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mercredi 29 janvier 2014

Gilbert Gilbert force le respect

Gilbert Gilbert
« Faisez comme si j’étais pas là… »
Paulydort International

Dans le monde de la musique et plus particulièrement dans le (petit) territoire hexagonal de la chanson à texte, il y a une majorité d’amateurs qui se prennent pour des génies, et seulement quelques professionnels talentueux, novateurs, sachant rester humbles en toute circonstance. Quitte à ne pas participer à la grande foire hypocrite que sont devenues (qu’ont toujours été ?) les Victoires de la Musique.

Il y a aussi ce phénomène ingérable qu’est Gilbert Gilbert, nommé six fois (six fois de trop) à ces fameuses Victoires 2014, dans les catégories « Artiste interprète masculin » (peut-on franchement parler, dans son cas, d’interprétation ?), « Album de chansons » (le sien s’appelle « Faisez comme si j’étais pas là… »), « Chanson originale » (l’originalité est-elle vraiment au rendez-vous dans des titres comme « Rimbaud t’es beau, Verlaine je t’haine » ou « Faut qu’j’te  r’voye » ?). Pour clore le tout, la catégorie « Vidéo clip » le voit aussi nommé deux fois (c’est vraiment donner de la confiture à un cochon) avec le consternant « J’ai monté aux rideaux » et l’effroyable « J’y vais vite aux cabinets ».

Le vendredi 14 février 2014 (jour de la Saint-Valentin), le pire se prépare donc au Zénith de Paris, car à coup sûr, Gilbert Gilbert va rafler un max de Victoires, au détriment d’artistes plus méritants mais moins médiatiques, pour la plus grande joie de son porte-monnaie et de celui de sa maison de disques. Cela dit, l’année sera vite passée, et les professionnels de la musique s’enticheront vite d’une nouvelle vedette à exploiter jusqu’à la moelle, reléguant Gilbert Gilbert dans la catégorie des « gloires passées ».

Effectivement, nous pourrons tout aussi bien faire comme si Gilbert Gilbert n’était pas là, comme s’il n’avait jamais existé, comme si jamais personne n’avait parlé de lui et ne l’avait hissé si haut en criant au génie. Sa verve spirituelle ne nous manquera pas, ni ses verbes d’ailleurs, qu’il conjugue si savamment, de cette façon qui n’appartient qu’à lui, surtout pas au Bled, ni au Bescherelle.

Oui, Gilbert Gilbert force le respect (pet) avec un album (inutile) qui fleure bon le terroir, remettant au (mauvais) goût du jour cette image bien franchouillarde du coq qui chante sur un tas de fumier. Vive la chanson française, les textes intellectuels, la musique inventive et de qualité.

Rendons ici hommage à tou(te)s ces artistes oublié(e)s des radios et des télés qui mènent leur petit bonhomme de chemin en vendant honnêtement leurs disques, en donnant d’excellents concerts dans des salles certes moins réputées mais tout aussi crédibles, offrant à notre écoute des paroles attachantes, qui certes ne changeront le monde mais qui pourront réveiller nos âmes endormies.

mercredi 22 janvier 2014

Les grands moyens

Ce soir, il a peur. Il ne sait pas ce qui va l’attendre quand il rentrera chez lui. Chez lui, ce n’est plus vraiment « chez lui ». Il s’y sent moins bien qu’avant. Avant, quand il vivait seul. Quand elle ne venait que le week-end, et c’était bien suffisant.

Depuis qu’il lui a proposé de l’héberger, elle est là tout le temps. Elle se trouvait dans une passe difficile, c’était légitime qu’il l’aide à s’en sortir ! C’était du dépannage, ça ne devait pas durer. Mais la situation s’éternise et rien ne change. Elle aurait même tendance à se dégrader.

Il ne supporte plus sa présence incessante, ni le matin quand il se prépare pour aller travailler et qu’elle dort encore, ni le soir quand il revient crevé et qu’il la trouve devant l’ordinateur ou devant la télé, les yeux hypnotisés par l’écran dans le meilleur des cas, ou alors dans un état comateux, affaissée sur la chaise de bureau ou allongée sur le canapé.

Pitoyable, pense-t-il. Affligeant, consternant, misérable. Il ne sait plus quoi faire pour éviter le naufrage, son naufrage à elle, car lui refuse de couler, de se laisser entraîner ; il résiste, tente de l’aider par tous les moyens possibles, de rester positif.

Elle habite chez lui, dorénavant, depuis bien trop longtemps. Elle habite chez lui : n’ayant pas assez d’argent pour louer un appartement, elle n’a pas d’autre endroit où aller en ce moment. Elle fait quelques courses, de temps en temps ; elle améliore le quotidien, comme elle lui dit, en souriant. Ça, c’est quand elle est bien lunée, quand elle a envie de lui faire plaisir.

Il lui arrive même de cuisiner pour lui. Elle s’avère alors plutôt bonne cuisinière. Il apprécie ses petits plats, que lui n’aurait ni la patience ni le courage de faire. Il la complimente, l’engage à cuisiner plus souvent, mange goulûment le saumon en papillote avec son riz sauce safranée, ou le rôti de porc aux pruneaux et sa purée aux truffes…

Quand il lui a ouvert sa porte, il pensait que c’était transitoire, qu’elle allait vite trouver un nouveau job. Il se voyait même quitter son petit appartement pour en louer un plus grand avec elle, ou une petite maison, à la campagne. Maintenant, ce qu’il souhaite, c’est qu’elle trouve à se loger ailleurs que chez lui, qu’elle prenne toutes ses affaires, qu’elle s’en aille, qu’elle le laisse tranquille.

De job, elle n’en a toujours pas trouvé. Ça ne va jamais, c’est trop loin, c’est sous-qualifié, c’est fatigant, ce n’est pas assez payé… Il lui dit que malgré la situation économique désavantageuse, il y en a quand même, du travail, qu’il suffit de chercher sérieusement, qu’il faut faire des concessions. C’est le lot de tout le monde, non ?

A-t-elle bien étudié toutes les possibilités du travail en intérim ? N’aurait-elle pas envie d’entamer une formation ? Il l’engage sur de nouvelles pistes, lui propose de nouvelles idées pour orienter ses démarches. La plupart du temps, elle l’envoie balader. Elle s’énerve, il s’énerve, le ton monte, ça éclate, ils se hurlent dessus, c’est insupportable. Il claque la porte, va faire un tour, passe la nuit chez un copain…

Quand il revient, le lendemain, elle se montre gentille avec lui, elle s’excuse, elle lui promet de faire des efforts, de tout mettre en œuvre pour décrocher quelque chose. Un stage, des ménages, de la manutention… N’importe quoi, pourvu qu’elle ait du travail. Il acquiesce, l’encourage à nouveau, il la serre dans ses bras, il l’embrasse.

