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mercredi 20 janvier 2016

Les habits du dimanche


Ce soir-là, il s’était particulièrement bien habillé. Jean noir de marque, pull moutarde chiné, veste grise à fines rayures, chaussures de sport en cuir… Il voulait paraître à son avantage, il voulait être beau, il voulait séduire. En fin d’après-midi, en quittant son travail, il était allé chez le coiffeur et en était sorti métamorphosé. Un homme neuf, un autre homme.

Rentré chez lui, il s’était longuement douché, évitant de mouiller ses cheveux, légèrement hérissés, fixés avec du gel. Il avait tenu à ce que sa nuque soit passée à la tondeuse, les tempes, aussi. Il trouvait le changement parfaitement réussi.

Après la douche, une fois essuyé, il s’était copieusement arrosé de son eau de toilette du moment : « Les habits du dimanche », aux fragrances épicées, excitantes. En sous-vêtements devant le lavabo, il s’était rasé pour la deuxième fois de la journée : il voulait être impeccable, nickel, irréprochable.

S’observant dans le miroir de la salle de bains, son visage débarrassé de la mousse et tonifié à petits coups d’after-shave, il s’était trouvé beau, avec ses cheveux brun foncé, bien coupés, légèrement ondulés, avec son teint d’homme méditerranéen, pour rester dans le socialement correct, autrement dit sa jolie gueule d’Arabe, pour parler sans détours.

Des détours, il n’en avait pas pris avec Abdel, rencontré le week-end précédent dans un bar branché du Marais. Ils avaient commencé par discuter au comptoir, s’échangeant des regards qui en disaient bien plus qu’un long discours. Après plusieurs mojitos bien dosés, ils s’étaient retrouvés sur le trottoir, sans intention de se quitter.

Il avait proposé à Abdel de poursuivre la soirée chez lui. Son scooter était garé là, tout près, et il avait deux casques. Abdel, lui, était venu à pied, de République. « Je suis libre comme l’air, emmène-moi au Paradis ! » lui avait-il glissé à l’oreille, avant de monter à l’arrière du scooter et de passer ses bras forts et musclés autour de sa taille.

Ces prémices annonçaient une nuit d’amour haute en couleur, en sensations fortes ! Ils s’étaient donnés l’un à l’autre, sans retenue, le courant passant extraordinairement bien entre eux. C’était à la fois tendre et sauvage, la complicité était venue instantanément, une vive étincelle, un feu d’artifice du 14 juillet. Alors, Slimane avec Abdel ? Pourquoi pas ?

Abdel était parti au petit matin, ni l’un ni l’autre n’avait dormi ! Il devait passer à son domicile (une chambre sous les toits, petite mais bien aménagée) pour se doucher et se changer, endosser sa tenue de travail : un costume sombre et bien coupé, une chemise blanche sortant de chez le teinturier, une cravate impeccablement nouée, des chaussures bien cirées, à la semelle épaisse, souples et confortables.

Abdel était vigile dans la galerie commerciale de la Porte de Bagnolet et prenait son poste, ce samedi-là, à huit heures trente précises. On ne tolérait aucun retard. Il avait beau avoir fait de hautes et brillantes études en sciences économiques et sociales, il n’avait pas encore trouvé un emploi correspondant à ses compétences, avait-il confié à Slimane. Il enrageait.

« Je suis né en France, de parents français, d’un milieu modeste mais cultivé, ouvert sur le monde. Je suis allé à l’école publique, laïque et républicaine, dans la petite ville de province où nous habitions, mes parents, ma sœur et moi. J’ai toujours été un bon élève, au collège, au lycée, à la fac. J’ai été apprécié pour mon sérieux pendant mes stages en entreprise, on disait que je faisais du bon boulot. Mais maintenant, pour trouver un vrai job…

Je suis Français, je veux vivre et travailler en France, mais j’ai le tort de m’appeler Abdel Diakate et d’avoir la peau noire. On s’en fout que j’ai bac + 6, la seule chose qui se monnaye c’est ma carrure athlétique, mes quinze ans de judo et autres arts martiaux !

Je me donne encore un an pour trouver un poste en rapport avec mon niveau d’études, à Paris ou en province, en tout cas dans une grande ville… Sinon, peut-être que l’on voudra d’un nègre diplômé quelque part en Afrique, sur un continent ou sur un autre… Je vais bien finir par trouver une boîte moins dans les préjugés, le racisme, l’intolérance. Ça doit bien exister, non ? »

Slimane avait écouté avec émotion la tirade de son nouvel ami, il comprenait. Pour lui non plus les choses n’avaient pas toujours été faciles. Né dans le quartier des Bosquets, à Montfermeil, de parents algériens fraîchement débarqués de leur village, il avait passé une enfance relativement paisible entre l’école, le centre de loisirs, le stade de foot, la forêt de Bondy.

Il était l’aîné de la famille, viendraient bientôt deux sœurs, deux frères, une autre sœur. Son père et sa mère avaient appris le français de façon tout à fait correcte, mais ils parlaient et lisaient l’arabe à la maison. Ils pratiquaient l’Islam, c’étaient de bons musulmans, ils avaient transmis à leurs enfants la tolérance, l’amour du prochain, le respect des autres, les valeurs humaines.

Slimane avait commencé à souffrir au cours de son année de 4e, lorsqu’il avait pris conscience de son attirance pour les garçons, de son envie irrépressible d’aller vers ceux qui lui plaisaient, quitte à se prendre une veste ou pire, un poing dans la gueule, voire un lynchage en règle au retour du collège.

