neuf avec du vieux ?

La photo du groupe ne m’avait pas laissée indifférente. Ils posaient tous les quatre en costumes sombres, étriqués, la veste laissant apparaître un bout de cravate et une chemise unie. Leur tenue était sobre, stricte, leurs mines mi-figue, mi-raisin. L’un d’eux, le bassiste, à l’allure fluette, avait une mèche épaisse de cheveux noirs qui lui mangeait une partie du visage. Le regard habité, il semblait tout droit sorti d’une pochette de Kraftwerk ou de Marquis de Sade.

Le groupe affichait une apparence vestimentaire très "années quatre-vingt" à laquelle j’étais toujours sensible. J’aimais encore les gens en noir, les musiques douces-amères, les états d’âme, l'introspection… Je n’en avais gardé que le meilleur. Enfin, je crois. J’étais contente de savoir, qu’ici ou là, la new wave continuait à faire parler d’elle.

Je continuais à en écouter, par périodes ; je gravais sur CD les albums que je jugeais dignes d’intérêt. Je m’étais constitué, au fil des années, une collection de compilations où je pouvais retrouver des titres connus, sur lesquels j’aimais danser. La dernière en date se composait de quatre disques et se nommait "Ultimate New Wave". Depuis, je n’en avais pas racheté d’autres.

La médiathèque de la ville est plutôt bien fournie en nouveautés, mais ils n’avaient pas encore Interpol quand je l’ai demandé. Tant pis, je suis passée à autre chose… Un jour, à la fin du mois d’août 2003, je suis allée faire les boutiques dans un grand centre commercial, pas très loin de chez moi. Il pleuvait depuis le matin, il faisait gris et froid ; de quoi donner le cafard, juste avant la rentrée des classes.

Pas question de céder à la morosité, de sombrer dans l'inertie ! Comme il fait toujours beau, dans les galeries des centres commerciaux, je suis venue y chercher les lumières vives. La chaleur, même artificielle, me ferait du bien. Je pourrais me faire plaisir, m'acheter quelque chose…

Après avoir visité quelques magasins de vêtements où je n’ai rien trouvé d’intéressant, je me suis dirigée vers l’entrée du "marchand de produits culturels" et j’ai foncé droit vers les rayons disques. J’avais envie de m’abreuver, de boire à la source. J’ai enchaîné les bornes d’écoute, les unes après les autres.

Au bout du compte, rien ne m’enchantait vraiment. Je n'arrivais pas à accrocher, ni sur une musique, ni sur une autre. Tout me semblait fade, je n'avais le goût à rien. J’avais passé l’été seule, mon dernier petit ami en date m’avait quittée début juillet. La perspective de la rentrée, du retour au quotidien avec ses lourdeurs, ne m’enchantait guère. Je ne parvenais pas à apprécier quoi que ce soit, musicalement et autre. Ce n’était pas mon jour.

Avant de partir, je suis passée au rayon "rock indépendant". Et là  j'ai vu l'album à la pochette noire et rouge, avec ses petites lampes rondes, bien alignées : j'ai pensé au pont d’un bateau, la coursive d’une usine, les feux de la rampe d’un théâtre, ou ceux d’un cinéma… Un rectangle approximatif, de la couleur du sang, semblait flotter au milieu d’une obscurité profonde. Les lampes l’éclairaient comme une scène, mais la scène était vide.

Le nom du groupe et le titre de l’album, "Turn on the Bright Lights", étaient écrits sobrement, en blanc et en gris. J’ai retourné le carré de plastique : la même photo était représentée, mais cette fois-ci en noir et blanc. La scène était grise, les lumières y brillaient plus fort.

J'aimais le côté ferme, glacial, définitif, de la plupart des titres : "Untitled. Obstacle 1. NYC. PDA. Say Hello to the Angels. Hands Away. Obstacle 2. Stella was a diver and she was always down. Roland. The New. Leif Erikson." Je me suis dit que l’occasion était venue d’écouter Interpol : j’ai pris la direction des caisses et j’ai sorti ma carte bancaire.

"Turn on the Bright Lights" a rejoint la pile de mes disques préférés, il ne risque pas d’en bouger. Tout est dit dans ce jeu de batterie lourd et puissant, ces notes entêtantes de guitare, ces riffs graves, saturés, ce chant à fleur de peau et cette basse, impitoyablement efficace.