Combien de temps encore va-t-il devoir payer seul le loyer, l’électricité, l’abonnement à Internet, l’assurance voiture ? Car il lui prête sa voiture, si elle en a besoin. Il y a l’essence, aussi. Et les courses du quotidien, pour l’alimentation, l’entretien de l’appartement…

C’est qu’il n’a pas un gros salaire. Oh, suffisamment pour vivre correctement, partir en vacances une semaine l’hiver à la montagne, quinze jours en été à la mer… Il a son abonnement annuel au club de sport, il s’offre quelques sorties, des soirées entre copains ou collègues de travail, s’achète des vêtements neufs deux fois par an, pendant les soldes…

Il ne se plaint pas, non. Il n’est pas malheureux. Au début, ça lui était égal, de tout payer. Elle était dans une mauvaise passe, il lui rendait service, il lui apportait son soutien, en attendant mieux. Il pensait sincèrement que les choses allaient s’arranger pour elle, pour eux.

Maintenant elle s’incruste, elle se cramponne ; pas moyen de lui faire lâcher prise. Une tique, voilà ce qu’elle est. Une assistée, une handicapée sociale. Peut-elle encore changer ? Veut-elle vraiment changer ? N’est-il pas trop tard ?

Au fur et à mesure que les jours passent, il doute qu’elle fasse les efforts nécessaires, qu’elle ait l’énergie pour se prendre en main, qu’elle ait l’envie de prendre soin d’elle. C’est dramatique. Sans cesse il range derrière elle, sans cesse il fait la vaisselle qu’elle a laissée dans l’évier, sans cesse il fait des lessives car le panier à linge déborde.

Elle n’est même pas capable de faire ces gestes élémentaires pendant ses journées passées à la maison : mettre du linge dans la machine, la faire tourner puis l’étendre… Sans cesse il nettoie le sol, sali par ses allées et venues à l’extérieur : elle sort sans arrêt pour fumer. Quand il est présent, tout du moins. Car il sait qu’elle fume à l’intérieur, les fenêtres grandes ouvertes, les jours où il est au travail.

Elle fume, elle fume, elle ne peut s’en passer. Elle aime fumer, que ce soit nocif elle s’en fiche, du moment que pour elle, cela soit un plaisir. Les paquets coûtent cher, le prix augmente ? Tant pis ! Elle réduit légèrement sa consommation si les finances viennent à manquer et s’y remet de plus belle dès qu’elle a une rentrée d’argent. Quand elle n’a plus rien, elle lui quémande, larmoyante, la valeur d’un paquet.

Elle touche une mince allocation chômage, environ quatre cents euros, lui a-t-elle dit. À raison d’un paquet par jour à sept euros l’unité, les comptes sont vite faits : (7 x 7) x 4 = 196, soit la moitié de ses maigres revenus. L’autre moitié est consacrée aux transports, à quelques courses, quelques effets personnels… Et au reste.

Il pense à cette époque pas si ancienne où les femmes restaient à la maison pour s’occuper du foyer tandis que les hommes partaient travailler, gagner l’argent du ménage. Personne n’y trouvait à redire, il y en avait assez pour deux, l’on pouvait louer un grand appartement, ce n’était pas les tarifs d’aujourd’hui.

Lui, avec son salaire d’aide comptable, il n’a jamais pu envisager d’autre logis qu’un studio, comme celui qu’il a actuellement. Tout seul, ça peut aller, ça lui suffit ! Mais à deux, avec cette femme qui lui rend la vie infernale, qui ne fait rien de ses journées, à part…

Faire un enfant ? Ils y avaient pensé. Ç’aurait été une solution transitoire, alliant l’utile à l’agréable. Un enfant leur aurait permis d’obtenir un autre appartement, avec un couloir, une cuisine, un salon, deux chambres, les WC et la salle de bains séparés, peut-être un balcon, ou une terrasse…

Attendre cet enfant, tous les deux. Qu’elle prenne soin de sa santé, qu’elle cesse de fumer et tout le reste. Puis s’occuper du nouveau-né, se consacrer tout entière à lui, oublier un temps ses recherches d’emploi, aimer pleinement ce petit être qu’ils auraient fait ensemble, fonder une famille… Mais ça n’a pas marché. Elle n’est jamais tombée enceinte, elle ne le souhaitait pas tant que ça, cet enfant avec lui, de toute façon. Égoïste, nombriliste, irresponsable.

Ce soir, il a peur. Il ne sait pas ce qui va l’attendre quand il ouvrira la porte en arrivant chez lui. Elle pourra être calme, câline, charmante. Elle l’aura peut-être attendu pour le dîner, la table sera mise, les bougies allumées, les plats prêts à réchauffer. Ou alors, elle sera encore en pleine création culinaire, la cuisine mise sens dessus dessous, et elle tourbillonnant, en plein milieu, entre les plats, le four et les casseroles, apparemment contente de le voir.

Ce qui le mettra en alerte, cependant, ce seront ses questions. Ce n’est pas qu’il n’aime pas qu’elle le questionne, au contraire ! Par contre, si elle commence à lui poser et à lui reposer deux fois, trois fois, quatre fois, cinq fois les mêmes questions, sans vraiment écouter ses réponses, il saura que même si tout paraît à peu près normal, elle n’est pas dans son état normal. Et là…

Il se peut aussi qu’il la trouve devant son écran d’ordinateur ou devant la télé, le regard dans le vague ou les yeux carrément fermés, quand elle n’est pas en train de ronfler bruyamment, complètement partie, déconnectée, jouissant d’un sommeil lourd, illusoire, artificiel. Son réveil en sera d’autant plus pénible.

Chez lui, ce n’est plus vraiment « chez lui ». Il s’y sent mal, sur le qui-vive, autant dérangé par sa passivité, son oisiveté, son inertie, que par ses phases d’agitation verbales, gestuelles, parfois violentes. Il n’en peut plus, de ce qu’elle lui inflige ; la vie ce n’est pas ça !

Il sait qu’ils sont tous deux dans une impasse, qu’elle est en train de s’enfoncer, d’aller au fond du trou. Lui, il lutte constamment pour ne pas sombrer. Il a un mental fort, il tient le coup comme il peut. Il a tenté maintes et maintes fois d’inverser la tendance, de la faire revenir du bon côté, celui de la vie, des rires, des choses simples…

Un combat inutile, il s’en rend compte à présent. Cela dure depuis trop longtemps, c’est perdu d’avance ; ni rien ni personne ne pourra la faire changer si elle ne le désire pas elle-même. Et lui est coincé là, avec elle sur les bras, avec elle qui dégringole, qui l’entraîne avec lui, malgré tout, toujours un peu plus bas.

