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vendredi 29 avril 2016

Les poissons rouges

Trilogie d'avril 2/3

Le soleil s’était invité dans l’appartement au cours de cette belle matinée de fin d’automne particulièrement douce, s’y lovant tout entier, attiré par les fenêtres ouvertes. C’était le moment où l’on aère, où l’on fait un peu de ménage, où l’on range chez soi.

Ce pouvait être un dimanche, le dimanche de quelqu’un qui travaille la semaine, quelqu’un qui vit seul, qui profite de ce dimanche matin pour faire de l’ordre dans son appartement. Dehors, le ciel est d’un bleu limpide, on voit de hauts immeubles d’habitation, un boulevard, des canaux, des arbres alignés, un petit parc. Le soleil se reflète dans les vitres et dans l’eau, jusqu’à l’aveuglement.

Deux poissons rouges sommeillent dans leur bocal, posé sur un guéridon, dans un angle de la pièce. Ils ont eu leurs daphnies dès le lever du jour. Nous sommes dans le salon, deux grands canapés confortables se font face, la table basse est au milieu, des magazines sont empilés. Contre le mur, un living-room, avec écran plat, chaîne hi-fi, télécommandes, une multitude de CD et de DVD impeccablement archivés.

Sur le mur opposé, une impressionnante bibliothèque, avec des livres jusqu’au plafond. On aime lire, ici. Des romans français et étrangers, en poche ou en grand format, des ouvrages de photo, de peinture, de sculpture, des guides touristiques, des albums d’exposition…

Il y a quelques plantes vertes, près des fenêtres, posées sur le rebord. Leur feuillage est brillant, on les a arrosées à l’aube, on leur a ajouté un peu d’engrais. On est aux petits soins pour elles ! Dans l’autre coin de la pièce, un bureau aménagé, avec des livres, encore, des CD, des DVD, des dossiers, un ordinateur, un disque dur externe.

Le long de la bibliothèque, une table rectangulaire et des chaises, pour six, et sous les chaises, à l’abri sous la nappe, trois créatures noires dormant en rond sur un coussin, ronflant à qui mieux-mieux, digérant leur repas du matin, servi avec délicatesse, en temps et en heure, comme tous les autres jours.

Plus tard dans la matinée, ils bâilleront en grand, découvrant leur langue rose et leurs babines nacrées, ils ouvriront leurs yeux, d’un joli vert émeraude, trois véritables beautés félines. Le tout petit, aux poils longs, ébouriffés, au museau renfrogné. Le grand mince, longiligne, athlétique, à la tête allongée et aux grandes oreilles. Le moyen tout rond, aux pattes larges et dodues, au ventre rebondi…

Ils tiendront conseil, sous la table. Quel mauvais coup allons-nous préparer aujourd’hui ? Il fait trop beau pour que ça dure ! Qui allons-nous faire tourner en bourrique ? Le propriétaire des lieux seigneur et maître, les poissons, les plantes vertes ? Des livres, des CD, des DVD à faire tomber, des dossiers à éparpiller, saccager la litière, faire pipi à côté, grimper sur les étagères du living-room ou de la bibliothèque, se suspendre aux rideaux, casser des objets précieux ?

La radio est allumée, c’est l’heure des informations et quatre canaris au plumage jaune vif, perchés sur les fins barreaux en bois de leur cage dorée, pépient gaiement sur les mauvaises nouvelles (les nouvelles sont mauvaises, d’où qu’elles viennent). Ils ont eu leur assortiment de graines au début du jour, leur cage nettoyée, leur eau changée. Alors, pour eux, que du bonheur !

La personne qui habite ici se laisse tomber sur le canapé, elle a terminé son ménage dominical, elle fait une pause, voilà une bonne chose de faite. Maintenant, elle va se mettre à penser au repas du midi, elle va sortir, une fois douchée, habillée, pour aller au marché, en quête de produits frais. La liste est dans sa tête et de toute façon, elle aime bien céder aux impulsions, devant les étals bien achalandés.

Où sont les chats ? Avant de partir, elle aimerait s’assurer qu’ils ne sont pas dans le salon, pour éviter toute tentation malsaine, comme de rendre fous les poissons en tournant le vite possible autour de leur bocal au risque de le faire tomber du petit guéridon, ou alors d’effrayer les oiseaux en montrant leurs canines pointues et leurs griffes acérées tout en leur crachant dessus, jusqu’à renverser la volière…

En vrais pachas ils ont accès à toutes les autres pièces, quand le propriétaire des lieux et vénéré maître s’en va. La cuisine, les WC, la salle de bains, sa chambre à lui, la chambre d’amis qui est aussi la chambre des chats quand il n’y a pas d’amis, avec griffoirs, portiques, jeux d’éveil, plaids et coussins moelleux… Mais le salon, non, pas question, pas en son absence. Il est fermé précautionneusement à clé, c’est plus prudent !

