dimanche 3 avril 2016

Clan of Xymox

Souvenirs musicaux

Ce vendredi soir-là, avec I, nous avions décidé d’aller danser au Saint. Après l’avoir récupérée à la gare de l’Est, je lui ai proposé de passer le début de la soirée chez moi. Nous avons fait un long trajet en métro jusqu’à la station Rue de la Pompe, pour nous retrouver dans cette chambre de bonne exiguë, aux conditions de vie spartiates, dans laquelle se déroulait ma vie d’étudiante.

Je n’avais pas eu cours, cette semaine. Un mouvement de protestation étudiante avait pris de l’ampleur au fil des jours, ma fac était en grève. Les revendications concernaient le retrait d’une grande réforme de l’enseignement supérieur. J’avais du mal à adhérer. J’ai toujours été réticente pour protester, manifester. Je n’ai jamais aimé crier dans la rue pour défendre telle ou telle cause, la foule me fait peur.

Je m’étais quand même laissé convaincre de participer à la grande manif du jeudi. En fin de journée, aux Invalides, il y avait eu des affrontements violents avec les CRS ; ils avaient utilisé des grenades lacrymogènes, des personnes avaient été gravement blessées. Cette situation de chaos m’angoissait terriblement. Le lendemain, je n’avais pas renouvelé l’expérience, mais j’avais écouté la radio : les mouvements de colère continuaient, les tensions étaient toujours très fortes entre les CRS et les manifestants. Et les casseurs ajoutaient au désordre.

J’ai sorti les gâteaux apéritifs, servi à boire à I : j’avais acheté du gin et du soda. Nous nous sommes installées sur mon lit pour discuter. Sur le magnétophone à cassettes, se succédaient les musiques sur lesquelles nous danserions, tout à l’heure, au Saint : Joy Division, The Cure, Depeche Mode, Siouxsie And The Banshees, The Sisters Of Mercy, Bauhaus…

Un peu plus tard, j’ai proposé à I de prendre des coupe-faim qui avaient l’effet d’amphétamines quand ils étaient conjugués à l’alcool. Nous avons avalé les cachets avec un dernier verre de gin tonic. Il était temps d’y aller. Nous avons pris le métro jusqu’à la station Saint-Michel.

Nous sommes sorties du métro, en direction du bar-tabac où nous voulions acheter notre provision de cigarettes pour la nuit à venir. Là, nous avons senti que la situation n’était pas normale ; des gens couraient partout, on entendait les sirènes, il y avait de la fumée… Confusion générale. L’effet des speeds commençait à se faire sentir et nous ne voulions qu'une seule chose : aller danser au Saint.

C’est de l’intérieur du bar-tabac que nous avons vu les premiers CRS à moto. L’un conduisait tandis que l’autre, à l’arrière, jouait de la matraque pour disperser les gens, sur le trottoir. Le passage ininterrompu de ces équipages démoniaques provoquait une véritable panique. Des passants choqués venaient se réfugier dans le café ; nous avions migré tout au fond, priant pour que tout cela s'arrête, c'était d'une violence inouïe.

Mais nous étions programmées pour aller au Saint : lorsque la situation a paru se calmer, nous avons couru jusqu’à l’entrée, quelques rues plus loin. Nous n’étions pas les seules à avoir trouvé refuge ici, beaucoup de danseurs étaient sur la piste. Nous nous sommes mises, nous aussi, à danser, pour oublier l’ambiance de guerre civile qui régnait à l’extérieur. J’étais heureuse de pouvoir me donner, corps et âme, sur la musique que j’aimais. L’ingestion des cachets me rendait beaucoup plus communicative, je n’avais plus d’inhibition, plus de timidité, j’engageais facilement la conversation.

Ce fut une bonne soirée, vu sous cet angle. Nous avons attendu la fermeture du Saint pour remettre les pieds dehors. Tout semblait calme. Nous avons pris le métro pour retourner chez moi, accompagnées d’un garçon et d’une fille avec lesquels nous avions sympathisé pendant la nuit. L’heure était aux croissants et au café.

Nous sommes restés ensemble une partie de la matinée, personne n’avait sommeil. Puis nos nouveaux amis sont partis, nous avions échangé nos numéros de téléphone. C’est plus tard dans la matinée que nous avons appris la gravité des événements de la nuit, qui s’étaient soldés par la mort d’un jeune homme, Malik Oussekine.