Un jour ou l’autre, il le sait, il lui faudra employer les grands moyens. Ça ne lui plaira pas, ça lui fera du mal, mais il le faudra bien. Tant pis pour elle. Il devra en passer par là : c’est la seule solution qu’il ait trouvée, pour sa propre survie.

mardi 31 décembre 2013

Les nouveaux bonheurs

Octobre 2013

Première partie : Kiwi

C’est moi la plus douce, la plus mignonne, la plus câline, ma maîtresse me le dit tous les jours. Et tous les soirs, quand je m’endors avec elle, tandis qu’elle me caresse le ventre. C’est tellement agréable ! Je vais moins dehors la nuit, en ce moment. D’abord, il fait plus froid ou alors il pleut. Ensuite, il y a des chats qui me font peur, qui m’attaquent, qui me griffent, alors je préfère rester chez moi.

Tempo, toujours aussi gros et encore plus méchant qu’avant, aime être dehors, autant le jour que la nuit. Il vient manger aux heures où notre gentille maîtresse remplit nos gamelles puis repart, non sans avoir déposé çà et là des petits jets de pisse. C’est dégoûtant ! Ma maîtresse se met en colère contre lui, elle ne comprend pas pourquoi il fait ça, il est choyé, bien traité, il n’a aucune raison de se comporter ainsi. C’est pénible, à la longue. Quel triste individu !

Il est toujours fourré avec monsieur Patate, ce rouquin énorme, patibulaire, qui ne me fait que des misères, me prenant de haut, grognant, me menaçant. Il me poursuit, il me donne des coups de griffe, il m’entaille les oreilles… Monsieur Patate et Tempo, c’est la fine équipe, spécialisée dans les mauvais coups. De bien vilains personnages !

En ce moment, ça m’est plutôt égal, car je passe mes journées et mes nuits à dormir bien au chaud sur la couverture rouge. Ah ! Que je l’aime, cette couverture rouge ! Si moelleuse, si confortable ! Le matin, ma maîtresse refait le lit, le met en position canapé et plie la couverture avec précaution. Elle m’invite à venir m’y coucher, après que j’ai eu mangé de bonnes croquettes, une bonne pâtée, et bu un peu de lait.

Je ne me fais pas prier ! Je ronronne, je piétine de mes pattes avant, je tète, je m’installe en rond, accompagnée par les encouragements et les caresses de ma maîtresse. Elle s’en va, je m’endors, contente, le ventre plein. Tout va bien.

J’ai six ans, maintenant. Ma maîtresse n’y croyait pas, l’autre jour, quand elle a feuilleté mon carnet de santé. « Et cela fait déjà trois ans que nous avons emménagé ici » a-t-elle ajouté à mon intention, tout en me caressant affectueusement le front. « Tu reviens de loin, toi ! Quelle aurait été ta vie si je ne t’avais pas recueillie ? Tu es la plus belle créature féline de toute la Terre ! »

Au début, quand je suis arrivée ici, j’ai eu un peu de mal à m’y faire. Le jardin est beaucoup moins grand, les voitures roulent à deux pas de la maison, sans parler des camions et des bus… Je ne me sentais pas en sécurité. Dans l’appartement, il n’y avait que des cartons. Des montagnes de cartons, où j’allais me cacher pour échapper à Tempo, toujours prêt à me harceler. Au fil des jours, ma maîtresse a aménagé l’espace, elle a construit des meubles, elle a rangé ses affaires dedans, les cartons ont disparu…

Il y a cette grande et large étagère au milieu de la pièce principale, qui sépare le coin chambre du coin bureau. En bas de l’étagère, elle a laissé un casier vide, très utile comme passage lorsqu’on est un chat, afin d’aller plus rapidement de la chambre vers le couloir, la salle de bains et la litière, la porte d’entrée… Elle pense à tout, ma chère maîtresse ! Elle aime tellement les chats !

 
Deuxième partie : Tempo

Plus les années passent, moins mon caractère s’arrange, ma maîtresse me le dit souvent, trop souvent à mon goût, ça me met en rogne ! Enfin oui, c’est vrai, je suis désagréable, je grogne, je hérisse les poils, je ne veux pas qu’elle me touche et si elle le fait quand même je la griffe et je crache… Malgré tout, elle reste gentille avec moi, elle me nourrit copieusement, elle me ressert, si j’ai encore faim.

Je n’ai jamais manqué de rien, je suis ici comme un coq en pâte, bien portant mais pas obèse, non. D’ailleurs, mon ami monsieur Patate, bien enrobé, corpulent comme moi, affirme ce que je sais déjà : être gros, c’est être beau, et cela donne un certain avantage sur les autres chats de la résidence. C’est lui le chef, il s’est imposé comme tel, avec sa carrure, sa force, sa combativité. Il n’hésite pas à flanquer de bonnes raclées à ceux ou celles qui voudraient se rebeller !

Cette chère Kiwi, si naïve, si craintive, en sait quelque chose ! Il se livre à de véritables courses poursuites avec elle quand il croise son chemin et ça ne se termine jamais bien. Ah ! La jolie petite chose n’est pas bien fière quand elle revient à la maison avec des griffures sur son corps longiligne et ses oreilles délicates…

Moi aussi j’ai subi les pires tortures et humiliations de la part de monsieur Patate. Au début de son arrivée ici, tout du moins. Car maintenant, je suis son plus fidèle serviteur et son meilleur ami. Je le respecte, je suis soumis, il le sait et j’en prends mon parti. Il me laisse à peu près tranquille et j’ai le privilège de l’accompagner dans ses virées nocturnes. Nous livrons de sacrés combats, tous les deux ! Nous leur en faisons voir, à ces chats qui se croient tout permis sur notre territoire !

Il y en a une qui ne va pas être facile à mater, cependant. Ah ! Qu’est-ce que je rigole quand je vois monsieur Patate se sauver devant elle ! Il n’a pas spécialement peur, il est plutôt surpris par l’affront de cette petite créature bondissante ! C’est Pirouette, un curieux chaton, têtu, monté sur piles, qui ne pense qu’à jouer et à provoquer les anciens. Moi aussi, je me laisse distraire par son cirque permanent, ses pitreries. Ça me rappelle ma tendre jeunesse, mon enfance, mon innocence…

Je ne suis pas souvent chez moi, en ce moment. Quand j’ai sommeil, je dors sous un buisson, à l’abri du vent, de la pluie ou du soleil quand il y en a. Parfois, la journée, quand ma maîtresse reste à la maison, je reste avec elle. Et si la couverture rouge, bien pliée sur le canapé lit, est libre, je m’y couche et je m’y endors, heureux comme un pape… Ah ! Que je l’aime, cette couverture rouge ! Si moelleuse, si confortable ! Je ne la partage pas, ça non. J’y suis, j’y reste, et jusqu’au soir.

