mardi 28 juillet 2015

Clara


Ce matin-là, Clara m'a dit qu'on partait en promenade.

J'étais aux anges !

Elle s'était habillée chaudement, s'enveloppant de laine et de tissu : un pull à col roulé en cachemire bleu électrique, une jupe grise, ample et épaisse qui lui arrivait aux genoux, de gros collants et des chaussettes rayées orange et jaune, son manteau noir, son bonnet péruvien multicolore, ses gants assortis à sa longue écharpe, d'un rouge éclatant.

Elle avait mis aux pieds ses grosses chaussures de marche couvertes de terre séchée. L'ensemble de sa tenue lui donnait une allure peu banale. Clara était quelqu'un de peu banal.

Nous allions nous en donner à cœur joie, je trépignais déjà ! Clara chantonnait tout en se regardant dans le miroir de l'entrée, elle coiffait délicatement avec les doigts sa chevelure rousse et frisée, tout emmêlée.

Elle me prenait à témoin sur des vers d'Aragon, affirmant qu'ils étaient magnifiés par Ferrat :

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre, que serais-je sans toi qu'un cœur au bois dormant, que cette heure arrêtée au cadran de la montre, que serais-je sans toi que ce balbutiement.

Clara me souriait, elle était de bonne humeur, comme toujours.

Nous sommes sortis de la maison, il faisait froid et brumeux, le jour se levait à peine. Nous avons suivi le chemin habituel dans les rues de la ville puis le long de la rivière, en direction du parc.

Tout avait gelé !

Les flaques s'étaient transformées en miroir, une fine couche de givre recouvrait les trottoirs, peut-être même avait-il un peu neigé…

Attention aux glissades !

Les gens nous regardaient, se retournaient sur notre passage, ce n'était pas méchant, non ! Plutôt de l'étonnement, de la curiosité, des sourires amusés. Il faut dire que nous formions, tous les deux, un bien bel équipage !

Je reniflais ici des odeurs connues, là des odeurs nouvelles, ça me faisait du bien un peu d'exercice, j'avais tendance à m'empâter, ces derniers temps. J'attendais avec impatience le moment où Clara me laisserait toute liberté de mouvement, où je pourrais aller et venir à ma guise.

Je partirais en courant, le nez au vent, et j'irais loin, très loin, jusqu'à ce qu'elle ne me voie plus. Puis je reviendrais vers elle à petits pas hautains, l'air de rien, comme si je ne la connaissais pas. Aurait-elle envie de jouer avec moi ?

J'aime tant jouer avec Clara !

Nous étions à l'entrée du parc, oui c'était bien l'endroit, blanc, gelé, désert : là-bas la rivière et sa plage de sable, la grande pelouse, les jeux pour les enfants, la forêt, les étangs, tous ces chemins s'offrant à nous… Lequel Clara allait-elle prendre aujourd'hui ? Était-elle suffisamment en forme pour le grand circuit ?

Moi, j'étais d'accord pour tout !

Elle prit à droite, vers les bois et les marécages, par les sentiers sinueux, les petits ponts à traverser. La nature était silencieuse, tout endormie, figée dans l'air glacial. En dehors de la ville, le froid se faisait encore plus ressentir. Un léger nuage se formait autour de nos têtes, tandis que nous respirions. 

Comme c'était drôle !

Le brouillard planait par ici, très dense. Il faisait sombre, les ramures noires et dénudées avaient perdu leurs contours. C'était flou, peuplé de créatures fantastiques, de monstres aux doigts crochus, enfin c'est ce que Clara me racontait, moi je ne voyais rien de tel.

Un oiseau voletait, de temps en temps. On entendait des craquements, venant du sol. Quelque animal foulant le tapis de feuilles glacées ? Des promeneurs matinaux, comme nous ?

Il était temps que Clara me lâche, enfin !

Quelle joie de vagabonder, vaquer à mes occupations, nourrir mes petits secrets… Elle pouvait me faire confiance ! Car il lui suffirait de m'appeler doucement par mon nom et je réapparaîtrais, l'allure joyeuse et frétillante.

Elle pourrait même m'envoyer un bâton, ou alors la balle qu'elle gardait dans sa poche : je me ferais un plaisir de courir après, de lui rapporter, de lui déposer dans sa main. C'était toujours si gentiment demandé ! Elle m'encouragerait, me complimenterait, me flatterait, en bonne pâte que j'étais.

Ce matin-là avec Clara, nous faisions une promenade.

Je m'en souviens, c'était l'hiver, nous sommes allés au parc. Sur le chemin dans les sous-bois, elle a croisé un ancien camarade de classe. Ils se sont arrêtés pour discuter, très surpris de se rencontrer là, puis ils ont fini par s'asseoir sur un banc, malgré la température polaire qui régnait…

Ils en avaient, des choses à se dire ! J'aurais voulu m'amuser, moi ! Non, il a fallu que je reste tranquille pendant des heures, à me geler les pattes… Je manifestais de temps en temps des signes d'énervement, je m'agitais en couinant, mais Clara ne m'écoutait pas, absorbée par sa conversation.

Elle n'était déjà plus la même.

Maintenant nous sommes trois pour aller au parc. Clara l'aime lui, mais Clara m'aime toujours, elle m'aimera toute la vie. Elle me l'a dit, je la crois, oui, elle me l'a promis.

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre, que serais-je sans toi qu'un cœur au bois dormant, que cette heure arrêtée au cadran de la montre, que serais-je sans toi que ce balbutiement.

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