mercredi 13 avril 2016

Bossanova

Souvenirs musicaux

Mon travail de conseillère d’orientation me convenait plutôt bien. Je me trouvais en accord avec mes études en psychologie. J’aimais mener des entretiens avec les élèves, leur famille ; j’étais à l’aise dans les relations d’aide. De nature facilitante, j’avais l’impression d’être utile, de rendre service.

Aussitôt embauchée en tant qu’intérimaire, en septembre, j’avais décidé d'emménager sur place, même si c'était une petite ville, dans le sud du département. Je ne pourrais pas faire cent vingt kilomètres aller et retour pour rentrer tous les soirs chez mon père. Après plusieurs années à effectuer de longs trajets quotidiens pour aller travailler, j’aspirais au calme. D’autre part, chez mon père, ce n’était plus vraiment chez moi. Je venais d’avoir vingt-six ans : largement l’âge de quitter le nid.

Je me déplaçais dans les collèges des environs, pour recevoir des élèves en rendez-vous, pour intervenir dans les classes. Quand j’y passais la journée, je m’inscrivais pour manger à la cantine, le midi. Il y avait une salle réservée aux enseignants. J’ai fait connaissance de FR, à l'heure du déjeuner, au début du printemps 1990.

C’était un jeune homme à la peau mate, aux cheveux bruns mi-longs coiffés en arrière, aux yeux noirs dont l’un était pourvu d’un léger strabisme, ce qui lui donnait un certain charme. Il était grand et mince, portait une chemise imprimée sur un jean noir, avait aux pieds d'élégantes chaussures pointues.

Il avait vingt-deux ans, arrivait des Charentes. Il avait passé le concours d’instituteurs, l’avait eu sur liste complémentaire : il n’irait à l’École Normale qu’à la rentrée suivante. En attendant, il était remplaçant. Il venait d’intégrer la SES du collège, où il resterait vraisemblablement jusqu’à la fin de l’année scolaire.
                                  
C’est là, dans le réfectoire enfumé au moment du café, que nous avons commencé à parler musique. J’y ai, pour la première fois, entendu les noms de Sonic Youth, Pavement, Gun Club, Pixies… Je connaissais déjà Nick Cave. D’ailleurs, FR lui ressemblait, en version plus méridionale.

J’avais trouvé une bonne motivation pour venir travailler dans ce collège excentré, situé dans une commune rurale à vingt-cinq kilomètres du Centre d’Information et d’Orientation auquel j’étais rattachée. Je venais là deux fois par semaine et j'attendais impatiemment les moments où je verrais FR, à la pause de dix heures, puis à l’heure du déjeuner…

Un jour, nous avons décidé de nous rencontrer ailleurs qu’au collège. Il m’a proposé de passer chez lui : il pourrait me faire écouter les disques de tous ces groupes dont il me parlait. Il habitait en ville, pas loin de l'École Normale, dans un petit studio clair, meublé sommairement. Une vraie garçonnière. Les disques, vinyles et compacts, occupaient tout un mur où trônait, en son milieu, une chaîne hi-fi aux énormes baffles.

FR était passé bien plus vite que moi à la technologie moderne. Je résistais encore à l’arrivée du Compact Disc en n’achetant que des cassettes audio ou des vinyles. Je serais bien obligée de capituler devant l’évidence et finirais par me doter, début 1991, d’une platine ad hoc.

En ce moment, FR écoutait surtout des groupes américains. Il aimait les gros sons, les guitares hurlantes, vrombissantes, saturées. Moi, j’étais dans la mouvance rock français avec Noir Désir, Jad Wio, le groupe local Nihil ; je n’avais pas encore fait le tour du courant belge électro rock et j’avais toujours une oreille sur ce que faisaient les Anglais.

J’ai donc découvert grâce à FR tout un univers musical qui m’était inconnu. J’ai accroché à Sonic Youth et aux Pixies, parce que ça restait très mélodique. J’ai eu plus de mal avec Lydia Lunch, Big Black ou Black Fag.