Quand ma maîtresse veut gentiment me caresser, me flatter et que je lui attrape la main pour la griffer, elle me dit que je suis fou, que j’ai eu de la chance d’avoir été adopté par elle, que chez d’autres gens, on m’aurait mis à la porte depuis longtemps, envoyé à la SPA ou ramené à l’école du chat... Je suis irrécupérable, complètement taré, malfaisant. Ce sont ses propres mots lorsqu’elle est vraiment très en colère.

Je viens d’avoir onze ans, c’est encore le bel âge, je me sens jeune, en pleine possession de mes moyens, même si mon pelage noir se constelle, ici et là, de petites taches blanches. C’est la maturité, la force de l’âge. Jamais malade, toujours dehors, en toute saison. J’aime la pluie, la neige, le vent, les bourrasques.

Ce n’est pas comme la petite précieuse, qui n’aime pas se mouiller les pattes, qui pleure si par hasard une goutte lui tombe sur le coin du museau… Toujours fourrée à la maison, celle-là, à couiner devant la maîtresse pour qu’elle la prenne dans ses bras !

Moi, je ne me chauffe pas de ce bois-là. Certes, j’aime la chaleur du foyer après quelques nuits passées dehors à m’occuper de mes affaires, je mange alors copieusement avant de m’affaler dans un endroit où je vais être tranquille, comme la baignoire, j'adore ! Ma maîtresse, avec sa gentillesse habituelle, y dépose une serviette de toilette exprès pour moi. Je ronronne, je piétine de mes pattes avant, je me mets en rond et je finis par m’endormir, repus et satisfait.

J’aime ma maison, malgré tout, cette nouvelle maison où nous sommes depuis trois ans maintenant. La maîtresse a bien arrangé son nouveau lieu de vie, un peu plus grand que le précédent, en rez-de-chaussée également, avec une porte-fenêtre. C’est si pratique, pour entrer et sortir !

Il y a cette grande et large étagère au milieu de la pièce principale, qui sépare le coin chambre du coin bureau. En bas de l’étagère, elle a laissé un casier vide, très utile comme passage lorsqu’on est un chat, afin d’aller plus rapidement de la chambre vers le couloir, la salle de bains et la litière, la porte d’entrée… Elle pense à tout, ma chère maîtresse ! Elle aime tellement les chats !

 
Troisième partie : Léa

On me croyait mourante, me voici plus en forme que jamais ! Coriace, vivace, tenace, vorace, me dit ma maîtresse, qui me connaît si bien, qui s’occupe de moi à la perfection, me donnant tous les jours un cachet pour le cœur et pour les reins, m’emmenant chez le vétérinaire si je suis malade…

Comme cet été, quand je ne pouvais plus faire pipi, que ça me brûlait dans le ventre, que je n’avais plus ni faim ni soif. Heureusement, tout s’est arrangé. Ma maîtresse m’a forcée à avaler des cachets dont je ne voulais pas, que j’essayais par tous les moyens de recracher, mais dans le fond je le savais que c’était pour mon bien, pour ma santé. Ma maîtresse a tout fait pour me soigner.

J’ai fêté mes dix-huit ans au mois de juin. Ce n’est pas si courant, dix-huit ans, pour un chat ! Ma maîtresse m’a complimentée, elle est très fière de moi, elle me prend dans ses bras, elle m’appelle son « vieux chat ». Elle me parle doucement, tout près de mes oreilles. Elle sait que je suis sourde, complètement sourde, sourde comme un pot. Elle sait aussi que je la comprends quand elle me parle, quand elle me flatte par de jolis mots, exprès pour moi.

Je continue à manger avec appétit, parfois trop vite, et cela me fait vomir. C’est sûr, dès le matin au petit-déjeuner, ça n’enchante pas ma maîtresse de nettoyer. Je n’y peux rien, je suis âgée, j’ai les intestins dérangés. Au cours des années, j’ai perdu de la graisse, des muscles. J’aimerais bien être moins maigre, moins décharnée.

Quelquefois, la nourriture me dégoûte ; à d’autres moments je suis très affamée. Surtout quand ma maîtresse mange de ces choses à la si bonne odeur : du thon, du jambon, du steak… Elle en garde toujours un peu pour moi. Quand elle considère qu’elle m’en a donné assez, si j’insiste elle se fâche. Si j’insiste encore, elle me prend sous un bras, ouvre la porte fenêtre et me dépose délicatement sur la terrasse, sans un mot, puis retourne à son repas. J’ai beau gratter au carreau, rien n’y fait, je suis condamnée à rester dehors, comme une pauvre malheureuse. Pourquoi n’ai-je pas droit à ces bonnes choses plus souvent ?

D’accord, j’ai mes croquettes, « les croquettes de Léa » que ma jeune colocataire noire et blanche s’obstine à vouloir chiper sans cesse. Elle monte jusqu’à l’endroit qui m’est réservé, sur la machine à laver le linge, et avale ouvertement ma nourriture. Cela amuse plutôt ma maîtresse, qui prend la petite coupable dans ses bras, la pose par terre près de son plateau et lui verse une poignée de « mes » croquettes dans sa gamelle. Pauvre chérie !

Enfin j’en ai vu d’autres, et comparé à l’affreux Tempo qui éprouve un malin plaisir à me martyriser, Kiwi, avec ses jolies pattes blanches, son cou et ses moustaches assorties, est de bonne compagnie. Mais je n’y peux rien, c’est plus fort que moi, quand l’un ou l’autre m’exaspère, à venir me flairer de trop près, je grogne, je souffle, je crache et je menace. Cela suffit à les faire reculer, à se tenir tranquille, à me laisser tranquille.

Quand je suis vraiment contrariée, je m’énerve au point de tousser, de m’étrangler ; je sais, c’est moche. Quand ma maîtresse me voit dans cet état, elle me dit en riant : « Ne sois pas ridicule, Léa, tu te fais du mal pour rien ! » Je suis vieille, voilà tout, et je n’ai plus autant de patience qu’avant, dans mes jeunes années.

J’ai vécu seule, longtemps, avec ma maîtresse pour moi, exclusivement. Il y avait bien quelques invités, de temps en temps, pour les vacances : Igor, le chat élégant tout blanc, Speedy, la tigrée grise. Ils sont morts maintenant, paix à leur âme… Plus tard, Bianco s’est installé à la maison : une créature magnifique, blanc aux yeux vairons, un jaune, un bleu. Charmant, vraiment. Il a disparu du jour au lendemain. Ma maîtresse en a été fort triste, moi aussi, je l’aimais bien. Puis l’horrible chaton Tempo est arrivé et celui-là, rien à faire pour s’en débarrasser. Sale bête !

J’ai une belle vie, une longue et belle vie, bien remplie. Je ne sors plus beaucoup, j’apprécie l’intérieur de ma nouvelle maison, un peu plus spacieuse que la précédente, avec tous ces endroits que ma maîtresse met à ma disposition pour que je pique un gros roupillon. Ce que je préfère, c’est quand elle s’installe confortablement sur le canapé après avoir préparé un film à regarder sur l’écran de la télé ou de l’ordinateur.