Évidemment, je ne peux pas m’empêcher de penser à tous ces groupes de référence qui ont largement inspiré les jeunes Américains. Ceux que je connais, du moins. J’y retrouve les accents d’Echo and the Bunnymen, des Smiths, d’Orchestre Rouge, de Bauhaus, de REM et bien sûr, Joy Division…

Les gars d'Interpol ressuscitent avec un certain panache l'univers musical des années quatre-vingt, leurs compositions restent originales, personnelles. C’est presque mieux. Cette fois c’est sûr, à la fin du mois, je fonce acheter le deuxième album. Les critiques sont toujours aussi engageantes ; il semblerait même qu'"Antics" soit encore plus réussi. Que la lumière soit.

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mercredi 13 avril 2016

Bossanova

Souvenirs musicaux

Mon travail de conseillère d’orientation me convenait plutôt bien. Je me trouvais en accord avec mes études en psychologie. J’aimais mener des entretiens avec les élèves, leur famille ; j’étais à l’aise dans les relations d’aide. De nature facilitante, j’avais l’impression d’être utile, de rendre service.

Aussitôt embauchée en tant qu’intérimaire, en septembre, j’avais décidé d'emménager sur place, même si c'était une petite ville, dans le sud du département. Je ne pourrais pas faire cent vingt kilomètres aller et retour pour rentrer tous les soirs chez mon père. Après plusieurs années à effectuer de longs trajets quotidiens pour aller travailler, j’aspirais au calme. D’autre part, chez mon père, ce n’était plus vraiment chez moi. Je venais d’avoir vingt-six ans : largement l’âge de quitter le nid.

Je me déplaçais dans les collèges des environs, pour recevoir des élèves en rendez-vous, pour intervenir dans les classes. Quand j’y passais la journée, je m’inscrivais pour manger à la cantine, le midi. Il y avait une salle réservée aux enseignants. J’ai fait connaissance de FR, à l'heure du déjeuner, au début du printemps 1990.

C’était un jeune homme à la peau mate, aux cheveux bruns mi-longs coiffés en arrière, aux yeux noirs dont l’un était pourvu d’un léger strabisme, ce qui lui donnait un certain charme. Il était grand et mince, portait une chemise imprimée sur un jean noir, avait aux pieds d'élégantes chaussures pointues.

Il avait vingt-deux ans, arrivait des Charentes. Il avait passé le concours d’instituteurs, l’avait eu sur liste complémentaire : il n’irait à l’École Normale qu’à la rentrée suivante. En attendant, il était remplaçant. Il venait d’intégrer la SES du collège, où il resterait vraisemblablement jusqu’à la fin de l’année scolaire.
                                  
C’est là, dans le réfectoire enfumé au moment du café, que nous avons commencé à parler musique. J’y ai, pour la première fois, entendu les noms de Sonic Youth, Pavement, Gun Club, Pixies… Je connaissais déjà Nick Cave. D’ailleurs, FR lui ressemblait, en version plus méridionale.

J’avais trouvé une bonne motivation pour venir travailler dans ce collège excentré, situé dans une commune rurale à vingt-cinq kilomètres du Centre d’Information et d’Orientation auquel j’étais rattachée. Je venais là deux fois par semaine et j'attendais impatiemment les moments où je verrais FR, à la pause de dix heures, puis à l’heure du déjeuner…

Un jour, nous avons décidé de nous rencontrer ailleurs qu’au collège. Il m’a proposé de passer chez lui : il pourrait me faire écouter les disques de tous ces groupes dont il me parlait. Il habitait en ville, pas loin de l'École Normale, dans un petit studio clair, meublé sommairement. Une vraie garçonnière. Les disques, vinyles et compacts, occupaient tout un mur où trônait, en son milieu, une chaîne hi-fi aux énormes baffles.

FR était passé bien plus vite que moi à la technologie moderne. Je résistais encore à l’arrivée du Compact Disc en n’achetant que des cassettes audio ou des vinyles. Je serais bien obligée de capituler devant l’évidence et finirais par me doter, début 1991, d’une platine ad hoc.

En ce moment, FR écoutait surtout des groupes américains. Il aimait les gros sons, les guitares hurlantes, vrombissantes, saturées. Moi, j’étais dans la mouvance rock français avec Noir Désir, Jad Wio, le groupe local Nihil ; je n’avais pas encore fait le tour du courant belge électro rock et j’avais toujours une oreille sur ce que faisaient les Anglais.

J’ai donc découvert grâce à FR tout un univers musical qui m’était inconnu. J’ai accroché à Sonic Youth et aux Pixies, parce que ça restait très mélodique. J’ai eu plus de mal avec Lydia Lunch, Big Black ou Black Fag.

Ce jour-là, chez lui, nous avons écouté de la musique en buvant de la bière, en fumant quelques joints, en bavardant. J’avais trouvé quelqu’un de rock’n'roll, qui me ressemblait bien dans ma façon de vivre.