Il y a eu retrait total du projet, la fac a repris, mais les blessures sont restées vives pour tout le monde, pendant plusieurs mois. Un soir, j’ai reçu un coup de téléphone d’un garçon qui disait m’avoir rencontrée au Saint, ce vendredi soir de décembre 1986. Il se souvenait être venu chez moi, après ; il avait envie de me revoir et me proposait de passer la soirée avec lui.

Je me souvenais à peine de lui, je n’avais pas envie de sortir, j’étais déjà en pyjama, je lui ai demandé de me rappeler une autre fois. Il ne l’a fait que bien plus tard : j’avais eu le temps de décrocher le DESS de psychologie du travail et d’embrayer sur un DEA, histoire de prolonger, encore, la vie d’étudiante dans laquelle je me sentais plutôt bien. Cette fois-ci, j’ai dit oui. Je l’ai invité à passer chez moi le soir-même.

Je n’avais gardé de lui qu’un souvenir très flou. J’ai donc été agréablement surprise par l’arrivée de ce beau garçon, grand, mince, au visage fin, souriant. R avait de magnifiques yeux bleus, de belles lèvres charnues et les cheveux châtains coupés en brosse. Il portait un pull à col roulé noir, un jean et des chaussures à grosses semelles de crêpe.

J'ai préparé deux verres de gin tonic. Il était impressionné par ma collection de cassettes et de vinyles ; j’avais une chaîne hi-fi, maintenant. Je lui ai proposé de lui faire écouter mes groupes préférés. Poésie Noire, Martin Dupont, Trisomie 21, Charles de Goal, Clair Obscur, Réseau d’Ombres…

Pour accentuer l’effet du gin, j’ai roulé un joint. Plus la soirée avançait, plus R me plaisait. J’ai enclenché la cassette de "Clan of Xymox" et je lui ai souri, venant m’asseoir tout près de lui. Les titres se sont enchaînés les uns après les autres, tandis que nous nous nous rapprochions tendrement. Il a dormi chez moi.

Le lendemain matin, à la fac, j’étais dans un état d’euphorie rare ; je trouvais tout le monde sympa, j’avais envie de discuter avec tout le monde. Quelque chose d'inattendu s’était présenté sur mon chemin. R avait promis de me rappeler.

Nous nous sommes revus, souvent chez moi, souvent très tard. Il travaillait dans un hôtel, quittait aux alentours de minuit, arrivait vers une heure du matin… Solitaire et indépendante, les modalités de cette relation me convenaient. J’étais heureuse comme ça, nous passions de bons moments ensemble, c'était ce qui m'importait.

Quand la nuit était déjà bien avancée, nous écoutions "Clan of Xymox", ses musiques étranges, majestueuses, intemporelles. Sur l’autre face, il y avait "Medusa", autre album de Xymox. L’atmosphère y était la même, onirique et fabuleusement orchestrée, mêlant harmonieusement les cordes et les instruments électroniques.

Une heure trente de petits chefs d’oeuvre délicatement façonnés. Avec l’autoreverse, nous pouvions même passer les deux albums en continu. R m’a demandé de lui faire une copie de la cassette. Nous l’écoutions toujours quand il venait chez moi.

Les choses ont duré entre nous comme elles devaient durer, un jour il a quitté Paris pour un nouveau job dans le Sud, on ne s’est plus revu… Plus tard, j’ai acheté "Clan Of Xymox" et "Medusa" en CD, pour le confort d'écoute. J’ai tout de même gardé ma vieille cassette, comme témoin d’un temps révolu.

Le chant douloureux des guitares, les martèlements de basse, les envolées symphoniques, la puissance sophistiquée des machines m’arrachent toujours autant les tripes.

Dis, te souviens-tu de la cassette que j'avais faite pour toi ?

À lire sur ce blog :
(Trois concerts de Jad Wio, Minimal Compact 1988, Jamais dans le cadre, De JS Bach à Joy Division, Charlélie Couture, Supertramp, Food for Thought…)

À lire aussi sur Hautetfort :
(Le secret de Patrice, Impasse du Levant, Laure aimait la vie)

(La veillée, Révélation, La maison)

(Enola Gay, Blood Sugar Sex Magik, Faith, Is this Love, Rodolphe Burger à l’île de Batz, Angie, The Needle and the Damage Done, Pyromane, London Calling, Perfect Kiss, Exposition, Christian Death le 1er novembre 1988)

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