Elle déplie la couverture rouge, se cale contre les oreillers, manie les télécommandes et démarre la projection… Je viens alors la rejoindre, je m’installe moi aussi, tout près d’elle. Ah ! Que je l’aime cette couverture rouge ! Si moelleuse, si confortable ! Je m’endors contre ma maîtresse en ronronnant. Elle s’endort parfois, aussi. C’est malin ! Nous voilà bien, toutes les deux, ronflant sur le canapé, devant un film qui défile sans spectatrices…

Il y a cette grande et large étagère au milieu de la pièce principale, qui sépare le coin chambre du coin bureau. En bas de l’étagère, elle a laissé un casier vide, très utile comme passage lorsqu’on est un chat, afin d’aller plus rapidement de la chambre vers le couloir, la salle de bains et la litière, la porte d’entrée… Elle pense à tout, ma chère maîtresse ! Elle aime tellement les chats !

 
Quatrième partie : Pirouette, décembre 2013

Oh là là ! Quelle aventure ! Depuis que la dame blonde m’ouvre sa porte et me donne à manger, qu’elle ne me chasse plus, qu’elle s’occupe de moi, qu’elle joue avec moi, je me sens tellement mieux, bien plus heureuse !

Je peux même dormir chez elle, de temps en temps, le jour ou la nuit, sur son canapé lit. Il y a dessus une couverture rouge, moelleuse et confortable, si agréable pour s’abandonner au sommeil…

Moi, Pirouette, arrivée tout bébé chez mon maître à la fin du printemps, je préfère et de loin la maison de la dame blonde ! Alors dès que je peux, je viens chez elle. Surtout que mon maître me laisse souvent et longtemps dehors ; il rentre tard, au milieu de la nuit, au petit matin… Je ne sais pas où aller, moi, quand il pleut, quand il fait froid…

Maintenant, quand je me poste à la fenêtre de la dame blonde, elle n’hésite plus à m’ouvrir, à me faire partager son intérieur, son quotidien avec ses trois autres chats. D’ailleurs, ils sont plutôt gentils avec moi, ils me laissent prendre mes aises sur la couverture rouge. Je verrai bien ce que l’avenir me réservera, la vie est devant moi !

mercredi 11 septembre 2013

Les petits bonheurs

Juillet 2008 
Première partie : Léa

Moi, c'est Léa. Ma maîtresse m'appelle comme ça : "Léa ! Léa ! Léa !" Je viens d’avoir treize ans et je me porte plutôt bien. Oh ! Des problèmes digestifs de temps à autre, des nausées, des vomissements… Je mange trop vite et je n'ai plus beaucoup de dents !

Pourtant, ma maîtresse fait tout pour me satisfaire, côté nourriture : elle varie les pâtées, il y en a de très bonnes mais aussi de très mauvaises, mais ça elle n'y peut rien, elle ne va tout de même pas les goûter… Elle laisse à ma disposition des croquettes avec de l'eau bien fraîche, elle me donne parfois des petits morceaux de viande qu'elle a coupés finement dans son assiette, exprès pour moi…

Je suis bien traitée, ma caisse est toujours propre, je reçois beaucoup de caresses et de bisous, ma maîtresse me dit tous les jours que je suis belle et qu'elle m'aime. Je peux profiter à mon aise du grand jardin, qu'elle entretient avec soin ; il est toujours fleuri, quelle que soit la saison. En été, elle s'arrange pour laisser quelques zones de hautes herbes, sous les arbres, où j'adore venir faire la sieste, bien cachée, sans personne pour me déranger. Nous sommes en été : vive les petits coins frais, à l'ombre !

Au fond du jardin, sous la haie, il y a un passage qu'elle maintient en état en coupant régulièrement les branches ou les orties qui pourraient l'obstruer. Il permet d'accéder à un petit chemin et à d'autres jardins ! Elle est bien gentille, de penser à ça ! S'il n'y avait plus ce passage, ce serait la catastrophe !

Je ne m'aventure plus très loin aujourd'hui… Je me fatigue vite ! De temps en temps, la nuit, si je me sens en forme, je m'autorise quelques escapades de l'autre côté. Je me promène le long du chemin, tranquillement. Je m'arrête, je hume l'air, je me fais silencieuse, immobile, j'attends les souris…

Il m'est encore arrivé récemment d'en attraper une, pas bien nerveuse, je l'avoue, qui passait par là ; il ne m'a pas été très difficile de lui ôter la vie. J'ai fait ça proprement, rapidement, et je l'ai déposée bien fièrement sur les marches de la porte-fenêtre, pour que ma maîtresse la trouve le matin, à son réveil. Elle le sait bien, que c'est un cadeau extrêmement précieux que je lui fais là ! Je lui exprime toute ma reconnaissance, toute ma gratitude, toute la joie que j'ai de vivre ici avec elle, tout mon amour…

Elle me complimente, elle me donne des caresses, elle attrape mon "cadeau" par la queue, elle l'examine, puis ne sachant plus quoi en faire, elle le met à la poubelle… Je comprends qu'elle ne puisse pas garder chez elle une pauvre souris morte ! Ce qui compte, c'est le geste. C'est tout le mal que je me suis donné à l'attraper : des heures d'attente, tout en pensant très fort à elle !

Il y a des soirs où je ne sors pas, où je préfère rester au calme avec ma maîtresse. Après le dîner, elle installe son canapé clic-clac en position lit, elle se met dans les draps pour lire, écouter de la musique ou regarder la télévision… Alors je viens la rejoindre, je m'installe confortablement sur sa poitrine, je presse sur elle mes pattes de devant, l'une après l'autre, en essayant de ne pas trop sortir mes griffes, et je ronronne.

J'aime dormir tout près d'elle. Quand vient l'heure d'éteindre la lumière, elle place l'une de ses mains sur mon ventre, là où c'est chaud et doux, et elle s'endort comme ça, en me grattant du bout des doigts. Je suis aux anges ! C'est le bonheur absolu. Je m'abandonne… J'espère encore vivre quelques belles années de cette façon.

Dommage que je ne sois pas toute seule, dans cette maison. Il me faut souvent défendre mes droits, grogner pour me faire entendre, donner des coups de patte, parfois même me battre… Je dois, malheureusement, faire des concessions. Ce n'est pas de gaieté de cœur ! Cela m'angoisse, parfois, terriblement, jusqu'à m'en rendre malade.

Elle exagère, ma maîtresse, un seul chat, moi, en l'occurrence, si distinguée et délicate, à la belle robe tigrée fauve avec du blanc au bout des pattes, sur le museau, le menton et le cou, ça lui suffisait bien, non ? Pourquoi a-t-il fallu qu'elle revienne, un beau matin, avec une petite créature noire aux yeux jaunes verts, au museau pointu et aux grandes oreilles ? Un chaton frêle et maladif, qui n'a d'ailleurs pas tardé à attraper le coryza, je ne donnais pas cher de sa peau.