Après la 3e, il avait quitté la banlieue parisienne pour une école de formation aux métiers de la boulangerie-pâtisserie, loin de chez lui, de sa famille. Il aimait ça, il était doué, il avait obtenu avec succès tous ses diplômes et commencé à travailler dans de grandes villes du Sud. Il avait pu y mener une vie sexuelle et amoureuse plutôt épanouie, selon sa convenance.

Une opportunité avait fait monter Slimane à Paris il y a six mois, pour superviser l’ouverture de deux salons de thé spécialisés dans les séries télévisées, deux lieux centraux, bien situés, facilement accessibles en métro. Avec le job il avait eu aussi l’appartement, un 60 m2  dans le nouveau quartier du 13e arrondissement, des commerces à proximité et une vue imprenable sur la Seine, un sacré confort personnel.

Slimane Ben Bachir, 27 ans, coordinateur de l’ambitieux projet « Patty Séries », s’apprêtait à sortir pour revoir Abdel Diakate, rencontré la semaine dernière. Au-delà de leur entente physique, ils avaient des affinités, à n’en pas douter. Abdel lui avait parlé d’un café sympa, rue de Charonne, il l’attendrait là, pour vingt et une heures. 

Slimane démarra son scooter et confiant, souriant, se dirigea vers le quai de Bercy en direction de Bastille. Il avait hâte de revoir son amant. Il faisait étonnamment doux, en cette presque mi-novembre. Un temps à s’asseoir en terrasse, à boire des cocktails, à s’amuser, à profiter de la vie.

En hommage aux victimes innocentes des attentats du vendredi 13 novembre 2015 au Stade de France, à Paris rues Bichat et Alibert, rue de la Fontaine au Roi, rue de Charonne, boulevard Voltaire, au Bataclan.

Mes pensées vont aussi vers les personnes qui sont mortes récemment à Bruxelles (22 mars 2016) et à Nice (14 juillet 2016) seulement pour avoir eu le tort de se trouver là, au mauvais moment.

mercredi 13 janvier 2016

Noël aux Pays-Bas, fin d'année en Belgique


Amsterdam, Haarlem, Bruges, Bruxelles, 25 au 30 décembre 2015


Voilà, j’y étais. Le 25 décembre 2015, à onze heures du matin, je déposais mes bagages à mon hôtel, très facile à trouver à partir de la gare, puis je partais en balade en remontant Warmoesstraat, destination le petit café où j’aime bien aller quand j’arrive à Amsterdam. Place De Dam, Koninklijk Paleis, Raadhuisstraat, Singel, Herengracht…

Après, j’avais décidé d’aller à la Synagogue Portugaise, en suivant Singel et son marché aux fleurs, en traversant l’Amstel et ses superbes points de vue. Je m’étais renseignée : elle accueillait le public en ce jour de Noël et le musée de l’histoire juive, tout proche, aussi. Je savais largement comment passer mon vendredi après-midi.

J’apprends nombre de choses sur la religion juive au cours de mes visites grâce à l’audioguide, compris dans le prix du billet. Ainsi, dans cette synagogue, il n’y a pas une once d’électricité, seules les grandes fenêtres apportent de la lumière et un peu de chaleur ; on s’éclaire grâce aux bougies suspendues aux grands lustres, aux cierges dans les chandeliers.

Quand je sors du musée, il fait déjà presque nuit. J’en sais un peu plus encore sur l’extermination des Juifs quand les Nazis occupaient les Pays-Bas, j’apprends l’existence du camp de regroupement et de transit de Westerbork avec tous ses baraquements et ses quais parfaitement aménagés direction la mort, et de l’ancien théâtre Hollandsche Schouwburg où l’on a parqué les gens dans des conditions abominables. C’est maintenant un mémorial, je m’y rendrai le surlendemain.

Pas question d’aller tout de suite à l’hôtel, je m’offre une petite pause dans un café pris au hasard, avant d’aller sur Rembrandt Plein où il y a trop de monde pour moi, trop de chalets de Noël. Je continue sur Herengracht où je vois les premières sculptures lumineuses du Light Festival, l’une des autres raisons pour lesquelles je suis venue à Amsterdam, en plein hiver. J’en verrai plus le lendemain soir, je suivrai le parcours nocturne, m’enthousiasmant, ici et là, sur la beauté des œuvres de lumière.

Je marche tout au long de Haarlemerstraat, je regarde les vitrines artistiquement décorées, les façades aux céramiques ouvragées, je prends un canal « parallèle » que je connais déjà, Brouwersgracht, pour retourner vers le centre. Je ferai un tour dans le Quartier Chinois et dans le Quartier Rouge, à deux pas de mon hôtel, avant de monter dans ma chambre.

Ce fut une belle journée de Noël, très réussie, telle que je la voulais, ailleurs que seule chez moi, ailleurs qu’en famille. Et aux Pays-Bas, comme le Lendemain de Noël est aussi un jour férié, j’apprécierai le calme, le charme et la douceur de vivre d’Haarlem, où je me rendrai en train, à peine une demi-heure depuis Centraal Station.

J’aime prendre le train, j’aime voyager en train, arriver dans une gare, y prendre mes repères, découvrir une ville à partir de sa gare. Je serai de nouveau comblée en prenant le train pour Bruges, depuis Bruxelles, en marchant dans la gare jusqu’à la sortie, avec les mêmes émotions qu’en arrivant à Venise, l’été dernier.