Là, il les cherche partout, il ne les trouve nulle part, où donc sont-ils allés se fourrer ? Qu’ont-ils encore trouvé comme nouveau spot pour dormir ? C’est qu’ils changent sans arrêt de place, ils ont des cycles, des préférences, des lubies !

Oh, qu’ils sont mignons, ils dorment tous les trois sur les chaises du salon, ils se sont bien cachés, les petits trésors ! Bon, je ne vais pas vous déranger, ça va être encore un drame d’essayer de vous déloger de là, je vais me faire griffer, vous allez grogner…

Puis-je vous faire confiance, pour une fois, mes chéris ? Je vais jusqu’au marché, je vous rapporterai du cœur, du poumon et du foie, alors en attendant vous allez être sages, hein ? Pas de bêtises, je reviens vite ! Dormez à poings fermés, je ne suis pas d’humeur à vous faire déguerpir, vous êtes trop chou, à tout à l’heure, mes amours !

jeudi 28 avril 2016

Conspiration

Trilogie d'avril 3/3

Trois p’tits chats ronronnent dans un grand panier en osier, de ceux qu’on utilise habituellement pour aller au marché. Au fond de ce panier, un vieux pull en laine, doux et moelleux, sur lequel ils dorment en rond, les uns blottis contre les autres.

Le premier est tout maigre, et tigré. Le second, le plus gros, a le pelage noir. Le dernier, rond, dodu, est noir aux pattes blanches, ses moustaches aussi. Pour le moment, ils se reposent, profitant les uns de la chaleur des autres, ronflant bientôt en chœur, une petite fabrique de bonheur.

Trois p’tits chats bâillent, s’étirent, ouvrent les yeux après dix bonnes heures de sommeil, sans que rien ni personne ne vienne le troubler. Ils sont au calme, en sécurité, dans cet espace qui leur est réservé au salon, près de la cheminée, bien au chaud dans leur panier tressé.

Quand viendra l’heure du dîner, ils s’extirperont l’un après l’autre de leur tanière, le tigré en premier, le tout noir en deuxième, le petit précieux aux patounes blanches en dernier. Ils se dirigeront vers la cuisine et miauleront à qui mieux-mieux, balançant la queue, ne tenant pas en place, mourant de faim.

C’est vendredi soir, il est pile dix-neuf heures. Ce matin, les maîtres sont allés au marché du village où ils ont fait, comme tous les vendredis, des achats à l’étal poissonnerie. Pour eux, et pour les chats, aussi !

Chaque vendredi soir, c’est la fête à la maison, la grande foire de la mer, le festival des huîtres, le plat royal de coquillages (et crustacés), le menu moules frites à volonté, la paella géante, la farandole de sardines grillées, la choucroute bretonne, l’assortiment spécial de fins poissons marins…

Trois p’tits chats s’en mettent plein la lampe, chacun a sa place attitrée pour le repas, avec son écuelle remplie d’eau, toujours fraîche. Ils sont reconnaissants aux maîtres, de s’occuper si bien d’eux, de leur donner autre chose à manger que la pâtée écœurante de ces affreuses boîtes cylindriques.

Tous les soirs, c’est le festin ! Les maîtres adorant cuisiner, mitonner, concocter, mijoter des plats du monde entier, les accompagner de bons vins…, ils inventent aussi des recettes spécialement pensées pour leurs félins gastronomes. À dix-neuf heures sonnantes, c’est le souper des chats.

Quel régal, tous ces mets préparés par les maîtres ! C’est parfois surprenant, mais toujours agréable au palais et parfaitement adapté à leur dentition. Ils lapent, ils croquent, ils mordillent, ils broient, ils déchirent, ils mâchent, ils mastiquent, ils en font profiter babines et papilles, ils déglutissent avec soin, sentant peu à peu leur ventre se remplir…

Pendant que les maîtres se mettent à table dans la salle à manger, s’ouvrent une bouteille, se servent une large tranche de saumon sauvage fumé de façon authentique et traditionnelle, trois p’tits chats se lèchent consciencieusement une patte avant, puis l’autre, se la passant sur le museau, visiblement satisfaits du contenu de leur écuelle, léchée, reléchée, parfaitement nettoyée. Au menu : tartare aux deux poissons arrosé d’huile d’olive !

Que réclament-ils ensuite impérativement, après ce repas raffiné et la petite toilette réglementaire ? Sortir, bien sûr ! Les maîtres le savent bien, les maîtres s’y attendent, l’un des deux se lèvera pour les accompagner jusqu’à la porte, au fond du couloir, une antique porte en chêne dans laquelle ils ne se sont jamais résolus à percer une chatière.