Nous avons repris nos conversations musicales au collège jusqu’à la fin de son remplacement. Je l’ai invité chez moi, un après-midi, juste avant les vacances d’été. Il est arrivé avec des cassettes qu’il m’avait enregistrées, j’ai été très touchée. Il partait en voyage pour un mois, au Canada, puis il retournerait chez ses parents, en Charente. Il m’a proposé de venir le voir, si jamais je passais dans le coin. Je lui ai dit peut-être ; alors oui, je voulais bien son numéro de téléphone, là-bas.

En septembre, je suis retournée travailler au même endroit, pour une année supplémentaire. Mon amie I m’avait prêté le dernier album des Pixies pour la semaine, je voulais m'en faire une copie sur cassette. Le lundi soir en rentrant du travail, j’ai mis "Bossanova" à fond sur ma platine, dans mon petit deux-pièces de centre-ville. Mes fenêtres étaient grandes ouvertes, la fin de journée éclatante de soleil.

La musique dégageait une monstrueuse énergie, gorgée de sève et d’intense chaleur. Je me laissai emporter dans un Far West aux paysages grandioses, au ciel bleu profond, aux roches rouges orangées. Une folle équipée sauvage, menée par la bande survoltée de Black Francis. J’aimais ces guitares énervées, ce son puissant, ces rythmiques folles, galopantes ; j'étais dans cette urgence, cette démence, cette insolence.

Le vendredi suivant en fin d’après-midi, j’ai pris la route avec la cassette de "Bossanova" à fond dans ma voiture. Il faisait, depuis le début de la semaine, un temps magnifique. Mes lunettes de soleil sur le nez, je balançais la tête de haut en bas, en rythme, tout en conduisant. J’étais pleine d’énergie et d’optimisme, prête à toutes les fantaisies. Je me lançais, à corps perdu, dans mon action de séduction auprès de FR, que je n'avais pu revoir au cours de l'été. Je voulais commencer par lui faire la surprise de ma visite.

Alors que je venais juste de garer ma Panda rouge près de chez lui, j’ai vu sa Polo blanche partir, là, devant moi, sous mes yeux. Mon plan était à l’eau, ce n’était vraiment pas de chance ! À quelques minutes près... Je suis restée figée, sans penser à redémarrer ni tenter de le suivre. Black Francis hurlait dans ma voiture, c’était le titre "Down To The Well". Je n’allais pas abandonner maintenant ! Après tout, peut-être allait-il dans ce café dont il m’avait parlé, en centre-ville, dans une rue piétonne, le Saint-Alpin ?

C’est bien là qu'il était, assis au comptoir, buvant une bière. Il faisait encore chaud ! Je me suis dirigée vers lui, un grand sourire aux lèvres. Mon cœur battait la chamade, mes jambes me portaient à peine, j'essayais de me maîtriser… Lui paraissait visiblement plus détendu. "Pour une surprise, c’est une surprise !" m’a-t-il lancé, d'un ton joyeux. J'avais retrouvé FR, la musique des Pixies cavalait dans ma tête, je ne doutais de rien.

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(Trois concerts de Jad Wio, Minimal Compact 1988, Jamais dans le cadre, De JS Bach à Joy Division, Charlélie Couture, Supertramp, Food for Thought, Clan of Xymox…)

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dimanche 3 avril 2016

Clan of Xymox

Souvenirs musicaux

Ce vendredi soir-là, avec I, nous avions décidé d’aller danser au Saint. Après l’avoir récupérée à la gare de l’Est, je lui ai proposé de passer le début de la soirée chez moi. Nous avons fait un long trajet en métro jusqu’à la station Rue de la Pompe, pour nous retrouver dans cette chambre de bonne exiguë, aux conditions de vie spartiates, dans laquelle se déroulait ma vie d’étudiante.

Je n’avais pas eu cours, cette semaine. Un mouvement de protestation étudiante avait pris de l’ampleur au fil des jours, ma fac était en grève. Les revendications concernaient le retrait d’une grande réforme de l’enseignement supérieur. J’avais du mal à adhérer. J’ai toujours été réticente pour protester, manifester. Je n’ai jamais aimé crier dans la rue pour défendre telle ou telle cause, la foule me fait peur.

Je m’étais quand même laissé convaincre de participer à la grande manif du jeudi. En fin de journée, aux Invalides, il y avait eu des affrontements violents avec les CRS ; ils avaient utilisé des grenades lacrymogènes, des personnes avaient été gravement blessées. Cette situation de chaos m’angoissait terriblement. Le lendemain, je n’avais pas renouvelé l’expérience, mais j’avais écouté la radio : les mouvements de colère continuaient, les tensions étaient toujours très fortes entre les CRS et les manifestants. Et les casseurs ajoutaient au désordre.

