mercredi 22 juillet 2015

En boucle 2


En boucle 2

Nuits Curieuses : à chacun sa nuit, à chacun sa vie, à chacun ses rêves. Soif d’expression maintenant, envie de raconter. Allumer mon ordinateur. Taper les mots, tels qu’ils me viennent. Commencer par le début.

Mercredi 28 septembre 2005. Quinze heures. De retour du salon de coiffure, j’interroge anxieusement le grand miroir mural de mon studio. Pâle soleil, à l’extérieur. L’automne, déjà. Je souris au reflet, plutôt flatteur, qui se dessine dans le cadre en bois clair.

Cheveux blonds coupés courts, bien coiffés pour une fois, peau légèrement hâlée, reliquat de l’été… Yeux bleus grisés, traits fins et lisses, tee-shirt noir, gilet noir, pantalon noir… Je m’inspecte, je m’examine, je me détaille.

Renvoi de mon image, regard critique. J’ai changé, mais je prends soin de moi : encore potable, acceptable. Désirable ? Baisable ? Éventualité, domaine du possible. Être de chair, de sang, sensible. Perplexité face à mon âge : âge mûr, âge moyen, certain âge…

J'ai eu quarante-deux ans il y a huit jours. Dans le miroir, un visage encore juvénile, peu marqué, pas trop altéré, ni affaissé… Temps compté, à rebours. Association d'idées : le groupe new wave Altered Images et son "Happy Birthday". La chanson du moment, de circonstance. Accepter de vieillir, s’y faire, ou alors…

Pour le moment, je suis en pleine forme, physique et psychique. Mon corps est en parfait état de marche : modelé, musclé, tonifié par la pratique d’activités sportives régulières. Performant, résistant, à toute épreuve. C’est du gâchis que de ne pas pouvoir l’utiliser au bout de ses possibilités !

L’activité sexuelle me fait terriblement défaut. Pourtant, j’ai du désir pour l’autre, je me sens disponible. Mais le passage à l'acte est loin d'être facile. Rencontres frustrantes, décevantes, inabouties. Inexistantes ces derniers temps.

Je ne fais sans doute pas ce qu’il faut pour dénicher l’oiseau rare. Timidité excessive, peur de déplaire avant même d’avoir essayé… Ne sachant plus user de mon charme. Avant, quand j’étais plus jeune… Aujourd’hui, j’ai perdu le goût de jouer et de séduire.

Les choses seraient plus simples si on m'abordait : c’est rassurant, de savoir, d’entrée, qu’on plaît… On n’a rien à faire, juste se laisser aller. Mais ça ne m’arrive plus depuis des années, alors je peux toujours rêver ! En attendant, je me contente d’une sexualité personnelle, mécanique, expéditive. Mono plaisir.

Aucune histoire de coeur, de corps ou d’esprit. Incapable d'aimer. Les affaires au point mort, loser en amour… depuis toujours. Je connais pourtant mieux que personne les points positifs à être célibataire ! La vie quotidienne en duo peut rapidement devenir un enfer : j'en ai eu un bref aperçu et j'ai fui à toutes jambes. Là au moins, je sais à quoi m'en tenir. La vie en solitaire n'est pas pour me déplaire. Je suis libre. C'est le prix à payer. Pour respirer.

L’amour, le sexe, les sentiments me manquent fort, tout de même. Alors… Accepter les compromis, et tout ira bien ? Faire avec ce que j’ai, mais le faire, coûte que coûte. J’ai assez attendu ! Je m’y mets sérieusement, cette fois-ci. On n’a qu’une vie, pas vrai ? À tant chercher l’âme soeur, je vais finir par la trouver !

Je dois donner de ma personne, être capable de m’engager. Lascivement, je salive. J’envoie à mon double un clin d’oeil aguicheur. En retour, il m’adresse une moue suggestive, gourmande, coquine. Face cachée dévoilée, une toute petite seconde.

Un gimmick familier : l’annonce d’un message. Autre façon de communiquer. Ludique, sympathique. Je saisis mon portable. Bientôt ces mots s’affichent : "Festival Temps d’Images + Nuits Curieuses à la Ferme du Buisson ce vendredi 30, ça promet ! Tu viens ?"

L’auteur n’est pas identifiable, n’a pas voulu s’identifier, a oublié ? Je cherche, dans mes proches, qui me connaît suffisamment pour me faire ce genre de proposition. Un homme, une femme ? Cela m’intrigue ! J’aime les énigmes, ces petits riens inattendus.