Les trois p’tits chats devront franchir le seuil ensemble, pas question de jouer à « Tournez manège ! », je sors, et puis non, je veux rentrer, ah j’ai une impérieuse envie de ressortir… Ensemble ils dorment la journée, ensemble ils vont dehors la nuit, sans discuter. Passée une certaine heure, les maîtres ne veulent plus qu’on les dérange.

Mais demain, à six heures tapantes, comme tous les matins quelle que soit la saison, la lumière s’allumera derrière les volets de leur chambre. Un peu plus tard, ils descendront à la cuisine. Trois p’tits chats affamés devront attendre encore un peu ! Les volets s’ouvriront en grand, les maîtres les appelleront gaiement à la fenêtre. Un breakfast les attendra, copieux, odorant, tiède à point, présenté avec délicatesse.

Pour le moment, il est dix-neuf heures trente, trois p’tits chats gambadent sur la pelouse, creusent la terre du jardin, font leurs besoins, les recouvrent méticuleusement, puis se dirigent, en file indienne, le tigré devant, le tout noir en deuxième, puis le noir et blanc, vers la vieille grange, au bout du chemin : c’est le premier repaire de leurs activités nocturnes.

Débarrassé des minous, le couple a repris son dîner, savourant une brandade de morue faite maison, accompagnée d’un vin blanc du Chili et d’un bol de salade subtilement assaisonnée. En fin d’après-midi, ils avaient pris une douche et enfilé des vêtements d’intérieur épais, confortables, mis leurs chaussons fourrés en peau de mouton, ravivé le feu dans la cheminée, commencé à s’activer devant les fourneaux, chacun apportant sa petite touche.

Ce soir, le thème était : « Les trésors de la mer ». Pour lui, elle serait sa sirène, pour elle, il serait son marin perdu.

Ils écoutent en boucle les chansons qu’ils ont sélectionnées pour leur soirée : « La maman des poissons » de Bobby Lapointe, « Sur la plage abandonnée » de Brigitte Bardot, « Salade de fruits » de Bourvil, « Les filles du bord de mer » d’Adamo (et la version avec Arno), « Oh, mon bateau » d’Eric Morena, « Santiano » de Hugues Aufray, « Dès que le vent soufflera » de Renaud, « Toi mon toit » d’Eli Medeiros, « L’amour à la plage » de Niagara, « Naufrage en hiver (les colliers de varech) » de Mikado, « Manureva » d’Alain Chamfort, « Saint-Lunaire dimanche matin » d’Etienne Daho, « Les vacances au bord de la mer » de Michel Jonasz, « Tri Martolod » d’Alan Stivell, « Le bagad de Lann Bihoue » d’Alain Souchon, « Eleanor » de Gilles Servat, « Finir pêcheur » de Gérard Manset, « Brave marin » de Guy Béart, « Dans le port d’Amsterdam » de Jacques Brel, « Comme à Ostende » de Jean-Roger Caussimon, « Le scaphandrier » de Léo Ferré et, pour relever le niveau, « Les sardines » de Patrick Sébastien, « Du rhum, des femmes » de Soldat Louis, « Elle préfère l’amour en mer » de Philippe Lavil…

Ils s’en donnent à cœur joie, ils chantent à tue-tête, ils remplissent leur verre, ils trinquent à leur santé et à celle de leurs chats. Pauvres bêtes, mises à la porte, alors qu’il gèle… Nous sommes de bien mauvais maîtres ! On les maltraite, hein, nos chats, ma chérie ? Qu’ils aillent au diable ! Qu’ils nous foutent la paix cinq minutes, qu’on puisse penser un peu à nous ! Viens par ici, toi !

Elle l’entraîne dans le salon, ils vont poursuivre leur soirée dans le vaste canapé en cuir, artistiquement griffé, en face de la cheminée. Ils prendront leur dessert sur la table basse, un sorbet de fruits rouges exotiques, suivi d’un petit digestif et de tendres câlins. Peut-être s’endormiront-ils là, enroulés dans leurs plaids en mohair, serrés l’un contre l’autre.

Trois p’tits chats, en équilibre instable sur le large siège en bois de la balançoire, le tigré au milieu, font osciller lentement les cordes de chanvre, puis plus vite, provoquant des grincements sinistres entre les anneaux et les crochets rouillés. Ils détalent d’un même élan en poussant des miaulements aigus, ils courent vers le jardin voisin en passant sous la haie pour se mettre à l’abri du danger…

Là, ils s’arrêtent net, freinent des quatre fers devant cette silhouette menaçante, gigantesque, campée devant eux. L’être monstrueux siffle, ricane, hurle, profère des menaces, lève puis baisse brutalement ses bras immenses pour les attraper. Ils ne bougent pas d’un pouce, les yeux écarquillés, la fourrure hérissée, la queue en goupillon, trois ballons poilus morts de peur, incapables d’esquisser le moindre mouvement de fuite.