J’ai sorti les gâteaux apéritifs, servi à boire à I : j’avais acheté du gin et du soda. Nous nous sommes installées sur mon lit pour discuter. Sur le magnétophone à cassettes, se succédaient les musiques sur lesquelles nous danserions, tout à l’heure, au Saint : Joy Division, The Cure, Depeche Mode, Siouxsie And The Banshees, The Sisters Of Mercy, Bauhaus…

Un peu plus tard, j’ai proposé à I de prendre des coupe-faim qui avaient l’effet d’amphétamines quand ils étaient conjugués à l’alcool. Nous avons avalé les cachets avec un dernier verre de gin tonic. Il était temps d’y aller. Nous avons pris le métro jusqu’à la station Saint-Michel.

Nous sommes sorties du métro, en direction du bar-tabac où nous voulions acheter notre provision de cigarettes pour la nuit à venir. Là, nous avons senti que la situation n’était pas normale ; des gens couraient partout, on entendait les sirènes, il y avait de la fumée… Confusion générale. L’effet des speeds commençait à se faire sentir et nous ne voulions qu'une seule chose : aller danser au Saint.

C’est de l’intérieur du bar-tabac que nous avons vu les premiers CRS à moto. L’un conduisait tandis que l’autre, à l’arrière, jouait de la matraque pour disperser les gens, sur le trottoir. Le passage ininterrompu de ces équipages démoniaques provoquait une véritable panique. Des passants choqués venaient se réfugier dans le café ; nous avions migré tout au fond, priant pour que tout cela s'arrête, c'était d'une violence inouïe.

Mais nous étions programmées pour aller au Saint : lorsque la situation a paru se calmer, nous avons couru jusqu’à l’entrée, quelques rues plus loin. Nous n’étions pas les seules à avoir trouvé refuge ici, beaucoup de danseurs étaient sur la piste. Nous nous sommes mises, nous aussi, à danser, pour oublier l’ambiance de guerre civile qui régnait à l’extérieur. J’étais heureuse de pouvoir me donner, corps et âme, sur la musique que j’aimais. L’ingestion des cachets me rendait beaucoup plus communicative, je n’avais plus d’inhibition, plus de timidité, j’engageais facilement la conversation.

Ce fut une bonne soirée, vu sous cet angle. Nous avons attendu la fermeture du Saint pour remettre les pieds dehors. Tout semblait calme. Nous avons pris le métro pour retourner chez moi, accompagnées d’un garçon et d’une fille avec lesquels nous avions sympathisé pendant la nuit. L’heure était aux croissants et au café.

Nous sommes restés ensemble une partie de la matinée, personne n’avait sommeil. Puis nos nouveaux amis sont partis, nous avions échangé nos numéros de téléphone. C’est plus tard dans la matinée que nous avons appris la gravité des événements de la nuit, qui s’étaient soldés par la mort d’un jeune homme, Malik Oussekine.

Il y a eu retrait total du projet, la fac a repris, mais les blessures sont restées vives pour tout le monde, pendant plusieurs mois. Un soir, j’ai reçu un coup de téléphone d’un garçon qui disait m’avoir rencontrée au Saint, ce vendredi soir de décembre 1986. Il se souvenait être venu chez moi, après ; il avait envie de me revoir et me proposait de passer la soirée avec lui.

Je me souvenais à peine de lui, je n’avais pas envie de sortir, j’étais déjà en pyjama, je lui ai demandé de me rappeler une autre fois. Il ne l’a fait que bien plus tard : j’avais eu le temps de décrocher le DESS de psychologie du travail et d’embrayer sur un DEA, histoire de prolonger, encore, la vie d’étudiante dans laquelle je me sentais plutôt bien. Cette fois-ci, j’ai dit oui. Je l’ai invité à passer chez moi le soir-même.

Je n’avais gardé de lui qu’un souvenir très flou. J’ai donc été agréablement surprise par l’arrivée de ce beau garçon, grand, mince, au visage fin, souriant. R avait de magnifiques yeux bleus, de belles lèvres charnues et les cheveux châtains coupés en brosse. Il portait un pull à col roulé noir, un jean et des chaussures à grosses semelles de crêpe.

J'ai préparé deux verres de gin tonic. Il était impressionné par ma collection de cassettes et de vinyles ; j’avais une chaîne hi-fi, maintenant. Je lui ai proposé de lui faire écouter mes groupes préférés. Poésie Noire, Martin Dupont, Trisomie 21, Charles de Goal, Clair Obscur, Réseau d’Ombres…

Pour accentuer l’effet du gin, j’ai roulé un joint. Plus la soirée avançait, plus R me plaisait. J’ai enclenché la cassette de "Clan of Xymox" et je lui ai souri, venant m’asseoir tout près de lui. Les titres se sont enchaînés les uns après les autres, tandis que nous nous nous rapprochions tendrement. Il a dormi chez moi.