Mais non, il a bien tenu le choc, il s'est mis à grandir, à grossir, à devenir l'infâme bête qu'il est aujourd'hui : un gros sac noir, ventru, poilu, méchant comme une teigne, qui ne pense qu'à manger ou à embêter son monde. Un coup de griffe par ci, un jet de pisse par là… Qu'il retourne en enfer, ce Lucifer ! Ma maîtresse l'a fait opérer, mais il a quand même gardé un sale caractère de mâle dominant ! Tous les jours je lui dis : "Va t'en, va t'en, tu es méchant !" Mais il ricane et me répond effrontément : "Jamais, jamais, vieille chose !" Il souffle, il crache sur moi, il s'approche en gonflant ses poils… Il ne m'impressionne pas. J'étais là avant lui !

Je ne l'aime pas. Lui non plus, d'ailleurs. La plupart du temps, il m'ignore, il vit sa vie comme si je n'existais pas. Quand lui prend l'envie d'être désagréable, il éprouve un malin plaisir à vouloir me déloger de l'endroit où je dors pour se mettre à ma place. Souvent je lui tiens tête jusqu'à ce qu'il s'en aille ; parfois, quand il me pousse à bout et que je perds patience, je pars en râlant, je vais chercher un coin plus tranquille…

C'est un tyran ! Ma maîtresse le traite souvent de sale bête, mais elle lui fait de gros câlins, et à lui aussi elle dit qu'il est beau et qu'elle l'aime… Ça doit être comme ça, chez les humains. Ils peuvent partager leur amour entre différents êtres… J'aime les choses simples : un chat, un maître.

Deuxième partie : Tempo

Moi je suis Tempo. Ma maîtresse dit souvent que ça rime avec gros, en plaisantant gentiment, croit-elle. Car ce n'est pas vraiment gentil, de me dire ça. Je suis très susceptible, à chaque fois je le prends mal. Je ne suis pas gros, je suis costaud ! Qu'elle ne s'étonne pas, après, si je sors mes griffes, si je lui assène quelques coups sur la main qu'elle avance innocemment vers moi, si je la mords avec mes canines redoutables. Il faut qu'elle sache qui est le maître, ici !

Je suis un pauvre chat né dans la rue, d'une mère qu'on a abandonné, n'ayant eu pour seule perspective que l'euthanasie chez le vétérinaire, avec tous mes frères et sœurs… Mais une brave dame nous a recueillis, avec notre maman. Je lui en suis reconnaissant, éternellement ! Grâce à elle, j'ai eu une vie de bébé chat heureuse ; dans sa maison il y avait plein d'autres chats, des chiens aussi, tous très gentils… J'ai été choyé, dorloté, j'ai bien tété ma mère, j'ai beaucoup dormi, je me suis amusé comme un petit fou…

Mes frères et mes sœurs sont tous partis les uns après les autres, on les emportait dans un panier, ils avaient l'air content de s'en aller… Je suis resté quelque temps seul avec ma mère, mais elle m'évitait, elle me repoussait. "Tu es sevré, maintenant, tu n'as plus besoin de moi ! Il est temps de nous séparer ! Une vie nouvelle m'attend, tu sais, une famille va bientôt venir me chercher ! Toi aussi, on va t'adopter ! Ce sera bien, tu verras !"

Un jour est arrivée une petite bonne femme blonde, avec un panier. Elle m'a regardé, elle m'a approché, elle a avancé sa main vers moi… Je ne l'ai pas griffée, non, je voulais qu'elle ait une bonne opinion de moi, alors j'ai avancé mon petit museau bien frais en ronronnant… Je me suis laissé faire quand elle m'a pris dans ses bras, quand elle m'a soupesé, détaillé, tripoté… L'affaire était dans le sac et le chaton, dans le panier ! "Adieu, chère maman ! Je pars en voyage !"

Pour un chat des rues, j'ai plutôt bien réussi : j'habite une maison où je trouve pitance à volonté (j'essaie bien un peu de me restreindre, mais c'est plus fort que moi, j'adore manger), un grand jardin, une maîtresse généreuse et compréhensive… Le bonheur, quoi !

Au fond du jardin, sous la haie, il y a un passage qu'elle maintient en état en coupant régulièrement les branches ou les orties qui pourraient l'obstruer. Il permet d'accéder à un petit chemin et à d'autres jardins ! Elle est bien gentille, de penser à ça ! S'il n'y avait plus ce passage, ce serait la catastrophe !

La nuit, tous les chats sont gris, mais moi je suis noir, noir comme de l'encre, on ne me voit pas, je peux chasser mes proies… Et je fais respecter la loi ! Chats errants, pleins de puces, allez voir plus loin ! Passez votre chemin ! Ici c'est chez moi, on n'entre pas ! Non mais des fois…

Ah ! J'en ai coursé, de ces profiteurs qui prenaient ma gamelle pour un libre-service… C'est le cirque, ici, quand ma maîtresse s'absente ! Mais j'ai vite fait de les renvoyer de l'autre côté, et qu'ils ne reviennent pas, sinon ils auront affaire à moi !

À la fin de l’été, j'aurais déjà six ans. Il va vraiment falloir que je surveille mon poids. Je le sens, en ce moment, que je me traîne, avec mon gros ventre… D’accord, je suis corpulent, mais j'ai mon poids de muscles, tout de même ! Et puis il y a du monde à la maison, en ce moment. Il faut que je reste vigilant, des fois que la petite chose qui s'est installée chez moi veuille prendre le pouvoir… Oh non ! Elle est bien trop fragile, bien trop fluette !

Par contre, elle a bien su faire son petit cinéma auprès de ma maîtresse, qui a fini par lui ouvrir la porte et lui donner à manger, une fois, deux fois, trois fois, jusqu’à l'adopter… Elle a réussi son coup, la coquine ! Là-bas, ses maîtres ne s'occupaient pas d'elle, ils avaient deux gros chiens, dont un très méchant… Alors la voilà ici, à occuper ma place dans le canapé, à manger dans ma gamelle, à me narguer, à vouloir jouer avec moi…

Il faut voir comment elle se comporte avec ma maîtresse : elle lui fait des numéros de charme, elle se met sur le dos pour se faire caresser le ventre, elle lui tète le bras en ronronnant très fort… Tout un cinéma ! Cela dit, elle est bien gentille, cette petite chatte noire aux yeux verts, aux jolies pattes toutes blanches, comme des chaussons. Elle a aussi du blanc sur le plastron, le ventre, les cils et les moustaches… Une vraie beauté ! Elle s'est installée là parce qu'elle s'y sent bien, c'est tout… Je la comprends. Je suis méchant, mais pas assez pour la faire fuir d'ici. Je ne dois pas oublier d'où je viens…

Pauvre petite, contrainte de dormir dans la niche du chien ! Ah ! Elle a tout gagné en venant vivre sous mon toit ! Elle sait ce qui est bon pour elle, pas de doute ! Je lui fais peur de temps en temps, pour qu'elle se souvienne de qui fait la loi ici. Du moment qu'elle ne me pique pas ma place, juste au-dessus de la tête de ma maîtresse quand elle lit, écoute de la musique, regarde la télévision ou quand elle dort, et tout ira bien.