Trois p’tits chats hallucinés, transformés en statue (chats glacés), remarquent au bout d’un moment que l’ogre cauchemardesque reste étonnamment immobile. Il semble planté là, au milieu du potager, sans pouvoir faire le moindre pas. Ils s’échangent des regards perplexes, prenant conscience de leur méprise.

Le leurre était grossier, mais terriblement efficace pour leur flanquer une bonne trouille ! Un mannequin fait de paille, à la face grimaçante, aux vêtements usés, au chapeau percé, fiché dans la terre par un pieu le transperçant, de part et d’autre. Les pans de son grand manteau noir déchiré claquent dans le vent frais, annonciateur de neige.

Trois p’tits chats déconfits, tout honteux, en déroute, s’éloignent, ventre au sol, oreilles baissées, du maudit potager. Ils poursuivent prudemment leur maraude, marchant ensemble, bien soudés, aux aguets. Un peu plus tard, ayant retrouvé leur aplomb, ils jouent avec les flocons qui commencent à tomber. Comme c’est drôle ! Ça fond sur leur museau !

Ils trottent joyeusement sur la petite route qui se couvre peu à peu d’un tapis blanc, jusqu’à la ferme de la vieille Marthe. Peut-être leur aura-t-elle gardé du bon lait chaud à boire ? 

vendredi 15 avril 2016

Courrier du cœur

Lettre ouverte

Bonjour à vous,

Ne cherchez pas. Vous ne me connaissez pas. Je ne fais partie ni de votre famille, ni de vos amis. Vous ne m'avez jamais vue. Vous n'avez jamais fait attention à moi. Vous ignorez mon existence.

Je suis une femme quelconque, insignifiante. Vous ne saurez pas grand-chose à mon sujet. Simplement l'essentiel, juste ce que j'ai à vous dire. Je reste tapie dans l'ombre, bien à l'abri, derrière mon écran. Je tiens à rester anonyme.

Je ne recherche ni votre assentiment, ni votre sympathie, encore moins votre amour. J'ai ma propre famille, j'ai mes propres amis. Je n'ai pas besoin de vous, humainement parlant. Qu'avez-vous de vivant ?

J'ai du mal à concevoir que vous puissiez mener une existence "banale". De toute façon, cela m'intéresse peu. En matière de vie privée, vous avez toujours su faire preuve de discrétion, tant mieux. Peu m'importe qui vous aimez, où et comment vous vivez.

Moi, ce que j'aime chez vous, c'est votre musique. Celle que vous créez, sans faillir, depuis plus d'un quart de siècle. Oui, le temps passe ; on n'y peut rien ; mais vous, vous êtes toujours debout.

J'avais vingt ans à peine lorsque j'ai fait connaissance avec vous. Nous étions au début des années quatre-vingt, une nouvelle vague déferlait d'Angleterre, atteignait ma petite ville de province. Après le "no future" du punk, le spleen de la new wave.

J'ai immédiatement adhéré à cette musique froide, hivernale, à ces sonorités caverneuses, à ces voix d'outre-tombe. Tout cela parlait à mes sens, faisait battre mon coeur, m'allait droit à l'âme.

J'ai quitté mes tenues colorées, un brin baba, pour des vêtements plus sobres, de couleur noire. J'ai coupé et hérissé mes cheveux en touffe compacte, je me suis maquillée en conséquence : fond de teint pâle, yeux charbonneux, lèvres rouge sang.

J'ai changé d'amis, changé mes sorties, changé d'état d'esprit, changé de mode de vie. Alcools forts, stupéfiants, nuits blanches aux issues incertaines, petits matins troubles, angoisse du jour naissant…

J'étais une jeune femme tourmentée, peu sûre d'elle, traversée d'idées morbides. Votre musique accompagnait mes errances.

Pour la plupart des gens, la jeunesse reste la jeunesse et, passé un certain âge, tout rentre dans l'ordre. On oublie les folies, on stoppe les excès, on rentre chez soi, on fait des enfants. C'est légitime. C'est salutaire. Pour moi, les choses se sont passées autrement. Ou ne se sont pas passées. Peu importe. J'avais promis de ne vous dire que le minimum.

Votre musique fait partie intégrante de ma vie. Et si je vous ai fait des infidélités—le courant musical était suffisamment vaste, prolifique, créatif, pour laisser place à une multitude d'artistes—, vous avez toujours été au dessus du panier.

D'abord en termes de qualité : combien ont cherché, cherchent toujours à vous copier ! Personne n'a jamais réussi à vous égaler. En termes d'endurance : vous battez des records de longévité.