Bruges, 28 décembre 2015, dix degrés au-dessus de zéro, soleil doré, vaporeux, rasant tout au long du jour, c’est sublime, forcément ! Minnewater, le Béguinage, les quatre moulins à vent, le Café Vlissinghe, la Place Jan van Eyck, le Beffroi, le Markt, ses calèches, ses baraques à frites, l’Église Notre-Dame, l’Hôpital Saint-Jean, le Quai du Rosaire, cet air de printemps…

Bruxelles, 29 décembre 2015, direction Place du Jeu-de-Balle, où je compte m’offrir un petit-déjeuner dans l’un ou l’autre de ses cafés typiques. Ce sera Chez Aline, au franc parler bruxellois, mélangeant le français et le flamand, avec tartines beurrées et fromage, deux cafés noirs. La célèbre Place du Jeu-de-Balle, quartier des puces et des antiquaires, à ciel ouvert, les objets posés par terre : Tintin y  achète une maquette de bateau, dans « Le Secret de la Licorne », tandis que les Dupont-Dupond tentent d’y arrêter des pickpockets.

Je me dirige vers le Palais de Justice, qu’on ne peut pas louper, vu sa taille très imposante et sa situation en hauteur. Je m’octroierai une visite libre, et gratuite, après le passage d’un portique sécurisé comme dans les aéroports. J’évoluerai dans les longs couloirs et les grands escaliers, je parcourrai des salles immenses, entreverrai les tribunaux, dans des senteurs de bois ciré et de vieilles pierres.

Je descends vers le Palais Royal, la Place des Musées, je prends des photos, je fais du tourisme. Prise par mon élan, je traverse le Parc de Bruxelles jusqu’à la Rue des Lois, je décide de la remonter jusqu’au Parc du Cinquantenaire et sa célèbre porte. Une bonne trotte ! 

Je traverserai le quartier européen, je verrai qu’à côté du Pavillon Horta se trouve la Grande Mosquée, je prendrai cette même Rue des Lois en sens inverse, jusqu’au café 1900 À la Mort Subite, où je m’offrirai une Kriek à la pression accompagnée de dés de fromage jeune… Une pause appréciée et bien méritée !

Il faut tout de même que j’aille sur la Grand-Place, que je me balade dans le centre historique ! Je passe par les Galeries Saint-Hubert, et là… J’en prends plein la vue, une fois de plus ! Tous ces joyaux architecturaux réunis ici-même ! Les festivités se préparent, pour le 31. Bien avant la Place de la Bourse, le Boulevard Anspach est fermé à tous véhicules à moteur, réservé aux piétons, aux cyclistes, aux animations de rue, jusque bien après la Place de Brouckère.

Le lendemain, j’irai à Jette, par le tram 51, pour visiter la maison où René Magritte a vécu, avec sa femme Georgette, de 1930 à 1954, rue Esseghem, 135. C’est très impressionnant de voir leur salon, leur chambre, la « salle à manger-atelier », la petite cuisine, la salle de bains, le Studio Dongo au fond du jardin, pour les « travaux imbéciles » (projets de publicités) et les réunions entre surréalistes…

Maintenant je vais vous raconter une histoire belge. La chambre où je loge, à l’hôtel, est très bien, rien à dire, le personnel d’accueil est courtois, sympathique. Là où ça pèche, c’est pour les chaînes reçues par satellite. Je n’ai pas la télé chez moi, mais quand je voyage, j’aime la regarder dans ma chambre d’hôtel, zappant d’un programme local à l’autre, prenant connaissance des informations, vite fait, sur BFM ou autre. Je n’ai ni smartphone, ni PC, ni tablette. Quand je pars, j’en profite pour me déconnecter d’Internet.

Eh bien là, des chaînes en allemand, en italien, quelques-unes en français, aucune en néerlandais, ni aucun programme belge. Ça alors ! Je manipule la télécommande pour trouver une solution, mais sans succès. Je regarde des redifs sur LCP, la chaîne parlementaire. Le lendemain, je demande au monsieur, à l’accueil,  si c’est « normal » de ne pas avoir les chaînes belges. Il me répond qu’effectivement il y a un problème de raccordement, que le patron doit voir ça.

Je sentais bien qu’il se passait quelque chose à Bruxelles, j’entendais tout de même beaucoup les sirènes de police, je voyais des militaires un peu partout, des pompiers, des agents de sécurité… Mais bon, je restais détendue, pas vraiment inquiète.

Le 30 décembre après-midi, la fête continuait de s’installer, dans le centre-ville, quand j’y suis passée, avant d’aller récupérer mes bagages à l’hôtel puis de marcher vers la gare Bruxelles-Midi pour prendre mon Thalys. Je n’ai été contrôlée ni au départ, ni à l’arrivée, Gare du Nord.

C’est en rentrant chez moi et en écoutant la radio que j’ai appris que toutes les manifestations du 31 décembre à Bruxelles avaient été annulées à cause des menaces d’attentats terroristes planant sur la ville, du niveau d’alerte très élevé.

J’eus ainsi rapidement des nouvelles fraîches de la Belgique à mon retour en France.