Le lendemain matin, à la fac, j’étais dans un état d’euphorie rare ; je trouvais tout le monde sympa, j’avais envie de discuter avec tout le monde. Quelque chose d'inattendu s’était présenté sur mon chemin. R avait promis de me rappeler.

Nous nous sommes revus, souvent chez moi, souvent très tard. Il travaillait dans un hôtel, quittait aux alentours de minuit, arrivait vers une heure du matin… Solitaire et indépendante, les modalités de cette relation me convenaient. J’étais heureuse comme ça, nous passions de bons moments ensemble, c'était ce qui m'importait.

Quand la nuit était déjà bien avancée, nous écoutions "Clan of Xymox", ses musiques étranges, majestueuses, intemporelles. Sur l’autre face, il y avait "Medusa", autre album de Xymox. L’atmosphère y était la même, onirique et fabuleusement orchestrée, mêlant harmonieusement les cordes et les instruments électroniques.

Une heure trente de petits chefs d’oeuvre délicatement façonnés. Avec l’autoreverse, nous pouvions même passer les deux albums en continu. R m’a demandé de lui faire une copie de la cassette. Nous l’écoutions toujours quand il venait chez moi.

Les choses ont duré entre nous comme elles devaient durer, un jour il a quitté Paris pour un nouveau job dans le Sud, on ne s’est plus revu… Plus tard, j’ai acheté "Clan Of Xymox" et "Medusa" en CD, pour le confort d'écoute. J’ai tout de même gardé ma vieille cassette, comme témoin d’un temps révolu.

Le chant douloureux des guitares, les martèlements de basse, les envolées symphoniques, la puissance sophistiquée des machines m’arrachent toujours autant les tripes.

Dis, te souviens-tu de la cassette que j'avais faite pour toi ?

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samedi 19 mars 2016

Food for Thought

Souvenirs musicaux

Le Pub fermait au mois d'août. Le dernier soir de juillet, il fallait vider les fûts. L'été 1980, j'avais fait ma première fermeture. On m'avait dit que c'était un événement à ne pas manquer. La fête s'était prolongée tard dans la nuit.

À mon retour d'Angleterre, je savais donc que j'allais trouver porte close. La plupart de mes copines étaient encore en vacances, la reprise du lycée ne se ferait que quelques semaines plus tard. J’occupais au mieux tout ce temps libre, parfois pesant.

Les journées étaient longues ! Chez moi, je lisais, j’écrivais, je faisais du piano. J’écoutais les vinyles que j'avais rapportés de Londres, j’essayais devant la glace mes nouvelles tenues britanniques coordonnées en noir, rouge et blanc. J'allais à pied à la piscine d'été, mais je prenais ma petite mobylette pour descendre en ville.

C'est au PMU que j'ai vu F pour la première fois. Tout chez lui relevait de la douceur. Ses yeux étaient d'un bleu pastel, sa peau couleur de lait. Ses cheveux d'un roux clair, presque blonds, bouclés, encadraient un beau visage aux traits finement dessinés. On aurait dit un ange.

Le Pub a rouvert, je suis entrée en terminale, j'ai eu dix-sept ans, K est devenue ma meilleure amie. Nous avons commencé à faire de la musique ensemble, elle à la guitare et au chant, moi au piano et aux chœurs. J'ai laissé repousser mes cheveux taillés en brosse, je faisais des teintures au henné… J'ai mis au placard mes tenues de l’été londonien pour porter jeans en velours, chemises à carreaux, écharpes indiennes.

J'ai délaissé (un temps seulement !) les sons bruts et rauques de The Clash, Joe Jackson, Nina Hagen… pour les musiques plus suaves de Mike Olfield, Supertramp ou The Alan Parsons Project. Mais j'écoutais toujours Patti Smith.

J'ai emmené K au Pub. Deux portes battantes, séparées par un sas, donnaient accès à l'intérieur. À droite en entrant, il y avait ce long comptoir accueillant et ses grands tabourets en bois foncé. On trouvait, dans la grande salle enfumée, de confortables fauteuils arrondis, en demi-cercle, sur lesquels on pouvait facilement tenir à quatre. Les tables rondes en marbre, aux pieds de fonte, les chaises en bois posées ça et là, complétaient le mobilier.

À gauche, il y avait l'espace sacré, réservé au juke-box, grand coffre à trésors lumineux. On y trouvait les meilleures musiques pop et rock du moment, mais aussi des chansons de Jacques Brel. Le Pub était un endroit animé et chaleureux. Nous y rencontrions des personnes venues de tout horizon avec lesquelles nous refaisions le monde.