Vous continuez. Vous existez. L'inspiration ne vous lâche pas. Vos derniers disques sont aussi dignes d'intérêt que les premiers. Et en concert, vous dépotez !

Maîtrise, aplomb, maturité. Certes, vous avez changé. Certes, vous avez vieilli. Moi aussi, j'en suis là : c'est notre lot à tous, êtres humains faits de chair, de sang, de sentiments.

Pour mes comptes rendus de concert, je fais appel à ma mémoire, à mes cinq sens, à mon registre d'émotions. J'étais là, hier soir, bien entendu, pour votre seule date parisienne ! La scène reste un partage unique, privilégié.

Aujourd'hui, je suis allée sur votre site Internet pour vérifier une information que je voulais inclure dans mon article. Maintenant, avec l'ADSL… Tout va si vite, tout est accessible, le monde entier est à portée de main.

Évidemment, je ne me suis pas contentée de rechercher l'information qui m'intéressait, je suis restée des heures en ligne à tout explorer de fond en comble, à décortiquer les rubriques, à visionner de magnifiques photos d'archives. Du coup, mon compte rendu n'est pas fini et je suis en train de vous écrire.

J'ai besoin de vous dire ce que vous disent sans doute des milliers de fans : que je vous suis toujours fidèle et dévouée, que votre musique me fait du bien ; j'ajouterais beaucoup plus qu'à mes vingt ans.

Je veux vous remercier de continuer à jouer, de toujours innover, sans céder à la facilité. Qu'avez-vous à prouver ? Pourtant, vous vous surpassez !

Avec le recul, je réalise à quel point j'ai eu raison de vous aimer. Ce n'est pas vous qui m'avez rendue triste et mélancolique, cela préexistait chez moi depuis l'enfance. Peut-être, même, avant la naissance.

Votre musique a trouvé un terrain favorable pour s'implanter, vos textes ont trouvé écho en moi, alimenté mon vague à l'âme, nourri mes fantasmes, donné corps à mes obsessions…

Mais je ne suis plus la même femme, aujourd'hui. Le temps a passé et heureusement, je suis un peu plus sereine.

Toutes ces choses étaient au fond de moi depuis trop longtemps ! Je me sens plus légère, à présent. Je vais vous quitter et retourner à mon article. Oh, j'écris sans prétention aucune, à mes heures perdues, par amour de la musique.

Merci à vous.

Continuez à me faire plaisir, à m'étonner, à me surprendre.

Vous : le groupe parfait.

Cette entité indissociable, inaltérable, indestructible.

Restez ensemble, ne me décevez jamais.

Elizabeth

Texte déjà paru sur Hautetfort

Lettres ouvertes musicales à lire aussi sur Hautetfort

lundi 11 avril 2016

Un soir en discothèque

Trilogie de la quarantaine 1 sur 3

Décembre 2004

Elle retrouve Iso chez elle, à Paris. Elles ont décidé de sortir, toutes les deux, dans un lieu qu’elles n’ont pas encore défini. Elles se mettent d’accord : elles veulent aller danser. Et, pour changer, ailleurs qu’au New Riverside.

En ce soir doux pour la saison, elles ont l’esprit aventurier. La ville est grande ! Elles entament une recherche sur Internet et relèvent des adresses. Leur soirée se précise : elles iront d’abord au Point Éphémère, quai de Valmy. Plus tard, elles testeront la musique du Globo, boulevard de Strasbourg. Et puis… Elles verront bien.

Leur amitié dure depuis le lycée : plus de vingt ans, en somme. Leurs vies sont différentes, mais elles se retrouvent toujours sur une infinité de sujets de conversation. Elle aime venir chez Iso, Matt et Louise, leur petite fille de sept ans. Elle apprécie leur mode de vie assez peu conventionnel qui, pense-t-elle, lui conviendrait si elle vivait en couple. Ce soir, Matt ne sort pas et Louise dort chez une copine.

Elle vit seule, à 50 kilomètres de Paris. Elle aime son jardin, ses chats, ses balades à pied ou en VTT dans la campagne toute proche. Abonnée aux histoires courtes depuis de longues années, la vie en couple lui est totalement étrangère. Peu à peu, elle renonce à l’idée de la maternité. La solitude lui pèse, parfois. Mais elle y trouve aussi son compte. Elle a toujours été une solitaire. La liberté a ses revers. Ses rencontres de l’été dernier lui ont laissé d’agréables souvenirs, au demeurant.