Elle est toute fine, cette jeune chatte, elle mange beaucoup mais elle ne grandit pas, elle garde une taille de chaton… Je m'inquiète pour sa santé, parfois ! En tout cas, c'est une forte tête ! Chapeau, quand même, de s'amener : "Bonjour, c'est moi que v'là, il n'y aurait pas un peu d'amour pour moi, par ici ?" Alors voilà. Elle est là. Je fais avec, mais je reste sur mes gardes. C'est moi le chef, quand même. Personne ne doit oublier ça.

Troisième partie : Kiwi

Je m'appelle Kiwi, c'est le prénom que m'a donné ma deuxième maîtresse. Avant c'était Opium, mais ça c'était avant, j'ai presque déjà tout oublié de ma vie d'avant, depuis que j'ai changé de maison. Oh ! Je ne suis pas allée au bout du monde ! Seulement un peu plus loin !

Ici c'est le bonheur, du matin au soir, du soir au matin ! Je me sens en sécurité, protégée, défendue ; le gros chien ne peut plus m'attraper ni me faire du mal… Je ne suis plus obligée de dormir dehors, je peux profiter du coin d'un bon matelas ! Ma maîtresse me considère, s'adresse à moi, s'occupe de moi, s'inquiète de ma santé, m'emmène chez le vétérinaire en me transportant dans une petite cage avec une poignée.

Je lui fais confiance, elle ne veut que mon bien, elle a l'air vraiment de m'aimer. Je fais tout pour lui plaire, pour lui être agréable. J'aime dormir pas loin d'elle, sur le canapé, quand elle travaille sur son ordinateur, ce drôle d'engin gris et plat avec un écran où s'animent toutes sortes de choses…

Je ne suis pas le seul chat de la maison, mais ça je le savais déjà avant d'y habiter. Ils avaient l'air heureux et bien nourri, ces deux chats-là, la femelle tigrée et le gros mâle noir… En tout cas plus heureux que moi. Mes anciens maîtres n'étaient pas souvent là, ils oubliaient de me donner à manger, ils avaient l'air de ne pas trop savoir ce que c'était de s'occuper d'un chat, ils me laissaient dormir dehors avec le chien… Enfin c'était toujours mieux que rien.

Parce que cette chienne-là, je l'aimais bien. Je lui suis très reconnaissante de m'avoir accueillie si chaleureusement, quand je suis arrivée chez eux : j'étais un tout petit chaton, j'aurais eu encore besoin de ma mère, le goût de son lait me manquait… La chienne s'est occupée de moi du mieux qu'elle pouvait, partageant généreusement sa ration de croquettes. Ce n'était pas très bon, trop dur pour mes petites dents, mais quand on a le ventre vide… On s'entendait plutôt bien, toutes les deux. Ce n'était pas si désagréable de dormir tout contre elle… J'avais bien chaud ! Je vais lui rendre visite, de temps en temps. Mais je reste prudemment derrière le grillage. À cause de l'autre, cette grosse brute…

Dès que j'ai eu grandi un peu, j'ai voulu aller voir d'un peu plus près l'appartement où vivaient les deux chats, le noir et la tigrée. Chez eux, tout paraissait calme, simple, paisible. Ils avaient l'air de faire ce qu'ils voulaient, ils entraient, ils sortaient, ils mangeaient des choses appétissantes, leur maîtresse les choyait… Le matin, elle les sifflait, elle les appelait par leur nom pour les faire rentrer, pour leur donner à manger avant de partir au travail. Je serais bien venue, moi aussi ! Mais je restais en boule, collée contre ma maman chien. Ce n'était pas chez moi, là-bas. Je pouvais rester des journées entières sans rien dans le ventre. J'avais si faim !

J'ai passé l'automne dehors, puis tout l'hiver. Comme j'ai eu froid ! Mes maîtres me laissaient rarement entrer et quand ils le faisaient, c'était pour me crier dessus et faire devant moi des gestes brusques. Je m'aventurais bien de temps en temps jusqu'à la maison des deux chats, pour voir comment ça se passait pour eux…

Je pointais mon museau à la fenêtre, je regardais à l'intérieur. Soit ils dormaient, soit ils mangeaient (de la pâtée et des croquettes), leur maîtresse leur faisait plein de câlins… Quand elle lisait, écoutait de la musique ou regardait la télévision, l'un ou l'autre venait sur elle et réclamait des caresses. Ils pouvaient même monter sur la table de la cuisine pour boire de l'eau dans une cruche !

Quand la petite bonne femme blonde ouvrait la porte-fenêtre, qu'elle prenait l'air sur la terrasse ou qu'elle s'occupait du jardin, je m'avançais vers elle en miaulant gentiment. J'aurais aimé, moi aussi, recevoir quelques caresses ! Elle m'en donnait, parfois. Elle jouait avec moi, aussi. Mais je n'avais pas le droit d'entrer chez elle, pas question !

Au début du printemps, mes maîtres sont arrivés avec un deuxième chien, qui ressemblait au premier, mais en plus jeune, plus remuant, et vraiment très méchant. Du jour où cette horrible bête est arrivée, je n'ai plus eu ma place. J'avais peur, extrêmement peur que ce molosse aux crocs puissants ne fasse de moi qu'une bouchée ! Et tous ces aboiements affreux pour me chasser !

Alors je suis partie, bien décidée à tenter ma chance dans la maison voisine, celle des deux chats et de leur gentille maîtresse. Je suis venue tous les jours, le matin à l'heure de la pâtée, le soir à l'heure de la pâtée… Je miaulais, je pleurais, je gémissais, je lui suppliais de m'ouvrir sa porte, de me donner à manger ; j'étais malheureuse, une pauvre petite chatte abandonnée…

Un matin, elle a fini par craquer. Les deux autres étaient déjà rentrés, ils bâfraient dans leurs gamelles, et moi j'avais faim, tellement faim ! Je suis restée à miauler, derrière la vitre, j'ai insisté, j'ai gratté de toutes mes forces avec mes pattes de devant, j’ai sorti mes griffes pour faire encore plus de bruit… J'étais désespérée ! Elle a hésité un peu, puis elle a préparé deux petites assiettes et elle m'a appelée, d'une voix douce. Je suis entrée, je me suis précipitée sur la nourriture, elle m'a caressée, elle m'a regardé manger, puis quand j'ai eu fini, elle m'a remise dehors.