Albums photos :



dimanche 3 janvier 2016

Léa, vingt ans et demi


Tes vingt ans ont été fêtés en grande pompe le dimanche 20 septembre 2015 lors d’une mémorable partie de jardin ensoleillée, mais je t’avais déjà souhaité ton anniversaire le 21 juin, car j’avais décidé que tu étais née ce jour-là. Sur ton carnet de santé, ne figurait, pour ta date de naissance, que le mois, et l’année : juin 1995.

Le temps passant, avec les visites annuelles, en octobre, pour le rappel de tes vaccins, j’en suis venue à penser qu’il serait bon de fixer un « vrai » jour, pour ta venue au monde. Tous les ans, je me disais : « Encore un an ! » Tu battais tous les records ! J’ai choisi le 21 juin et à partir de ce moment, la Fête de la Musique est devenue aussi le jour de ton anniversaire.

Tout ce qui a contribué à ce que je t’adopte est encore douloureux aujourd’hui, même si ça fait vingt ans ; même si j’oublie complètement à des moments, ça revient, quand même. Ça fait aussi vingt ans que tu partages ma vie et ça c’est inestimable, c’est presque inconcevable, c’est si rare…

Tu poursuis tranquillement ton existence à mes côtés, fidèle, coriace, combative, tellement présente. Je ne peux t’en vouloir d’avoir pris la place des deux autres, ceux auxquels je tenais tant, les disparus ; ils étaient tellement complices, ils se sont sauvés ensemble. Un soir d’octobre, en 1995, je suis venue te chercher là-bas, je t’ai ramenée chez moi, l’espoir de retrouver les deux autres était éteint.

Tu étais si jeune encore, si joueuse, si facétieuse ! J’ai connu une période difficile, lors de ces premiers mois partagés avec toi. Je me suis arrêtée de travailler, pour cause de dépression, un gros chagrin d’amour qui a eu du mal à passer. J’ai quitté le village où j’avais mon travail et aussi mon domicile, t’emmenant avec moi, pour aller chez les uns chez les autres, mon père, ma mère, mon amie Myriam, mon frère et Sandrine…

Partout où j’allais ça ne se passait pas bien, ça ne pouvait pas bien se passer, une souffrance atroce me dévorait nuit et jour, je ne parvenais pas à y faire face. Les médicaments ne faisaient pas encore leur effet, j’avais des suées nocturnes, avec toutes ces pensées, tout ce chagrin, tous ces regrets de n’avoir pas su être à la hauteur dans cette histoire d’amour.

Voilà comment tu as débarqué dans ma vie. Je t’aurais peut-être prise, même si j’avais retrouvé les deux autres. Mais non, aucun signe, jamais. La famille s’est agrandie, au fil des ans. J’en ai pris un autre, parti sans revenir, et puis un autre encore, disparu lui aussi… À croire que tu voulais rester seule avec moi, que tu leur avais jeté un mauvais sort !

J’ai retenté l’expérience avec un autre, encore, et celui-là, il est resté, il s’est accroché. Il est toujours là aujourd’hui, lui aussi partage ma vie. Il fait sa vie, dehors, aussi. Tu ne l’as jamais vraiment apprécié, tu continues à lui montrer que tu ne l’aimes pas, quelles colères, parfois ! Il faut dire qu’il n’a jamais été sympa. Sur le qui-vive en permanence, jamais content, toujours un mauvais coup caché derrière une apparente gentillesse. Un caractériel. Il vaut mieux s’en méfier. Comme de la peste.

La petite dernière, c’est une vraie crème. Elle s’est imposée à notre univers, il ne pouvait pas en être autrement, elle voulait que je la choisisse, c’est ce que j’ai fait. Elle vous voyait, tous les deux, si heureux de vivre ! Vous êtes trois sous mon toit, dorénavant, et c’est très bien comme ça. Je vous aime, tous les trois. Et toi, tu franchis les années, les unes après les autres, tu m’étonnes d’être toujours là, d’être encore là, d’assumer ton grand âge.

Le 21 décembre 2015, tu as eu vingt ans et demi. J’ai tenu à te les souhaiter, c’est tellement extraordinaire ! Et puis on a remis ça, le 31, avec mes amis. Tu étais là, avec nous, et avec les deux autres. Tu as aimé le froid gras. La petite crème, elle, c’était la bûche au chocolat. Le caractériel était vautré sur le canapé.

Ce soir-là, on a porté un toast à ton incroyable longévité et j’ai été très fière de dire à mes amis : « Ce chat tigré, c’est Léa, elle a vingt ans et demi ».



À lire, sur ce blog, toutes mes Histoires courtes (ou plus longues) et les Bonheurs félins.

samedi 31 octobre 2015

Huit jours à Berlin


Séjour en Allemagne, 18 au 25 octobre 2015

Huit jours à Berlin, enfin pas exactement. Le dimanche, nous sommes arrivés tard le soir à l’aéroport de Tegel, mais nous avons eu une première approche de la capitale allemande en prenant le bus puis le métro pour nous rendre jusqu’à la station Rehberge. Nous avons été accueillis par notre hôte Andreas, dans son grand appartement de la Dublinerstrasse, après avoir monté les quatre étages avec nos valises.

Lundi, mardi et mercredi, nous nous sommes familiarisés avec les lignes de métro (U Bahn, S Bahn) et de tram, nous avons amorcé notre parcours touristique, d’un lieu à l’autre, d’un quartier à l’autre, établissant des connexions en consultant les plans de nos différents guides. Ensuite, direction Leipzig, par le train (à une heure de Berlin), où nous avons passé la soirée du mercredi, le jeudi tout entier et le vendredi matin.