Elle se confie à Iso, alors qu’elles boivent un verre au Point Éphémère, grand entrepôt aménagé, plein à craquer, traversé de sons électroniques. Les gens sont jeunes : pas plus de trente ans. Ce n’est pas ici qu’elle va rencontrer quelqu’un, pense-t-elle. Elles reboivent un verre, continuent à échanger sur leurs existences personnelles. Elles aiment faire le point ensemble, elles s’apportent mutuellement des idées.

Il est minuit et demi : l’heure de reprendre la voiture et de filer vers le Globo. Devant la porte, le thème de la soirée les dissuade d'entrer : zouk, collé serré... Leur esprit aventurier a trouvé ses limites. "Qu’est-ce qu’on fait ? J’ai envie de danser sur de la musique rock, pas toi ?" "Alors on va au New Riverside ? Allez hop, c’est parti !"

Elles sont étonnées de la facilité avec laquelle elles trouvent à se garer, boulevard Saint-Germain. La rue Grégoire de Tours est là, pas loin, ça y est, elles sont devant, elles entrent. La musique, leur parvenant du fond de la grande cave voûtée, parle tout de suite à leurs sens.

Elles se sourient. Ici, tout peut arriver. Passage obligé aux vestiaires. Des hommes, de leur âge, commencent à leur parler. Iso est très enjouée. Elle, elle reste en retrait, tout en jetant quand même un œil intéressé sur l’un d’eux, qu’elle trouve mignon.

Elle se dirige vers le bar, commande de l’alcool histoire de se chauffer, tout en prenant le temps d’embrasser du regard la gente masculine présente, avant d’aller danser.

Il y a toujours ce moment où elle a le déclic qui la pousse à rejoindre les danseurs sur la petite piste. Un rythme identifié, des sons de guitares familiers, une voix reconnaissable entre toutes, et la voilà partie, levant bras et jambes de façon cadencée.

Les hommes sont, dans l’ensemble, avenants, souriants ; certains se montrent un peu trop entreprenants. Elle reste sur la défensive. Elle finit son verre, recherchant l’ivresse qui lui fera perdre ses inhibitions, puis se lance à corps perdu dans la danse.

L’homme qui lui plaisait, tout à l’heure aux vestiaires, est en recherche effrénée de contacts avec toutes les femmes de la piste.

"Un dragueur de première, qui tire sur tout ce qui bouge", pense-t-elle en reculant, alors qu’il s’approche d’elle. Le genre de type à fuir à tout prix. Il revient à la charge, il veut lui parler, elle n’en a pas envie, elle bat en retraite vers le bar. L’alcool lui a fait suffisamment d’effets, elle demande un verre d’eau.

Il vient vers elle, tout sourire, et lui déclare, de but en blanc : "Je tenais à te dire que tu me plais et je voudrais savoir si je te plais aussi, ou si tu vas continuer à me fuir comme ça pendant toute la soirée." Elle est impressionnée par tant d’assurance, alors elle lui répond qu’elle ne sait pas encore, qu’il y a la beauté physique mais aussi la beauté de l’âme, que pour elle, c’est plus important…

Ils échangent quelques banalités, elle se laisse charmer ; après tout elle a toujours aimé la compagnie des beaux hommes et celui-ci est dans ses cordes. Cheveux châtains courts, visage bien dessiné, yeux bleus, sourire ravageur, tenue décontractée : jeans, chaussures de sport, tee-shirt imprimé, gilet près du corps, mettant en valeur des épaules et un torse athlétiques.

Qu'a-t-elle à perdre ? Il est venu vers elle, l’a fait sortir de ses retranchements. "Il est direct mais au moins, je sais que je lui plais" : ces pensées lui donnent de l’assurance. Ce soir, elle est en jupe droite noire, petit pull bleu turquoise cintré et collant rayés. Féminine et féline. Il lui propose d’aller danser. Elle accepte, joue l’effrontée : d’accord, mais sur des slows !

Tout de suite il la colle mais c’est trop tard pour reculer. Elle a ce qu’elle voulait, non ? Elle est venue ici pour quoi, exactement ? Pour danser sur la musique qu’elle aime, bien sûr, mais une petite voix lui souffle que c’est aussi, peut-être, pour rencontrer l’amour… Serait-ce possible avec cet homme qui la serre dans ses bras, qui la caresse si délicatement ? La petite voix lui recommande, quand même, de rester prudente.

Pour le moment, elle trouve la situation plutôt agréable. C’est si rare qu’elle accepte de se laisser faire, de danser si près d’un homme, et qui plus est, un inconnu. Elle se détend, place ses mains sur les épaules masculines rondes et fermes, tandis qu’il plaque les siennes sur ses hanches, l’invitant à se chalouper sur un hard rock plus qu’énervé. Le décalage entre leur rythme, à eux, et celui de la musique, la fait sourire. La situation l’amuse : autant en profiter !

