lundi 26 octobre 2015

Les objets


De sa vie d'avant, il n'avait gardé que bien peu de choses. Le reste, on le lui avait pris, on le lui avait volé ; il l'avait vendu, il l'avait donné, il l'avait jeté ; il l'avait abandonné sur le trottoir.

Plus il était allé loin dans la dégringolade, plus il avait perdu ce sentiment d'appartenance vis-à-vis des objets. Contraint, forcé, au pied du mur, il avait bien été obligé de lâcher du lest.

Maintenant, du "matériel", il ne lui restait rien ou presque, si peu. Où était l'essentiel ? Dans ses bons jours, il se disait qu'en perdant tout, il avait gagné au moins une chose : la liberté.

Il se sentait libre comme l'air, comme il ne l'avait jamais été. Mais l'air, ces derniers temps, se faisait froid et rendait ses nuits pénibles, plus difficiles.

Il fixa un à un ses objets, les derniers qui lui restaient, ceux qu'on ne lui enlèverait pour rien au monde, qu'il garderait toujours avec lui. Il les avait étalés sur son duvet, comme chaque soir avant de s'endormir, ou de se reposer, au moins.

Ces objets le réconfortaient, lui donnaient la sensation d'être quelqu'un, d'avoir eu une vie d'homme. Une vraie vie. Du moins, la vie d'avant, quand tout allait bien, ou semblait aller bien. Une vie acceptable, socialement parlant.

Étaient réunis là, sous ses yeux, quelques vestiges de son existence :

- un vieil agenda d'une année canonique, la dernière où il avait eu un emploi "à responsabilités",

- un stylo à bille presque vide, il ne savait plus pourquoi il tenait tant à le conserver,

- un foulard qui avait appartenu à sa femme, quand elle était encore amoureuse de lui, avant qu'elle s'en aille, qu'elle disparaisse sans laisser d'adresse,

- une petite maquette de bateau à voiles qu'il avait assemblée et peinte, enfant, avec son père,

- cette lunette d'astronomie qui lui venait de son grand-père, avec lequel il avait appris à décoder les mystères du ciel.

Le goût de dormir à la belle étoile lui venait de là, de son enfance, de ses vacances chez ses grands-parents, au grand air, à la campagne ; de ces nuits claires où il observait la voûte céleste, où il contemplait la voie lactée avec émerveillement.

Il avait été un petit garçon sage, curieux de tout, cherchant à faire plaisir, appréciant la compagnie des adultes, aimant lire, dessiner, fabriquer, construire, inventer, rêver.

Dans sa jeunesse, il avait beaucoup voyagé. Dès qu'il pouvait, quand il avait suffisamment de sous en poche, il partait à l'aventure, à la découverte du monde, avec son sac à dos et sa tente canadienne.

Il ne s'était jamais séparé de son matériel de camping. Il avait bien failli s'en débarrasser quand il avait déménagé pour aller habiter ce joli pavillon qu'ils s'étaient fait construire, lui et sa femme. Puis il s'était dit qu'il s'en resservirait peut-être un jour ; ça ne coûtait rien de tout garder, il y avait de la place dans le grenier ! Il avait bien fait.

C'est sous sa vieille toile de tente, résistante, imperméable, juste un peu rafistolée, qu'il dormait aujourd'hui ; c'est dans ce sac à dos, solide et confortable, qu'il transportait ses maigres affaires.

Il était loin derrière, le temps des vacances et des grands voyages ! À la fin de l'automne, après les dernières vendanges, son périple s'était—pour le moment­—arrêté ici : sur cette pelouse, en pleine ville, avec d'autres compagnons d'infortune, piètres campeurs, comme lui.

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