De retour à la Hauptbhanhof (gare ferroviaire centrale berlinoise), nouvelles explorations des quartiers de la ville, nouvelles visites de monuments et de musées, nouvelles haltes dans des cafés agréables, calmes et confortables, où se reposer, où boire (thé, chocolat, café, jus de pomme à l’eau pétillante nommé apfelschorle) et où manger, du salé (pâtes, bagels, sandwichs saucisse…) du sucré (gaufres, cheesecakes, apfelstrudel...), où mettre en commun nos impressions sur ce que nous venions de voir.

Et nous en avons vu, des choses ! Tout, ou presque, à Berlin, provoque de l’émerveillement, de l’étonnement, des émotions, aussi. Tout est si grand, chargé d’histoire !

À chaque jour de nouveaux chocs esthétiques, de nouvelles prises de conscience, des interrogations, des échanges entre nous sur tous ces lieux de visite : la Porte de Brandebourg (Brandenburger Tor), le Reichstag, le Mémorial de l’Holocauste sur la Wilhemstrasse, la Potsdamerplatz et ses trois tours modernes gigantesques, le Sony Center, le Kulturforum avec, entre autres, la Philharmonie, la Galerie de Peintures (Gemäldegalerie) et sa fantastique collection (nous y avons passé quatre heures), l’Église du Souvenir, la Cathédrale et son dôme néobaroque, le Pergamon Museum sis dans l’île aux Musées (Museumsinsel), le Musée de l’Histoire allemande et sa spirale en verre, l’East Side Gallery et ses vestiges du Mur sur 1300 mètres peints par des artistes dès 1989, l’Alexanderplatz et le grand magasin où nous avons fait quelques achats, le Nikolaiviertel, quartier historique reconstruit par la RDA après la guerre, l’Hôtel de Ville Rouge (Rotes Rathaus), l’Église Saint-Nicolas (Nikolaikirche), la Tour de la Télévision (Fernshturm) où nous avons fini par monter pour une vue panoramique nocturne à plus de 203 mètres de haut, la gare de Hambourg (Hamburger Bahnhof) et ses installations saisissantes d’art contemporain, la Nouvelle Synagogue dans le Scheunenviertel ainsi que des ensembles remarquables d’immeubles avec rues et cours intérieures (Sophie Gips Höfe, Hackesche Höfe…), l’incontournable (si l’on peut dire) Check Point Charlie, les façades néo-Renaissance colorées du Kreuzberg, d’autres vestiges du Mur conservés en l’état (béton gris), une autre portion de la Wilhemstrasse où les Nazis avaient fait leur quartier général, la Topographie des Terrors, le Martin-Gropius-Bau (musée aux airs de riche palais italien de la Renaissance)…

Nous avions projeté de partir ensemble, avec Frédérique, et les choses se sont rapidement concrétisées avec la possibilité d’un échange d’appartement avec des Berlinois, la première semaine des vacances de la Toussaint (18 au 25 octobre 2015). Frédérique voyage essentiellement de cette façon, elle échange son appartement parisien avec des personnes de différents pays. Comme ça elle est allée, récemment, à Pékin, à Shanghai, à Amsterdam, en Suède…

L’échange avec Andreas et sa famille sera différé, ça se fait quelquefois, quand les dates ne peuvent coïncider. Andreas travaille cette semaine, par contre sa femme Bettina et ses deux filles sont parties en vacances, nous dormirons dans la grande chambre d’Ariane et de Valerie, il y a assez de place pour trois.

En effet, Clément, 19 ans, le fils de Frédérique, nous accompagne dans notre voyage. Nous avons les clés de l’appartement, nous nous déplaçons à notre guise, nous essayons de ne pas trop gêner Andreas dans sa vie quotidienne, surtout le matin, pour la salle de bains, où se trouvent aussi les WC.

En rentrant de Leipzig, vendredi en début d’après-midi, nous rencontrons Bettina, de retour de chez ses parents en compagnie de ses filles, avec laquelle nous discutons (en français, elle a été étudiante et jeune fille au pair à Paris durant plusieurs années) autour d’un thé ou d’un café. Nous aurons l’appartement entièrement pour nous le samedi et le dimanche, la petite famille part en week-end, ce qui tombe bien car Tiphaine, 22 ans, la fille de Frédérique, est revenue avec nous de Leipzig.

Alors, Leipzig ? Tiphaine y poursuit son double master à l’Université, elle a emménagé il y a trois semaines, elle vit en colocation avec trois autres personnes au dernier étage d’un bel immeuble des années 1930 dans la Holbeinstrasse, avec escaliers et rampes en bois, grandes fenêtres en verre décoré, portes d’appartement ouvragées…, dans le même style que celui que nous avons quitté à Berlin.

Après une bonne nuit réparatrice dans la nuit de mercredi à jeudi et un copieux petit-déjeuner aux allures de brunch dans la cuisine collective, Tiphaine joue le rôle de guide pour la visite du centre ville de Leipzig, après un agréable trajet en bus et en tramway.

Nous admirons les intérieurs somptueusement décorés de Thomaskirche (néo-gothique) où Jean-Sébastien Bach jouait et composait, et de Nikolaikirche (néobaroque) aux tendres couleurs pastel. Nous nous promenons dans différents passages couverts très élégants, aux grandes verrières, nous voyons l’Université où Tiphaine suit ses cours, tout en verre bleuté, mêlant l’ancien et le moderne.