Ils vont danser ainsi, longtemps, soudés l’un à l’autre, sur la piste bondée. Il ne fume pas, elle lui en fait la remarque, elle trouve ça bien. "Je suis sportif", lui confie-t-il. "Je m’entraîne pour des marathons, cela exige d’avoir une discipline de fer." Elle aime l’idée, s’autorise à penser qu’au lit, il doit être performant.

Il n’est pas venu seul : il est tard, ses amis veulent partir. Il lui demande son numéro de téléphone, il aimerait la revoir, elle accepte, ils vont vers le bar. Elle a des questions à lui poser, il faut le faire tout de suite, c’est la petite voix qui le lui suggère.

Elle lui lance, en affront : "Est-ce que tu es marié ?" Il lui dit non. "Tu as été marié ?" Encore un non. Elle continue sur sa lancée : "Tu as des enfants ?" Il lui répond : "Oui, un fils." Elle ose :"Quel âge a-t-il ?"

Sa réponse lui paraît totalement déplacée après ce qu’ils viennent de vivre sur la piste de danse : "Il a trois semaines, d’ailleurs, ce soir, avec les copains, on est venus ici pour fêter sa naissance, et…" Elle ne perd pas la face : "Et sa mère, elle te laisse tomber pour le bébé, en ce moment ? Alors tu cherches les câlins ailleurs ?"

Il lui dit non, que ce qui se passe avec elle, il ne l’avait pas prévu, il a vraiment envie de  la revoir. Elle lui dit qu’elle ne le croit pas. Il se débrouille pour trouver du papier et un crayon. Elle lui donne tout de même son fixe, mais elle n’est plus sûre du numéro. Ils discutent encore un peu, l’un près de l’autre. Elle l’embrasse sur les joues, il s’en va.

Elle retrouve Iso, qui l’invite à s’asseoir avec les gens qu’elle a rencontrés, de son côté, au cours de la soirée. Iso aime danser, discuter, s’amuser. Elle sait qu’elle prend des risques, à se laisser draguer. Mais sa vie avec Matt lui convient, elle ne compte pas en changer ; ils se sont même mariés, l’été dernier. Néanmoins, personne n’est à l’abri d’une faiblesse, d’une attirance incontrôlable pour quelqu’un d’autre…

Iso la questionne au sujet de son mystérieux cavalier : "Alors ?" Elle lui relate son aventure. En omettant la fin. Elle est un peu secouée par ce qu’elle vient de vivre. Aurait-elle été abusée ? La petite voix lui chantonne, sur un air de reproche, que la prochaine fois, les questions importantes, il faudra les poser avant.

Elle se lève, sourit à Iso et retourne danser.

dimanche 10 avril 2016

Jeux d'écriture

Trilogie de la quarantaine 2 sur 3

Janvier 2005

J’avais beaucoup pensé à lui, ces derniers temps. Je m’étais lancée dans l’écriture et j’avais eu l’idée d’un texte où je le mettrais en scène. J’avais déjà écrit une dizaine de courts récits, qui associaient des moments marquants de ma vie aux musiques qui les avaient accompagnés. Mon idée, c’était de replacer la musique dans le contexte où elle avait eu de l’importance, d’en fixer le ressenti.

Cela m’obligeait à une introspection intense, parfois douloureuse ; je mettais à nu des blessures anciennes. Je pensais que ce mal était nécessaire, qu’il venait en prolongement de ma psychanalyse. Je venais d’arrêter les séances après cinq années passées sur le divan. L’écriture était venue ensuite, très rapidement. Elle en était l’aboutissement logique et j’avais du plaisir à écrire, à raconter, à décrire. J’aimais aussi beaucoup me relire.

J’ai ressorti une vieille cassette d’une de mes boîtes en plastique, celle que j’avais tant écoutée, avec lui, il y a plus de quinze ans. Je sentais que le moment était venu d’en écrire une histoire. J’étais, dans d’autres textes, remontée beaucoup plus loin, jusqu’à l’enfance. C’était, à chaque fois, une nouvelle expérience. Bientôt, je serais prête à lui consacrer du temps, à plonger dans les souvenirs de mes moments avec lui.

Je me mettrais à taper sur le clavier de mon ordinateur avec deux doigts, bille en tête, buvant des boissons chaudes, tirant lentement sur de petits joints. J’avais recommencé à fumer, alors que je savais pertinemment que je n’en avais pas besoin pour écrire. Il me semblait que le haschisch me permettait de saisir plus précisément les émotions passées : une excuse comme une autre pour me mettre dans cet état de torpeur qui me faisait plaisir, tout simplement.

J’ai passé de longues soirées sur mon texte ; je cherchais à le peaufiner, à l’affiner, à le rendre le plus exact possible. Je suis allée à la médiathèque pour vérifier la date d’un événement important qui avait eu lieu la nuit de notre rencontre. J’ai écouté la vieille cassette en boucle, je m’en suis imprégnée jusqu’à la moelle.