J'ai revu F au Pub, avec ses amis, durant tout l'automne. J'observais de loin tous ses faits et gestes, ce qu'il buvait, avec qui il discutait. Il programmait toujours le même titre étrange sur le juke-box.

La rythmique se situait entre le reggae et le ska, mais le son était froid, les accents mélancoliques. Il y avait ces cuivres d’entrée de jeu, puis cette ligne de basse souple et nerveuse, avant l’arrivée de la voix.

La partie instrumentale du début accompagnait ses pas tandis qu’il retournait s’asseoir. Il semblait à peine toucher terre quand il se déplaçait ainsi, sur la musique. Il avait une démarche souple et féline, il ne faisait aucun bruit. Il s'habillait de couleurs claires, ce qui accentuait son côté irréel, immatériel.

Malgré la convivialité de mise, aucun point de contact ne semblait possible entre lui et moi. Inaccessible, il apparaissait de temps en temps pour le plaisir de mes yeux et de mon cœur battant. Je voulais le connaître, lui ne me voyait pas. Je voulais tant qu'il m'aime, mais j’avais si peur qu'il me repousse !

Chaque fois que j'ouvrais, l'une après l'autre, les portes du Pub, j'étais dans un tel état d'affolement que mes jambes me portaient à peine. Il suffisait que j'aperçoive F pour que les sensations s'amplifient. Je n'avais alors qu'une hâte : trouver une place où me poser et reprendre mon souffle.

Je vivais un drame intense, jouant l'amoureuse éplorée au visage triste, ravagé. J'écrivais des poèmes d'amour désespérés que je faisais lire à K, j'élaborais différents scénarios pour faire sa connaissance ; je souffrais face à cette passion qui me dévorait le corps et l'âme.

Un soir de décembre, avec les encouragements de K, je me suis jetée à l'eau. F venait de programmer son titre préféré et retournait à sa table. Je me suis levée d’un bond pour aller lui demander, les jambes en marmelade, de quelle musique il s’agissait. Il m’a répondu, très doucement, d’une petite voix : "Food for Thought, de UB 40".

Sur le coup, je n’ai pas très bien compris le titre, ni le nom du groupe. Je l’ai tout de même remercié, et nous avons commencé à nous parler, debout à l’endroit même où je l’avais interpellé. Il m’a invitée à m'asseoir à sa table, avec ses copains, pour qu’on puisse discuter plus tranquillement. K est venue nous rejoindre.

F avait dix-neuf ans, il vivait chez ses parents dans un village, en bord de Marne. Ses principales occupations étaient les sorties au Pub, les fêtes chez des amis ; il aimait boire, fumer, s’amuser. Moi, j’aimais comme lui la musique, j’en faisais même, avec K, chez moi, le samedi après-midi. J'avais l'air de l'intéresser. Les choses devenaient possibles, enfin ! Nous nous sommes donné rendez-vous le lendemain, au Pub, vers dix-huit heures.

Moins d'une semaine après, F m'embrassait, sur le trottoir, à quelques mètres du Pub. Le lendemain, il venait me chercher au lycée, il neigeait à gros flocons. Au lieu d’aller au Pub, nous sommes allés chez moi. Nous avons écouté des disques, tout en faisant connaissance.

Quand nous nous sommes rapprochés, je n’ai pas trouvé ses baisers aussi ardents que je l'espérais. Cette douceur qui m'avait tant attirée chez lui s’est avérée soudain bien fade. Son apparence éthérée, qui m'avait pourtant séduite, m’a vite lassée, ennuyée…

Ce n'était pas encore Noël, je déclarai déjà à F que c'était fini. Je l'avais idéalisé et voilà que j'étais déçue, pauvre jeune fille innocente ! Je retournai à mes délires mystiques et musicaux avec K, jusqu'au printemps.

Je me souviens, bien plus tard, dans un club rock parisien, avoir pris un immense plaisir à danser sur "Food for Thought" en balançant bras et jambes au ralenti, tournant lentement sur moi-même, recherchant un état d’apesanteur, de légèreté extrême. Je trouvais ce morceau toujours aussi inclassable.

F aurait pu passer là, à deux pas de moi, de sa démarche lunaire, que je n’en aurais pas été étonnée.

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dimanche 6 septembre 2015

Trois concerts de Jad Wio

Souvenirs musicaux

1) Le retour de Jad Wio

Maroquinerie, 29 juin 2005. Dix années ont passé depuis la galerie de portraits fantasmagoriques de "Monstre-toi". Pas loin de vingt depuis les premiers maxis, en anglais, sur le label "L'Invitation au Suicide".