Nous sommes impressionnés par l’imposant Monument de la Bataille des Nations (Völkerschlacht Denkmal) achevé en 1903, mémorial de la sanglante et meurtrière bataille de Leipzig (1803) où l’armée de Napoléon a perdu… Le soir, dîner traditionnel copieux dans l’immense cave peinte et voûtée du Auerbachs Keller, où plane toujours l’ombre de Faust.

Si je n’ai vu qu’un seul chat (noir) allemand au cours de mon séjour, j’ai déniché dans de nombreux endroits des représentations félines que je me suis fait un plaisir de photographier.

D’autres animaux sont très présents à Berlin : l’ours et l’aigle comme emblèmes, les corneilles facétieuses grises et noires bien vivantes… Des chiens, aussi, et des chevaux.

Le petit bonhomme rouge ou vert (et même orange !) qui s’allume aux passages piéton (en ex-Allemagne de l’Est mais pas seulement) a attiré mon attention, il est bien plus drôle que le bonhomme classique. L’Ampelmann (c’est son nom) est devenu une véritable institution, et un produit marketing décliné à vraiment toutes les sauces dans les boutiques qui lui sont dédiées. C’est ingénieux, ceci dit.

Nous avons à plusieurs occasions longé la Spree, de jour, de nuit, par temps gris, pluvieux ou ensoleillé, y avons vu passer des bateaux. Nous avons souvent regardé le plan de Berlin pour savoir si nous étions dans l’ex-partie Ouest ou dans l’ex-Allemagne de l’Est, pour prendre des repères, pour savoir où se trouvait exactement le Mur, construit en 1961, détruit en 1989…

La semaine fut bien remplie, pleine de franche camaraderie, pittoresque, tonique, culturelle, gastronomique, riche en humour, en curiosité et en bonne humeur… Voyager à plusieurs, ce peut être vraiment sympa.

Merci, Frédérique, Clément, Tiphaine !

Merci aussi, Andreas, Bettina, Ariane, Valerie ! Au plaisir de vous revoir à Paris ! Tschüss !

À mon retour, je réécoute Nina Hagen et la BOF des « Ailes du Désir ». « Demain Berlin » de Guerre Froide, aussi, tiens : un très bon son avec une image fixe pour ce lien-ci, une version K7 d’époque avec un diaporama évocateur pour celui-là.

Je vais sûrement lire « Ombres berlinoises – Voyage dans une autre Allemagne » d’Emmanuel Terray, dont Frédérique a fait son livre de chevet tout au long du séjour. Il y a aussi « Seul dans Berlin » de Hans Fallada, « Le tambour » de Günter Grass, les premiers films de Wim Wenders, ceux de Murnau, Fritz Lang, Robert Wiene, Fassbinder…

Pour moi, Berlin, ce serait un assemblage hétéroclite d’architecture ancienne et moderne, de styles « néo » les plus divers, de constructions d’après-guerre, de bâtiments contemporains avec toutes ces façades vitrées et ces tours de verre, ces dômes et ces spirales.

Des grues dressées partout, des travaux colossaux, des terrains vagues encore, de vastes chantiers, des immeubles à l’abandon, des ruines ici et là… Et l’Histoire de la ville, présente à tout moment, par les vestiges du Mur, déjà, mais aussi dans chacune de ses rues : des rappels incessants à la Mémoire, à tous ces faits extrêmes, ne jamais oublier.


Au cours de son séjour de trois semaines en Chine avec sa mère et son frère en juillet 2014, Tiphaine a tenu un blog tous les jours et posté une quantité incroyable de photos. Un témoignage précieux et captivant à découvrir ici :

15 juin 2016

De fil en aiguille, plongée actuellement dans "Ombres berlinoises" d'Emmanuel Terray (Frédérique le lisait lors de notre séjour en Allemagne et elle me l'a prêté par la suite), je fais des recherches sur le Web pour visualiser les endroits dont parle l'auteur, comme il les a vus lors de son séjour à Berlin après la chute du Mur, au début des années 90.

De fil en aiguille, recherchant des photos du Palais de la République tel qu'il était au temps de la RDA (puisqu'il a été détruit ensuite), puis des images du Château des Kaisers (détruit en 1950 pour y construire le Palais de la République), je tombe sur celles du nouveau Château, celui du 21e siècle encore en travaux, phénix renaissant de ses cendres à l'endroit même où il avait été érigé. 

Je l'avais vu de loin, en traversant l'île aux Musées avec Frédérique, mais je n'avais pas fait le rapprochement avec cette polémique (on aurait dû conserver le Palais de la République et le classer monument historique), ce qu'Emmanuel Terray nomme, dans son ouvrage : "Le duel du Château et du Palais". Étonnant, non ?

De fil en aiguille, je tombe sur ce récit de voyage d'une famille française à Berlin, en 1979, accompagné de photos prises à l'Ouest mais aussi à l'Est.

À voir expressément :
http://il-me-souvient.over-blog.com/article-24831732.html

vendredi 30 octobre 2015

Le retour


Notre avion vient de se poser à Roissy, les passagers ont applaudi le pilote. Nous avons survolé l’Île-de-France un long moment avant d’atterrir, le ciel était dégagé, c’était joli. On voyait parfaitement les méandres de la Seine, les agglomérations, les champs, les espaces verts…

Je ne prends pas souvent l’avion : c’est pour moi un émerveillement, de voir la terre d’aussi haut ! Avec la distance, elle paraît un peu irréelle. On ne voit rien bouger, en bas, on se croirait au-dessus d’une immense photographie. Tout y est minuscule, miniaturisé…

J’avais éprouvé un peu les mêmes sensations, une fois, au sommet de la Tour Eiffel. Vu de haut le monde semble fragile, si vulnérable… C’est bien de pouvoir prendre du recul, de temps en temps ! L’altitude est un excellent moyen pour faire le point. Les voyages à l’étranger le permettent encore bien plus.