Ce jour-là, chez lui, nous avons écouté de la musique en buvant de la bière, en fumant quelques joints, en bavardant. J’avais trouvé quelqu’un de rock’n'roll, qui me ressemblait bien dans ma façon de vivre.

Nous avons repris nos conversations musicales au collège jusqu’à la fin de son remplacement. Je l’ai invité chez moi, un après-midi, juste avant les vacances d’été. Il est arrivé avec des cassettes qu’il m’avait enregistrées, j’ai été très touchée. Il partait en voyage pour un mois, au Canada, puis il retournerait chez ses parents, en Charente. Il m’a proposé de venir le voir, si jamais je passais dans le coin. Je lui ai dit peut-être ; alors oui, je voulais bien son numéro de téléphone, là-bas.

En septembre, je suis retournée travailler au même endroit, pour une année supplémentaire. Mon amie I m’avait prêté le dernier album des Pixies pour la semaine, je voulais m'en faire une copie sur cassette. Le lundi soir en rentrant du travail, j’ai mis "Bossanova" à fond sur ma platine, dans mon petit deux-pièces de centre-ville. Mes fenêtres étaient grandes ouvertes, la fin de journée éclatante de soleil.

La musique dégageait une monstrueuse énergie, gorgée de sève et d’intense chaleur. Je me laissai emporter dans un Far West aux paysages grandioses, au ciel bleu profond, aux roches rouges orangées. Une folle équipée sauvage, menée par la bande survoltée de Black Francis. J’aimais ces guitares énervées, ce son puissant, ces rythmiques folles, galopantes ; j'étais dans cette urgence, cette démence, cette insolence.

Le vendredi suivant en fin d’après-midi, j’ai pris la route avec la cassette de "Bossanova" à fond dans ma voiture. Il faisait, depuis le début de la semaine, un temps magnifique. Mes lunettes de soleil sur le nez, je balançais la tête de haut en bas, en rythme, tout en conduisant. J’étais pleine d’énergie et d’optimisme, prête à toutes les fantaisies. Je me lançais, à corps perdu, dans mon action de séduction auprès de FR, que je n'avais pu revoir au cours de l'été. Je voulais commencer par lui faire la surprise de ma visite.

Alors que je venais juste de garer ma Panda rouge près de chez lui, j’ai vu sa Polo blanche partir, là, devant moi, sous mes yeux. Mon plan était à l’eau, ce n’était vraiment pas de chance ! À quelques minutes près... Je suis restée figée, sans penser à redémarrer ni tenter de le suivre. Black Francis hurlait dans ma voiture, c’était le titre "Down To The Well". Je n’allais pas abandonner maintenant ! Après tout, peut-être allait-il dans ce café dont il m’avait parlé, en centre-ville, dans une rue piétonne, le Saint-Alpin ?

C’est bien là qu'il était, assis au comptoir, buvant une bière. Il faisait encore chaud ! Je me suis dirigée vers lui, un grand sourire aux lèvres. Mon cœur battait la chamade, mes jambes me portaient à peine, j'essayais de me maîtriser… Lui paraissait visiblement plus détendu. "Pour une surprise, c’est une surprise !" m’a-t-il lancé, d'un ton joyeux. J'avais retrouvé FR, la musique des Pixies cavalait dans ma tête, je ne doutais de rien.

À lire sur ce blog :
(Trois concerts de Jad Wio, Minimal Compact 1988, Jamais dans le cadre, De JS Bach à Joy Division, Charlélie Couture, Supertramp, Food for Thought, Clan of Xymox…)

À lire aussi sur Hautetfort :
(Le secret de Patrice, Impasse du Levant, Laure aimait la vie)

(La veillée, Révélation, La maison)

(Enola Gay, Blood Sugar Sex Magik, Faith, Is this Love, Rodolphe Burger à l’île de Batz, Angie, The Needle and the Damage Done, Pyromane, London Calling, Perfect Kiss, Exposition, Christian Death le 1er novembre 1988)

Aucun commentaire:

Publier un commentaire