Il y a eu ces fabuleux albums : le sulfureux "Contact", le cosmique "Fleur de Métal", et puis tous ces concerts auxquels nous sommes allés. Non, la bête n'est pas morte. Elle nous revient ce soir, chargée de sang neuf, pour notre plus grand plaisir !

Jad Wio et ses shows délirants, débridés, sidérants, son rock glamour, sauvage, sensuel, ses parfums troubles, excitants, ses saveurs orientales aux suaves effluves, son univers poétique, fantasque, sophistiqué... C'est quasi inespéré ! J'ai manqué à l'appel des concerts précédents, plutôt confidentiels, donnés dans des lieux insolites. Cette fois, j'y vais.

J'arrive tôt, je lézarde au soleil. Dans la cour intérieure bourdonne une faune hétéroclite, très sympathique. Je sirote un soda, je parle à mes voisines de table.

Mon regard s'accroche sur Daniel Darc, sur ses bras. Tatoués, radicalement.  La couverture d'un livre dépasse d'une des poches arrière de son jean. Son visage est serein, ouvert, souriant. Je suis heureuse de le voir là. Je le trouve beau. Un grand seigneur.

21 heures. Je découvre la petite salle en sous-sol, aux allures de cabaret, pleine comme un œuf. Je me fais une petite place à l'étage, juste derrière les consoles. Après le clip "Bienvenue" en intro, les rideaux noirs s'ouvrent sur un voile blanc, derrière lequel danse, en ombre chinoise, une silhouette lascive. Ambiance peep show, éclairages saturés de rouge.

Denis Bortek, talons aiguilles, bas résille, guêpière, cheveux mi-longs, apparaît. Créature échappée d'une photo de Pierre Molinier, si chère à l'imagerie du groupe. Les musiciens font leur entrée.

Coup de théâtre ! C'est bien Christophe Kbye et sa tignasse touffue, à la guitare, à droite, je crois rêver. Le deuxième élément du duo, l'alter ego. L'hydre à deux têtes recomposée !  Moi qui étais restée sur l'idée que Jad Wio était dorénavant l'affaire d'un seul homme...

Que le spectacle commence ! Cuir, strass, dentelles, magie, paillettes ! Pour nos yeux éblouis et nos oreilles ravies, les titres s'enchaînent, une foule d'inédits ! Après les reprises de "Fleur de métal" et "Taiba", le concert décolle.

"Toxic boy", "Volte mort", "L'abus de soi" : des morceaux à paraître sur l'album à venir. Je craque encore sur "You're gonna miss me".

Suit un "Cœur dans la bosse" un peu faux et maladroit, un "Amour à la hâte" dans le duo originel, "Ophélie", "Priscilla"... "Un drôle de lord nu".

Les rideaux se referment sur "Rock'n roll niger" de Patti Smith. Percutant, ensorcelant. Essentiel.

Je reste dans la salle, un peu sonnée. Je capte des bouts de conversations. Je me sens partagée, limite mal à l'aise. Je n'aime pas ce côté "ancien combattant", aux relents nostalgiques, embarrassants. C'était attendrissant, inégal, un peu bancal, parfois pathétique.

Pourquoi ai-je la désagréable impression d'être venue à une "boum pour vieux" ? Gueules cassées, vieillies, usées.  Beautés flétries, ridées, détruites. Poupées crevées… Moi aussi, j'ai vieilli. C'est bien ça qui me gêne.

Le lendemain matin, je pars travailler avec les titres inusables de "Cellar Dreams" dans ma voiture, à fond les ballons. Je réalise à quel point cette musique est importante pour moi.

Jad Wio a le mérite d'exister à nouveau, phénix mythique, entier, vibrant ! Je repense à Daniel Darc. L'idée me vient qu'il tire, lui aussi, plutôt bien son épingle du jeu.

J’attends d’écouter "Nu", et le prochain concert. Après une visite sur le site officiel, j’apprends que ça sera "Nu Clé Air Pop".

 2) Jad Wio à la Cigale

Cinq mois après un show époustouflant dans une Maroquinerie pleine à craquer, Jad Wio s'offre la Cigale le 15 novembre 2005 et fait salle comble !


Première partie : le trio Die Puppe nous plonge au beau milieu des années 80 avec son rock électro choc décadent. Chanteuse aux charmes de walkyrie, beauté plastique tout en latex, cheveux orange, délire SM.


Bleu nuit tranchant, aveuglant, électrique : Denis Bortek s'exhibe dans une tenue affolante, excitante, sidérante. Créature trouble, masquée, fantasmatique, énigmatique.