Je m’aventure peu en dehors des frontières. La Roumanie est le pays le plus lointain où je sois allée. J’en reviens juste, après un séjour de dix jours… J’ai vécu à l’heure roumaine avec des gens modestes, mais cultivés. J’ai beaucoup apprécié les discussions avec Juliana, jeune professeur de français passionnée, très ouverte.

Le hasard (mais l’est-ce vraiment ?) a fait que je fus accueillie dans une famille monoparentale : un père et sa grande fille, Mirela, étudiante à l’École Normale de Târgoviste. Elle parlait très bien le français. Elle m’a dit que sa mère était partie vivre en Espagne, toute une année, pour travailler. Elle reviendrait avec un beau paquet d’argent, de quoi améliorer le quotidien dans ce pays aux salaires extrêmement bas…

Je n’ai pas été dépaysée par leur mode de vie déstructuré, chacun vaquant à ses occupations, ne se retrouvant qu’au moment des repas du soir. Sans la mère, il n’y a pas de vraie vie de famille, j’en sais quelque chose. J’aurais préféré me trouver dans une famille roumaine plus traditionnelle, avec enfants et parents réunis, les repas pris ensemble autour d’une grande table bien garnie… Ça m’aurait  changé, vraiment. Là n’est pas l’essentiel, toutefois. "Ce n’est pas significatif", comme ils disent là-bas…

J’ai décidé de prendre un taxi. Ce sera plus rapide que par les transports en commun. Je suis si pressée de te retrouver, maintenant ! Ça va être une sacrée fête ! Je dois d’abord partir en quête d’un chariot, récupérer mes sacs, marcher jusqu’à la sortie, dire au revoir à mes compagnes de voyage… Nous étions six étudiantes de l’IUFM avec Isabelle, notre professeur de musique, à vivre l’aventure : un échange professionnel et culturel avec l’École Normale de Târgoviste. Une occasion unique de partir en voyage, à moindres frais.

Pendant les préparatifs, je me suis intéressée d’un peu plus près à ce pays de l’Est qui redécouvrait la démocratie, après un lourd passé dictatorial. En décembre 1989, j’avais suivi les événements révolutionnaires qui avaient conduit à l’arrestation du couple Ceausescu, à Târgoviste, justement. J’étais restée marquée par les images crues de leur exécution, vieillards déchus, terrorisés, abattus comme des bêtes, tombant sur le sol sale, devant toutes les télés du monde.

Mon voyage m’a permis de me faire une idée plus positive sur ce pays en plein changement, soucieux de s’aligner sur l’Europe. J’ai rencontré des gens volontaires, dynamiques, optimistes, courageux. J’ai découvert un patrimoine culturel, historique, riche et varié… Il va me falloir un peu de temps pour tout intégrer, j’ai fait tant de choses, visité tant d’endroits, rencontré tant de gens !

Nous voilà début juin 1998 et je suis de retour, déjà. Je ne me rends pas tout à fait compte que je suis en France, j’ai l’impression que tout le monde parle roumain, autour de moi. Je m’attends presque à voir surgir une horde de chiens vagabonds, des carrioles en bois tirées par des chevaux, des voitures uniformes, sobres, rudimentaires… Non.

Le seul chien que je vois ici est tenu en laisse par un imposant militaire, mitraillette en bandoulière, rangers montant presque jusqu’aux genoux… Pas un seul attelage, mais des véhicules de toutes les couleurs, de toutes les formes, de toutes les tailles, de toutes les marques… La circulation est dense, bruyante : j’avais oublié le stress de la région parisienne, tiens…

Je fais la queue pour le taxi avec Isabelle, le groupe s’est disloqué après un long moment d’embrassades. Ça y est, c’est vraiment fini… À mon tour : le chauffeur m’aide à mettre mes sacs dans le coffre, je monte dans la voiture, je dis au revoir à Isabelle en agitant la main, le mec n’est pas sympa, il râle déjà, ça ne l’arrange pas de faire cette course mais il va la faire quand même, puisque c’est son métier…

"Si je vous dérange vous le dites, hein, je descends. Ne faites aucun effort, surtout, on voit que vous avez plaisir à travailler. Ne me pourrissez pas la vie avec votre mauvaise humeur, je viens d’un pays où les gens ont souffert, bien plus qu’ici ; pourtant ils sont souriants, aimables, agréables, et ce à tout moment de la journée. "

"Conduisez-moi à destination, sans faire d’imprudence, c’est tout ce que je vous demande. Et ne comptez pas sur moi pour vous faire la conversation ou pour écouter vos lamentations sur vos conditions de travail ou autres." Bien évidemment, je ne lui dis pas un mot de ce que je pense. Je me tasse bien au fond du siège en velours sombre et je regarde le paysage défiler, derrière la vitre fumée.

J’ai l’impression de rouler dans une région que je ne connais pas. Ce qui m’était familier m’apparaît changé, transformé, différent. Comme si mon voyage n’était pas fini, que j’étais encore à l’affût de nouveaux paysages, de décors étonnants, sous le soleil éclatant de la Roumanie. Ça a passé trop vite !