Je réponds aussi sec : "OK pour vendredi. RV sur place, 19 h." À qui ai-je répondu ? Va-t-il/elle me rappeler ? De toute façon, j’avais décidé d’y aller, à cette soirée d’ouverture ! Billet en poche, depuis début septembre. Prix dérisoire : la culture accessible, ouverte, possible. Voir des spectacles d’avant-garde, développer son esprit critique, se confronter à des idées nouvelles, avoir le droit d’aimer, de détester, sans que ça fasse trop mal au porte-monnaie…

À la Ferme du Buisson, refus de l’élitisme et place à l’éclectisme. Je fréquente ce lieu de plus en plus souvent : il me plaît, j’aime ce qui s’y passe. Il y souffle un doux vent de folie, il s’y trame de drôles de choses, toujours très surprenantes.

Au programme de ce Temps d’Images : installations interactives, théâtre, danse, musique, vidéo, numérique, informatique, cinéma, concerts, lectures, poésie, créations, chantiers, performances…

Tous les lieux investis : Abreuvoir, Caravansérail, Centre d’Art, Cinéma, Écuries, Grenier, Hall, Halle, Studio, Théâtre… De l’inédit, de quoi s‘aérer les neurones, goûter à une culture résolument contemporaine, au coeur des nouvelles technologies ! Un savoureux mélange, des spectacles hors du commun, un fourmillement d’idées.

Nuits Curieuses, nuits fameuses, nuits raffinées. S’y risquer, solliciter ses sens, tester ses limites. Parcours à la carte, exploration intime, au gré des envies, jusque tard dans la nuit… J’avais beaucoup aimé ce principe, l’an dernier. J’y retourne donc… les yeux fermés !

La perspective, inespérée, de sortir à deux : une excellente motivation, une énergie supplémentaire. Curiosité : qui m’a écrit ? Qui me sollicite, qui souhaite ma présence, qui pense à moi, qui veut de moi ? Je suis sceptique. J’hésite entre plusieurs personnes. Je ne les appelle pas. Qui vivra verra.

J’accorde encore un peu d’attention à ma personne, dans le miroir. Que renvoie-t-elle ? À moi, aux autres ? Qu'est-ce qui cloche ? Ce que l'âge fait à mon visage n'arrange rien : il amplifie négativement ma perception des choses. Triste figure : je me fuis, je me cherche, je me traque. Quête narcissique jamais finie, non satisfaite. La réponse par le numérique ?

Gloire aux écrans, petits ou grands : pixels, plasma, cristaux liquides. Prendre la pose, se mettre en scène, se regarder. Simultané, ou différé. Jouer avec les couleurs, le contraste, la luminosité, les effets… Toutes ces images, qui échappent au contrôle : miroirs aux alouettes ? J'envisage pourtant sérieusement l’achat d’un matériel informatique et numérique approprié.

Vendredi 30 septembre 2005, dix-huit heures quarante minutes. Embouteillages monstres sur l'A4 : je n'aurais pas dû passer par là, je vais finir par être en retard. Mon téléphone peut vibrer à tout moment : il fait son nid, bien au chaud, sur mes cuisses. Jusqu'à présent, personne n'a appelé. Je reste résolument optimiste.

Avec le portable, tout se fait dans l'instant, pas besoin d'anticiper, de fixer les choses à l'avance. On me téléphonera au moment voulu. Une voix me demandera : "Je suis là, tu es où ?" Je répondrai : "Ici !" et, reconnaissant la voix : "C’est toi ?" On se retrouvera, qui que tu sois, et j’aurai le sourire aux lèvres, piaffant d’impatience à l’idée de te retrouver, mon inconnu(e) qui me connaît ! J’anticipe la joie de la rencontre.

Je réussis à quitter l'autoroute et je prends les chemins de traverse. Villes nouvelles décrépites, mornes et grises. Ça y est, j'y suis presque ! Dans un virage pris un peu vite, mon portable tombe, à mes pieds, sur le plancher. J'ai peur de l'écraser ! Je me gare et le récupère, fébrile : mais c'est qu'il vibre, l'animal !

Ironie du sort : un appel en absence, mais pas de message. Un numéro de portable, non identifié, non répertorié dans mon carnet d'adresses, dix chiffres à composer, à rappeler d'urgence, un appui sur une touche, hop ! État d’excitation extrême, je vais savoir le fin mot de l’histoire…

Ça décroche, je dis : "Allo, je viens d’arriver à la Ferme, et toi, tu es où ?" Ce qui est important c’est que quelqu’un m’attende, là, maintenant, tout près… C’est sûr, on va passer un bon moment ensemble.


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