Le lendemain matin, je suis revenue, elle m'a ouvert. Elle m'avait préparé un petit coin rien pour moi, avec mon repas, deux gamelles et un bol d'eau fraîche. Plus tard, voyant que j'aimais ça, elle m'a servi du lait. J'ai eu le droit, jour après jour, de rester plus longtemps, de dormir où je voulais… Les deux autres chats ne m'ont pas chassée, même si je les sentais assez hostiles à ma présence… La dame blonde est ma maîtresse, maintenant… Elle me caresse, elle m'embrasse, elle me serre dans ses bras, elle me dit que je suis belle, elle me dit qu'elle m'aime.

Dans ma maison il y a Léa, la vieille chatte qui vit là depuis onze ans, m'a-elle dit ; moi je ne vois pas bien ce que ça fait, onze ans, je n'ai même pas encore un an… Elle m'a bien prévenue : je respecte sa tranquillité, je reste discrète, et tout ira bien. Elle ne m'adresse que très rarement la parole.

Il y a Tempo, le gros costaud, qui habite ici depuis ses trois mois ; il vient de ce qu'on appelle "L'École du Chat", une association qui recueille les animaux sans maître. Pour ce qui est de son éducation, il y aurait à redire ! Mal élevé, mal embouché, toujours à jouer les durs… Mais c'est une bonne pâte au bout du compte, il faut juste savoir le prendre.

Je lui ai demandé de m'apprendre à attraper des souris. Il était très content ! Lui, ce qu'il aime, c'est les rapporter vivantes jusque dans l'appartement. Une opération très délicate ! Pas du travail bâclé comme la vieille, qui s'obstine à les déposer mortes, parfois décapitées… La maîtresse ne les garde pas, elle les jette. Alors la course aux souris vivantes, ça crée un peu d'animation ; là au moins, tout le monde en profite ! Bien plus longtemps ! C'est ma maîtresse qui n'a pas l'air ravi.

Alors moi, les souris, je les lui rapporte vivantes, mais je les laisse sur la terrasse. Je joue un peu avec elles avant de les tuer, d'un bon coup de dents, pour qu'elles ne souffrent pas. Ma nouvelle maîtresse me complimente sur les proies que je lui offre, elle me parle gentiment, je suis heureuse.

Au fond du jardin, sous la haie, il y a un passage qu'elle maintient en état en coupant régulièrement les branches ou les orties qui pourraient l'obstruer. Il permet d'accéder à un petit chemin et à d'autres jardins ! Elle est bien gentille, de penser à ça ! S'il n'y avait plus ce passage, ce serait la catastrophe !

La nuit, je pars à l'aventure, je rencontre d'autres chats. Je ne suis pas assez méfiante, un peu trop naïve, alors quelquefois je me prends de sacrées peignées, de l'autre côté ! Au petit matin, ma maîtresse siffle, nous appelle tous les trois : "Léa ! Tempo ! Kiwi !"

Nous arrivons en galopant, nous nous frottons contre ses jambes, nous nous mettons à manger, nos gamelles sont largement servies… Je n'y ai pas perdu au change ! Je suis vraiment chez moi, je fais partie de la famille ! Maintenant, ma place est ici.




jeudi 29 août 2013

Connexions

Les réseaux sociaux interplanétaires avaient, une nouvelle fois, parfaitement fonctionné. Il y avait eu des milliards et des milliards de connexions sur cette planète et sur toutes les autres, bien au-delà du système solaire. Tous ces êtres connectés participeraient à l’événement ; oui, tous y seraient, tous descendraient dans la rue, pour crier leur colère.

Depuis le résultat des élections au Grand Conseil Interplanétaire (le taux de participation avait été extrêmement faible : à peine dix pour cent) et l’arrivée au pouvoir des nouveaux dirigeants, tout changea rapidement : des mesures répressives furent prises de but en blanc, des lois draconiennes entrèrent en vigueur du jour au lendemain… 

La sécurité renforcée à outrance, les arrestations et les exécutions sommaires multipliées, les emprisonnements arbitraires dans des camps de travail monnaie courante… Les libertés disparaissaient au profit de la terreur et de la désolation.

Devant leur écran, tous ces êtres lunaires qui n’avaient pas voté s’en mordaient maintenant les doigts. Personne ne croyait plus en rien, alors pourquoi donner son avis ? Qu’est-ce que ça changerait, de toute façon ? Tous les mêmes, ces politiques, tous des pourris !

C’était trop tard, il aurait fallu réagir pendant qu’il en était encore temps, avant que ce régime totalitaire aux pouvoirs titanesques ne prenne les rênes et ne transforme la Terre et les autres planètes en ce chaos monstrueux.

Tous les êtres connectés avaient répondu qu’ils participeraient, oui, ce serait le plus grand rassemblement jamais connu en cette ère. Tout ce monde endormi se réveillerait enfin, plus résolu que jamais ; tous ces êtres à la révolte jusque-là contenue sortiraient de chez eux pour se joindre aux autres dans les rues, pour manifester contre ce gouvernement militaire qu’ils n’avaient pas choisi, dont ils ne voulaient plus !

Ils rêveraient à présent d’une vie plus juste, réinventeraient la démocratie à leur façon, créeraient des organisations proches de tous les citoyens… Partout on ferait la fête, on boirait beaucoup, on ferait des festins, on s’essaierait à des substances diverses, on se rencontrerait, on échangerait, on débattrait, on s’aimerait. On installerait des tentes, des matelas, des réchauds ; on vivrait dehors, libre de toute contrainte, sept jours durant…

La contestation festive, spontanée, populaire, aurait duré sept jours, sept jours seulement. Puis des armes particulièrement meurtrières auraient mis fin à l’utopie, seraient venues mettre de grands coups de pieds dans les fourmilières, auraient anéanti les espoirs d’une humanité finalement peu combative, déjà moribonde…

Les pertes furent innombrables, les massacres insoutenables, les violences abominables. Les survivants, blessés, mutilés, choqués, inconsolables, s’en retournèrent chez eux sans broncher, persuadés d’avoir été touchés par la grâce. Ils fileraient droit maintenant, suivraient comme des moutons, ils prieraient Dieu, ne s’opposeraient plus à rien, tout irait bien dans le meilleur des mondes.

Ils retrouveraient leurs écrans, à présent truffés de messages de propagande, d’informations officielles, de photos et de vidéos des dernières pendaisons, écartèlements ou autres atrocités sans nom. « Voilà ce qui t’attend si tu désobéis. » Les réseaux sociaux ayant tous été démantelés, il faudrait en créer d’autres, cryptés, discrets, indécelables. Ce serait bientôt l’heure de la désobéissance, de la dissidence, de la clandestinité.