Mon année à l’IUFM est presque terminée, maintenant. Encore quelques travaux à rendre, quelques cours à suivre, et puis ce sera les grandes vacances. J’en aurai bien profité, quand même ! À la rentrée de septembre, je serai nommée professeur des Écoles.

Je souris à la perspective, si proche, si évidente, de te serrer dans mes bras. Je n’ai pas eu trop le temps de penser à toi ! Les journées ont été longues et bien remplies, le programme chargé, peu de moments de répit, pas beaucoup de sommeil… Mon esprit était sollicité, du matin au soir. Mais ça m’a fait du bien ! Au quotidien, je vis un peu trop repliée sur moi-même, non ?

Je vais en avoir, des choses, à raconter ! J’ai pris plein de photos : j’ai déjà fait développer deux pellicules sur place, en double, pour les donner à Maria et son mari Nicolae. Elle, directrice de l’École Normale, lui, conseiller culturel. Ils ont été les organisateurs dynamiques de notre séjour en Roumanie. Ils en avaient prévu, des choses, pour nous ! Il y en a eu des visites, des excursions, des concerts, des réceptions, des conférences ! J’ai pris des notes sur un petit cahier : mes impressions de voyage, au jour le jour.

Nous avons rencontré les professeurs de l’École Normale, qui nous ont accueillies dans leurs classes d’application. Là-bas, les élèves viennent en uniforme. Ils sont très calmes, disciplinés. Je les ai trouvés presque trop dociles, un peu éteints. Nous avons assisté à des concerts de styles variés, à des répétitions d’élèves : musique folklorique, chants populaires, musique classique, chants religieux, ensemble choral… Nous avons été invitées à une représentation de la Norma de Bellini à l’Opéra National de Bucarest !

Maria et Nicolae nous ont baladées, en minibus, dans les montagnes des Carpates. Nous avons visité des châteaux magnifiques, artistiquement décorés, des églises orthodoxes aux fresques ouvragées, des monastères aux parfums mystérieux, aux ambiances feutrées, méditatives… Nous avons fait de sacrés banquets, aussi ;  avec la Tuica, l’alcool roumain, nous en avons eu, des délires et des fous rires !

Hier soir, j’ai participé à une petite fête dans les ruines de la Cour Princière, à Târgoviste. Nombre de jeunes étudiants et étudiantes de l’École Normale se trouvaient là. Leur professeur de musique est venu avec sa guitare, il a accompagné les chants, d’abord traditionnels, puis plus contemporains : Simon and Garfunkel, Bob Dylan, The Beatles… Nous avons passé de belles et longues heures à savourer nos derniers instants ensemble, à rire, à chanter… J’ai pris là mes dernières photos, avant que l’obscurité ne devienne trop importante. Nous sommes restés jusque tard dans la nuit.

Ce matin, lever aux aurores, voiture jusqu’au petit aéroport de Bucarest. Défilé ininterrompu, sur la route, dans les deux sens, de chevaux attelés. Arrivée dans la capitale, vue sur ces constructions imposantes, écrasantes, démesurées. Des bâtiments grandiloquents qui témoignent d’une histoire douloureuse, odieusement répressive…

Nos hôtes étaient confiants dans l’avenir, pourtant ; ils avaient foi en leur pays malgré sa grande pauvreté économique. Ils étaient tellement fiers de leur culture, de leur histoire ! Je me suis enrichie, à leur contact. Ils m’ont fait (re)découvrir des artistes roumains comme Eugen Ionesco, Constantin Brâncusi, Mircea Eliade, George Enesco…

Enregistrement des bagages, adieux émus dans le hall, passage à la douane, embarquement, décollage, trois heures d’avion, le taxi… Me voilà. Le chauffeur, toujours aussi grognon, me fait payer une somme exorbitante que je règle sans sourciller ; il débarque mes bagages et repart, à peine un au revoir… Mes pensées sont ailleurs.

Je sors les clés de la poche de mon blouson, je tourne le verrou, j’ouvre la porte, j’entre, je pose mes sacs, je me mets à te chercher partout et je ne te vois pas.

Tu dois être dehors, par le beau temps qu’il fait ! J’ouvre la porte-fenêtre en grand, je scrute le jardin paré d’herbes folles et de fleurs multicolores ; je t’appelle doucement d’abord et puis un peu plus fort, mon coeur bat vite…

Mes dix jours d’absence, qu’est-ce que ça représente, pour toi ? Je renouvelle mon appel, presque inquiète. Te voilà enfin ! Tu arrives, sans te presser, de derrière la haie, je viens vers toi, tu accours, maintenant !

Je me baisse pour t’accueillir, bras ouverts, mains tendues vers ton petit corps souple au pelage noir et blanc, vers ta petite truffe rose, humide, offerte. Tu lèves vers moi tes belles prunelles vertes, je te souris.

J’entends déjà ton ronronnement sonore, tu pousses des petits soupirs en te frottant sur mes jambes nues. Je t’ai retrouvé ! La voisine t’a bien nourri, je vois, tu n’as manqué de rien ! Les chats de Roumanie ne sont  pas si gras !

Je m’assois dans l’herbe haute avec toi dans mes bras, je te caresse, je t’écoute me raconter ce que tu as fait pendant mon absence. Je suis heureuse, je suis rentrée, je suis chez moi.

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