J’ai feuilleté l’un de mes gros albums photos pour revoir sa belle petite gueule de garçon de vingt-cinq ans. Mon texte a fait trois pages. J’y racontais les circonstances de notre rencontre à Paris, puis la curieuse relation qui avait suivi. J’avais toujours gardé l’intime conviction que j’étais passée à côté de quelque chose, avec lui. J’avais des regrets, ils étaient toujours là.

Il m’arrivait d’utiliser, sur Minitel, un service de recherche des abonnés au téléphone sur la France entière. Un jour, par curiosité, j’avais tapé son nom et son prénom et j’avais obtenu une réponse. Il habitait une ville du Gard. À ma dernière recherche, j’avais trouvé, accolé à son nom, un prénom féminin et un autre nom de famille. Il ne vivait plus seul, apparemment : j’avais eu de ses nouvelles, en quelque sorte.

Je n’avais aucune raison de lui téléphoner, pour quoi faire ? Il habitait là-bas, si loin ; maintenant il avait une compagne… Il avait une vie amoureuse, j’en étais heureuse pour lui. Moi, je restais solitaire, dans un studio avec jardin, avec mes chats. J’étais souvent tombée amoureuse, mais mes relations restaient, la plupart du temps, sans lendemain. Je ne me donnais jamais vraiment les moyens pour que ça change. Je savais pourtant, qu’un jour ou l’autre, je devrais prendre les choses en main. Pour le moment, j’écrivais. C’était, selon moi, une étape nécessaire.

Dans les jours qui ont suivi, j’ai encore relu et corrigé mon texte plusieurs fois. Puis l’idée s’est imposée que je devrais lui envoyer, là-bas, dans le Sud. Peu importe qu’il soit en couple, maintenant. Je voulais simplement qu’il sache que j’avais pensé à lui ; je souhaitais qu’il retrouve, en me lisant, les souvenirs qu’il avait en commun avec moi : un clin d’œil à la vie, aux choses qui restent.

J’avais terminé mon texte par une question qui lui était directement posée, employant volontairement le “tu”. Il aurait peut-être envie de me répondre, je trouvais ça amusant. J’ai tapé son nom et son prénom sur le service du Minitel, pour avoir son adresse, dans le Gard. Il y avait une réponse, mais le lieu avait changé. C’était dans mon département, à une quarantaine de kilomètres à peine de chez moi. Ne figuraient ni le nom ni le prénom de sa compagne du Sud.
                       
J’ai noté son adresse, son téléphone. Le lendemain, en revenant d’un déplacement professionnel, j’ai fait un détour, en voiture, par la ville où il habitait. C’était une banlieue triste, désolée, toute proche de la ligne RER. J’ai rapidement trouvé sa rue,  je suis passée devant son numéro.

Je me suis demandée ce qu’il pouvait bien faire par ici. Qu’avait-il bien pu se passer pour qu’il se retrouve là, dans cette petite maison accolée à d’autres, au crépi gris et sale ? Il y avait quand même un petit jardin. Pourquoi avait-il quitté le Gard pour venir vivre dans cette banlieue sinistre ?

J’ai refait le tour du pâté de maisons pour venir me garer juste un peu avant et j’ai marché jusqu’à chez lui. Tous les volets étaient fermés, il semblait n’y avoir personne. Je voulais en avoir le cœur net, vérifier quelque chose sur la boîte aux lettres. Je me suis approchée.

J’ai lu son nom et son prénom, sur une étiquette jaune. Au-dessous, le même nom, et un prénom féminin. Un prénom arabe, comme le sien. Je n’ai pas su quoi penser. Il s’était marié ? Avec une autre ? L’une de ses sœurs habitait avec lui ? Il avait eu une fille ? Je restais dans l’expectative, il me faudrait savoir.

La prochaine étape consisterait à lui téléphoner. J’avais une bonne raison de le faire : nous étions presque voisins ! Je voulais le revoir, savoir ce qu’il avait gardé de sa beauté gracile, en atteignant la quarantaine. Les années avaient-elles renforcé son charme ou l’avaient-elles flétri ?

L’idée de me retrouver bientôt en face de lui me donnait le vertige. Mais c’était bien plus facile d’y penser que d’agir. Je me demandais s’il était bien raisonnable de recontacter un ancien petit ami plus de quinze ans après.

Je me décidais à l’appeler, oui ou non ? J’étais déjà allée trop loin pour reculer. Il me fallait savoir, je me devais d’aller au bout de ma démarche. C’était le prix à payer pour que je puisse, d’une façon ou d’une autre, tourner enfin la page.