Le spectacle prend des allures d'opéra rock : poésie psychédélique, émotions à fleur de peau, énergie à l'état pur.

Les titres s'enchaînent, imparables, impeccables, mêlant les plus anciens aux tous nouveaux, ceux de l'excellent "Nu Clé Air Pop", album subtil et raffiné, à la hauteur de toutes les espérances.

Le public parisien ne s'y est pas trompé en venant applaudir un  groupe de scène incontournable, au passé légendaire, au talent manifeste, résolument actuel.

Jad Wio est en grande forme, allez le voir s'il passe près de chez vous ! Je crois bien qu'une tournée se prépare...





3) Jad Wio à Bagnolet

Concert gratuit de Jad Wio à Bagnolet, mercredi 22 mars 2006, à 17h30 : une annonce bien inhabituelle ! C'est l'occasion, pour une poignée de fans et de novices, d'assister à un show inédit, orchestré par les stagiaires du CFPTS (Centre de Formation Professionnelle des Techniciens du Spectacle).

Nous retrouvons avec bonheur le duo originel, soit l'exubérant Denis Bortek et le fringant Christophe Kbye. Guitares, voix, machines : une formule toujours détonante, qui a fait les preuves de son efficacité tant sur disque que sur scène, du temps où les années se nommaient "quatre-vingt".

Attention ça commence : une ombre changeante, dans ses contours et dans ses formes, évolue, rideaux fermés, au centre d'un médaillon de lumière. Dans le halo lunaire, une créature, tour à tour vampirique, extraterrestre, semble vouloir nous entraîner dans les dédales de son imaginaire. On se laisse faire.

Les rideaux s'ouvrent sur un intérieur de velours rouge, où trône un être androgyne, à talons hauts, bas nylon et jarretelles, corset transparent, longs gants et loup noirs. Denis Bortek s'affiche avec aisance dans sa tenue de courtisane affriolante.

À sa gauche, le costume sobre, la mèche rebelle, Christophe Kbye et sa guitare aux mélodies ensorcelantes. Place au petit théâtre de Jad Wio, à son cabaret rock et son peep-show électrique.

"Nu Clé Air Pop", nouvel album concept tout en ombres et en lumières, est bien sûr à l'honneur de la playlist. L'orchestration numérique, fouillée, précise, n'enlève rien à la force et à la couleur de la musique, à la puissance et à la grâce du chant, en anglais et en français.

Chaud chaud chaud, c'est le show time de Jad Wio ! Postures et mises en scène, effets spéciaux, changements de décor, variations d'éclairage, habillage vidéo… Le spectacle est esthétique, sensuel et généreux, troublant mais jamais vulgaire.

Toutes guitares en avant, les compères nous servent des versions énervées de titres légendaires tels que "Taiba", "Bugs", "Cellar dance", "You gonna miss me", "Walk in the sky with diamonds", la reprise de "Paint it black" des Stones… (tous regroupés dans "Cellar Dreams").

On n'oublie pas que l'on assiste à une séance de travail, avec ses erreurs, ses imperfections, ses interruptions, ses reprises.

Tout au long du set, Bortek et Kbye dialoguent, plaisantent, s'invectivent, à la façon d'un vieux couple toujours heureux d'être ensemble. C'est qu'ils ont fait, tous les deux, un sacré bout de chemin!

Moi aussi, j'en ai fait, avec eux. Depuis les premières parties parisiennes à la Cigale ou à l'Élysée Montmartre où je les ai découverts, les shows sulfureux dans des boîtes à striptease, puis le "Priscilla Tour" et le "Cosmic Show" vécus intensément à Reims, à l’Usine et au Cirque, Jad Wio m'a accompagnée dans le franchissement des années.

La petite boutique des horreurs de "Monstre-toi" et son spectacle artificier, même sans Kbye, m'avaient emballée, l'album solo de Bortek un peu moins. Mes disques de Jad Wio sont toujours restés sur le haut de la pile.

Après une petite performance, (effets fluo sous lumière noire), le duo revient nous délivrer quelques vieux titres, tout en fougue et en rage. Bortek a retrouvé  son identité masculine : torse nu, jeans et boots, belle liane longiligne agitant son tambourin.

Une tournée en province a débuté début mars. Jad Wio vous attend sur les planches de sa comédie humaine, avec son imagerie fantasmatique, ses visions oniriques, ses références littéraires. À applaudir, absolument !














Septembre 2015

Discographie de Jad Wio :
-Cellar Dreams (compilation maxis) 
-Contact 
-Fleur de Métal 
-Cosmic Show (live à l'Olympia) 
-Monstre-toi 
-Nu Clé Air Pop
-Sex Magik

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